Economie politique chrétienne
l’année précédente, sous le titre La Grande Bretagne en 1833. Il y trouvait ce que lui-même a souvent répété, depuis, dans ses notes intimes : « On a beaucoup crié, depuis vingt ans, contre une féodalité anéantie depuis trois siècles. : en France, on s’imaginait voir les châteaux du Moyen Age se relever avec leurs tours, leurs mâchicoulis, leurs meurtrières, leurs cachots surtout. Tout le monde frémissait.. Mais on ne s’inquiétait pas d’une autre féodalité, qui asservit des milliers d'individus, les condamne à un travail exorbitant, s'empare des femmes et des enfants.…., en exige un travail disproportionné avec leurs forces et le salaire mesquin qu'elle leur accorde, et, maîtresse absolue de cette population. la livre à des privations contre lesquelles aucune ressource n’a été préparée. Cette fédoalité, c’est la puissance industrielle (1) ». D'Haussez, qui hait l’Angleterre, décrit complaisamment les souffrances de la classe ouvrière anglaise, le travail des enfants dans les manufactures de coton, d’où ils sortent souvent « mutilés par le jeu des machines près desquelles ils étaient employés ; tous ont déposé que les accidents dont ils subissaient les fatales conséquences n'avaient donné lieu à aucune indemnité de la part de leurs maîtres. » Ces. détails trouveront place dans la scène où John Bell brutalise ses ouvriers. Vigny a lu, peut-être, dans les jouinaux anglais quelques détails sur les Luddistes (briseurs de machines),
4. D. Haussez, La Grande-Bretagne en 4833, 2 vol. in-8. Le régime des manufactures y est étudié (t. IT, 87 et suiv.). Vigny a pu être intéressé par plusieurs traits du même ouvrage. D’Haussez explique la Révolution de 1830 par un excédent de bourgeois sans emploi : « La Restauration avait cru devoir conserver à ce
‘ pays, ramené à ses anciennes limites, les institutions destinées à lui fournir les capacités (que réclamait l’Empire), lorsque Rome et Hambourg étaient des chefslieux de département ; … les institutions continuèrent à produire, mais les talents qu’elles formaient ne trouvèrent plus leur emploi. Ceux qui les possédaient... appartenaient à des familles peu riches ; ..…. L’inquiétude quiles agitait s’est étendue à tout le pays ; ils ont songé à renverser ce qui était...» (o. c., I, 293). Mais d’Haussez, qui incrimine moins la bourgeoisie possédante que la classe des intellectuels, signale que « faute d’avoir rien de mieux à faire, quelques-uns se tuent après avoir pris la précaution de dire en prose et en vers les motifs de leur fatale détermination » (Tbid., I, 295). Sur ce point, Chatterton sera une réplique à d’Haussez. Un éloge des Irlandais : « Un des {peuples les] plus spirituels du monde... composé de finesse et de naïveté » a peut-être retenu l’attention de Vigny : « Les Irlandais passent pour très spirituels. » (J., 1840, p. 147). D’Haussez constate que « dans ce pays, il faut avoir de la fortune pour aller à la gloire. Malheur au militaire qui n’en a pas : il restera sur la route » (La Grande-Bretagne en 1833, I, 204). Cf. Chatterton, fils d’un officier sans héritage.
Le roman de G. de Beaumont, Marie, dont on notera plus loin Pinfluence sur la pensée sociale de Vigny, se fait l'écho des mêmes répugnances contre lParisto-
cratie industrielle (Marie, 244).
qui, vers 1826, avaient troublé l'Angleterre : l’usage des machines, à ses débuts, paraît avoir, en accroissant la main-d'œuvre offerte, entrainé une diminution des salaires. Il a pu connaître, de même, l'analyse, faite par les académiciens Gérard et Molard, d’un mémoire du baron de Morogues sur l’emploi des mécaniques (février 1832) : « M. de Morogues, dit Bargemont, considère le paupérisme et tous les maux qu’il entraîne comme un résultat immédiat de la suSstitution des machines au travail manuel. » (1). Thèse qui sera reprise dans Chaiterton.