‹ La Pensée Politique et Sociale d'Alfred de Vigny: Documents InéditsChapitre 136 sur 311 · Corr., I, 78. (Lettre à Buloz, 20 août · texte numérisé non relu

Corr., I, 78. (Lettre à Buloz, 20 août

3. « Conte de mauvaise philosophie » disaient les Débats, Le Moniteur raconte le drame, puis l’apprécie en ces termes : « Un caractère, du dessin le plus pur, pendant les deux premiers actes seulement, celui de Ketty (sic), création délicieuse, physionomie douce et reposée ; du charme dans l’expression de l'amour timide de cette jeune femme... de l'élévation, de la force dans quelques pensées, une sorte de magie de style et parfois l’empreinte d’un vrai talent littéraire. Ces concessions faites, que reste-t-il ?

« Une pièce étrangère par ses formes, son exécution, à l’art bien compris... sans action... un canevas maladroit où la trame est usée et commune ; un troisième acte repoussant, où les empoisonnements, les agonies se succèdent. Enfin, une apologie fastidieuse, désolante, de la théorie du suicide...

« Les personnages, à l’exception de Ketty, sont au niveau de la conception... Chatterton est un sot orgueilleux... Conçoit-on davantage ce lord-maire qui veut faire porter la livrée à un jeune poète déjà célèbre ? Et ce quaker qui... prêche contre le suicide et est prêt à donner raison à Chatterton ?.. En vérité, il y a dans tout cela déraison et absurdité.. C’est faire descendre l’art et l’étouffer sous des compositions de boulevard... » Le critique reconnaît l’excellence du jeu, puis : « Deux fois, déjà, une couronne a été jetée sur la scène. Nous n’avons vu encore ni acteur, ni actrice s’en emparer. Je ne présume pas qu’on les destine à l’auteur : la plaisanterie serait trop forte | » (signé P., Moniteur 16 février 1835).

&. L'article malveillant de Planche parut dans la Revue du 15 février. Devant la protestation irritée de Vigny, la Revue fit « des vœux pour que la popularité de Chatterton réfute glorieusement l’opinion individuelle de notre collaborateur». Mais Vigny revenait à la charge, le 18 : « Vous n’avez rien combattu dans votre note ; elle ne fait que confirmer votre article...» Le 1er mars paraissait une nouvelle rétractation, et Buloz pria Musset d’agir auprès de Vigny pour l’apaiser (M. L. PAILLERON, François Buloz et ses amis, 33-36 ; cf. MirecoURT, 74, très hostile à Planche).

5. « Un jour, a écrit Vigny, M. Carrel dit en parlant de moi : « Voilà une belle âme, il faut la montrer » (J., 1841, p. 154). (Vigny et Carrel avaient servi tous deux). On lisait dans cet article de Rolle : « M. de Vigny a âme d’un poète, l’âme noble, recueillie, croyante. C’est un homme qui semble vivre d’une vie à part et ne toucher à rien de ce qui fait les passions ou les intérêts vulgaires des autres hommes, On sent dans toutes ses pages quelque chose de fier, de choisi et de

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gèrent l'exemple bien mal choisi (1) ; des catholiques s’indignèrent que l’auteur protestât contre la souffrance envoyée par Dieu (2).

réservé. Chaque fois que vous lisez un ouvrage de M. de Vigny, ne vous rappelezvous point ce travailleur en pierrres fines. etc. » Voici des mots qui durent faire tressaillir Vigny d’aise : « Depuis que M. de Lamartine a jeté sa lyre de poète aux pieds de M. Dupin et mis l’auteur des Médiations au régime de la loi sur les faillites, M. de Vigny est à peu près le seul de nos écrivains nouveaux qui ait maintenu son esprit dans sa sphère tout idéale et dans sa noble fantaisie... Sur sa blanche robe de lin, l’auteur de Cing-Mars et d’Eloa n’a reçu aucune des éclaboussures du siècle... [Sa muse] n’a pas emprunté tout-à-coup l’air et le ton d’une tribune politique pour donner de la popularité et du débit à sa littérature ;.. avec elle, Dieu est resté dans le temple et le prêtre à l’autel ». Il loue Vigny de répugner au matérialisme et de jeter sur son temps « un voile de tristesse, un peu de découragement, une douce amertume et la répugnance des choses qui se font ». Suit l’étude de Stello ; enfin, sur Chatterion : « Comment retracer par un récit sec et méthodique ces scènes dont le tissu est d’une élégance et d’une finesse indicibles, qui se composent moins de faits et d’actions que de sentiments douloureux, tendres, chastes, mystérieux... Kitty est un composé exquis de tous ces élans retenus, de toutes ces douces mélancolies, de toutes ces insaisissables délicatesses.. L'ouvrage de M. de Vigny est à la fois simple et orné » (National, 16 février 1835).

Le Constitutionnel, enregistrant le succès de l’œuvre, disait : « L’auteur a formulé éloquemment ses reproches contre l’égoïsme de la société ». Le Charivari souligne ironiquement la complaisance d’un public bourgeois à des idées révolutionnaires : « Une heureuse inconséquence de notre Société. c’est qu’enfait de vérité morale, on peut lui dire à peu près tout ce qu’on veut, sans qu’elle le trouve trop étrange. Puisqu’elle tend si patiemment la joue aux soufflets qu’on lui donne, elle mérite bien d’en recevoir un dont enfin elle s’émeuve. Cela s’est déjà vu hier au théâtre Français.» Il s’étonne qu’un public incroyant ait applaudi à un éloge du catholicisme dans la bouche de Kitty (acte II, sc. 4). Malgré la langueur du drame, pareil à une « belle élégie », et grâce à un jeu superbe, « M. de Vigny a su éveiller des émotions dont on croyait la source tarie, et c’est là le mérite de son ouvrage » (signé F. T. C., 2 articles. Charivari, 14, 16 février 1835).

4. Ainsi le Moniteur du 16 février 1835 signale un calcul honteux de Chatterton à la mort du lord-maire ; et quatre ans plus tard, Aug. Callet, en écrivant la biographie de Chatterton, jugeait le drame en ces termes: « Vous connaissez le personnage que M. de Vigny a baptisé du nom de Chatter ton. C’est une de ces figures indécises qui n’ont pas de caractère propre et de per sonnalité distincte ;.. ce Chatterton n’a vécu ni en Angleterre ni en France. M. de Vigny a écrit un roman, et non une biographie » (CALLET..., Œuvres Complètes de Th. Chaterton, 3). Plus Join : « L’auteur d’'Œllase fût indigné de la pitié que vous accordez à l’amant désolé de Kitty Bell. Il fallait l’admirer, lui, non le plaindre » (7b., 4). En conclusion : « Mais il nous semble que la société n’est pas si coupable qu’on veut la faire : les poètes ne sont-ils pas les complices de l’égoïsme qu’ils lui reprochent ? Ce qui a tué Chatterton, ce n’est pas seulement la pauvreté du corps ; c’est... la pauvreté de l’âme » (78. 100). Vigny répondit en réitérant sa thèse, mais convint qu’il avait altéré les faits (26 juin 1839, Corr., I, 108).

2. Doudan écrivait plaisamment au prince de Broglie, le 21 mai 1836: « Tu

« On n’en finira jamais, écrira plus tard Veuillot, de noter tout ce qu'il y a de révoltant, d’absurde, dans le drame de Chatierton… O déraison ! O matière | ne voir jamais que la mangeaille, ne songer jamais qu’à la panse ! Eh, je vous prie, laissez souffrir les bons, les grands et les forts ; c’est parce qu'ils sont forts que Dieu leur donne l’infortune. (1) »

La raison essentielle de l’irritation de la bourgeoisie, c’est que Pouvrage paraissait « indigné jusqu’au paradoxe et poussant la pitié jusqu'aux rêveries du socialisme (2) ». Vigny avait plaidé la cause de toutes les professions de l'esprit, comme il le laissait déjà entendre dans Stello, et rejoignait les Saint-Simoniens (3) en réclamant une refonte sociale telle que.l’intelligence cessât d’être humiliée (4). En John Bell, combien de «spéculateurs heureux » pouvaient se reconnaître | Vigny semblait glisser du carlisme aux confins du socialisme, en contournant le bloe bourgeois sur lequel reposait la noel de juillet.

Le Docteur-Noir avait bien prévu l'envie, la cruauté et surtout linintelligence native du Pouvoir, il n’avait pas prévu l’empire de la faim sur la pensée. Il faut que le Poète gagne la nourriture de chacun de ses jours.

À moins pourtant que la Poésie ne trouve dans le Pouvoir lui-même un secours inattendu (5) ; à moins que le Prince

as failli un jour ne pas déjeuner... Il est peu d'hommes distingués, surtout dans les lettres, qui n’aient commencé ainsi. Johnston a eu faim, Chatterton faim, Gülbert faim... » (Doupan, Lettres, I, 51).

4. Veuizior, Les libres-penseurs, éd. 1877, p. 79-80. Vigny avait prévu cette attaque (:84., 109-410).

2. Doucer, Réception de M. Jules Sandeau, 18 ; cf. SourrAu, Moralistes et poètes, 261.

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