GAUTIER, Moniteur, 14 déc
leur propre orgueil et leurs propres angoisses, prêts à se tuer plutôt que de tuer leur rêve (1). Vigny avait avidement suivi de l’œil tous les mouvements d’un publie passionné ; il eut là son premier, son unique triomphe populaire. « J’ai gagné ma petite bataille (2), écrivait-il à sa mère ; et, sur son Journal intime : « J’ai le remords d’avoir mal jugé mes concitoyens (3) ». Le comte Maillé de la Tour-Landry, conquis à la thèse du poète, fonda un prix académique de 1.509 francs, qui, dans sa pensée, devait soutenir pendant un an un jeune auteur, sur la foi de ses premiers vers.
La réaction ne tarda guère : elle fut impétueuse (4). La bourgeoisie feignit de voir attaquée la morale : éludant la .« Cause » de Stello, et, plus encore, la question du paupérisme, elle s’attacha à incriminer Vigny comme apologiste du suicide (5). Il s'était, à l’avance, lavé de cette accusation, aussi clairement que possible, dans sa Dernière Nuit de travail. Pourtant, le 29 août 1835, comme la Chambre discutait le taux du cautionnement de la presse, de député Charlemagne (6) s’exprima ainsi : « Encore aujourd’hui, ces jours derniers, n’a-t-on pas entendu, sur le premier théâtre dela capitale et du royaume, faire lapologie du suicide ? L’apologie du suicide, Messieurs ! Dans le temps où nous vivons et où nous trouvons tous les jours, dans les feuilles publiques, des exemples si fréquents de cette déplorable manie, qui semble devenue une épidémie morale ? Lorsque, tous les jours, sous le plus léger prétexte, pour quelque échec d’amour-propre, pour un caprice, des insensés,
4. Emile Roulland sè tua un des premiers soirs où se jouait la pièce. « Si je Vavais pu, écrivit Vigny, j'aurais quitté le théâtre pour venir pleurer près de son lit (20 fév. 1835, Corr., 1, 73-74). « On entendait vraiment dans la nuit, écrira Gautier, craquer la détonation des pistolets solitaires. Qu’on juge de l’effet que produisit dans un tel milieu le Chaiterion d’Alfred de Vigny | » (Histoire du Romantisme, 154).