‹ La Pensée Politique et Sociale d'Alfred de Vigny: Documents InéditsChapitre 141 sur 311 · LE LIVRE ( CARLISTE · texte numérisé non relu

LE LIVRE ( CARLISTE

un « gouvernement d’assassins et de voleurs (1)». En 1826, il incarnait le roi dans un prince traître : en 1831, dans un homme indolent et vicieux ; en 1835, le roi n'apparaît guère, mais la Royauté est délicatement symbolisée par une femme, la reine-martyre Marie-Antoinette. Elle est une fée bienfaisante (2) ; elle se meut dans un décor irréel qui tient de la bergerie et de l’églogue naïve. L’ancienrégime finissant a pris le doux éclat du Paradis perdu. Vieny reporte cette douceur sur l’armée de l’ancien régime, et il n’en parle pas Sans «un attendrissement, involontaire (3) ». Il en humanise les mœurs ; les brutalités de la caserne, d’ailleurs, sont d’origine prussienne, non française ; elles viennent de Frédéric II (4) ; quant aux punitions corporelles, elles sont « de l'invention de M. de Saint Germain }(5) ». L’ « ex-marine royale », au dire du vieux commandant, était une « vieille bonne marine, ma foi | (6) » « J'ai repris, dira le vieil Adjudant après 1815, avec tant de bonheur la cocarde blanche (7) !» Cette armée se justifie par une théorie pseudo-historique où Vigny prétend retrouver le caractère de l’armée à travers les âges (8). Brouillant les siècles, les débuts du moyen-âge avec les débuts des temps modernes, il confond sur un même plan historique l’époque féodale, où le seigneur défend le village, et celle où « le régiment appartenait au colonel, et la compagnie au capitaine ». Il cite des traits de bravoure ou d'indépendance puérile, et, passant sur «les mille défauts de l’organisation qui existait alors », la regrette pour avoir su « laisser plus librement luire et flamber le feu. guerrier de la France ». Est-ce donc qu’il déplore le dépérissement de l’esprit des batailles ? Non ; le reste du livre nous l’apprendra. Mais il cherche des prétextes pour fonder en raison son attachement sentimental à des pratiques qu’il connaît

mal, et qu’il peuple de ses mille tendresses pour son foyer héréditaire dévasté (9).

4. Servitude, 54. 2. Servitude, 401 et sv. 3. Seroüude, 15, 4. Servitude, 107.

5, Servitude,, 108. La tradition royaliste: était hostile à Saint-Germain, comme l’atteste le recueil Paris, Versailles et les Provinces au. xvirre siècle (1reéd., 1809). Après avoir blämé le licenciement de Ia Maison du Roi, l’auteur anonyme ajoute : « Il [Saint Germain] trouva également le moyen de mécontenter les soldats français par un système... bien propre à affaiblir ce sublime principe d'honneur. Il établit que les fautes militaires punies jusqu’à ce jour par la prison le seraient dorénavant par des coups de plat de sabre. Cette ordonnance ayant été lue à la tête des corps qui en furent dans la plus grande indignation, un grenadier gascon dela garnison de Strasbourg s’écria : Sandis, nousaimerions mieux le tranchant, » (Paris, Versailles... 11,71). 6. Servitude, 33. 7. Servitude, 127. 8. Seroitude, 12.

9. «[L’ouvrage] représente une idée qui tient au passé. J’ai donné à cause de cela des cheveux blancs à ce livre» (à LaAcRANGe, 25),

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Au surplus, dans cette effusion de « carligme », que de notes discordantes ! Il feint de regretter le feu guerrier de la France, mais loue à deux pages de distance un passé plus lointain qui méprisait la valeur militaire (1). Il évoque le prêtre près du Seigneur, — l'autel près du trône — , mais il fait l'influence du prêtre « toute populaire », par un écho inattendu du catholicisme mennaisien (2). I1 loue le régime où le capitaine achetait ses hommes, mais prête au capitaine les répugnances d’un citoyen prêt à délibérer si sa conscience l'exige, comme en vertu d’un « droit de l’homme » d’origine révolutionnaire (3). Il flétrit un ordre monstrueux donné par la Terreur, mais c’est au nom du respect de la vie humaine (4) ; à peine a t-il vanté l’armée de l’ancien régime, qu’il conte, ironiquement, les mensonges des racoleurs (5). Théoricien du passé, Vigny donne des armes contre lui-même. Livre « carliste », S ervitude n’est ni un cri de révolte ni un cri d'espoir, c’est une oraison funèbre (6)-

Si Vigny salue avec un respect évident deux officiers royalistes’ un chef, Fontanges (7), et un camarade, Hanache (8), c’est que, dit-il, « tous ceux que je nomme dans ces souvenirs encore récents sont déjà morts (9) ». S'il parle pieusement de Marie-Antoinette, c’est qu’elle a fini sur l’échafaud ; du duc d’Enghien, c’est qu'il a été assassiné par l’Usurpateur. Napoléon est peint avec haine, parce qu'il fut triomphant.

Quand Vigny évoque la royauté, obéie et heureuse, le ton change ; le rapide portrait de Louis XVIII, après l’explosion de Vincennes, est presque satirique (10). Si la Restauration, qu'il aime à comparer

à une ancienne maîtresse, est « exilée ou persécutée », il la plaint, parce qu’il reste galant homme ; mais, même alors, il ne saurait oublier la « glaciale indifférence » dont elle laccabla (11).

Plus encore que dans Siello, le clergé est peint avec douceur __ une douceur chargée de mélancolie. Seul, le bon curé de Montreuil — parent de l’abbé Quillet — fait revivre le petit clergé de campagne au temps de sa popularité, un peu « philosophe sans le savoir » : mais cette figure est toute épisodique.

Pie VII tient une place plus importante. Cet homme si digne de

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