‹ La Pensée Politique et Sociale d'Alfred de Vigny: Documents InéditsChapitre 146 sur 311 · Seroitude, 137, 139. 10, Servitude · texte numérisé non relu

Seroitude, 137, 139. 10, Servitude

11. Inédit. Daté de juillet 1848, et destiné à Féra, ce fragment est, dans les lignes que nous donnons ici, tout inspiré par les souvenirs de 1830, ravivés par les journées de février. Celles de juin 1848 lui inspirent, aussitôt après, quelques réflexions que nous citerons à leur place (v. ci-dessous, chap. XIT.

Dira-t-on que les crises politiques sont exceptionnelles ? Maïs de façon permanente, poursuit Vigny, le soldat se sent dégradé. « La solde est immorale, 10 en ce qu’elle rend l’homme indifférent aux guerres nationales ; 2° en ce que le soldat se méprise lui-même, sachant son sang payé à tant la goutte (1) ». La solde oblige l'officier à passer d’un camp à l’autre, comme le fait naïvement le vieux commandant (2). Ce «sang anonyme » coule et se pare dans l'indifférence générale (3). Même en temps de paix, sous la vanité des honneurs, le soldat, l'officier surtout, à cause de sa culture, souffrent de solitude et d’abandon. Ainsi, l’amiral Collingwood unit aux raffinements du « galant homme (4) » de son siècle une simplicité de mœurs républicaines (5). Il est bon, au point de faire fléchir, un jour, sa conscience d’officier, pour ne pas punir un prisonnier qu'il aime (6) ; sa largeur d’esprit est telle qu’un page de Bonaparte ne trouve rien à redire au jugement qu'il porte sur l'Empereur (7). Cet homme d'élite, doucement idéalisé (8), subit une lente et cruelle torture : il est « prisonnier de la mer » ou plutôt de sa tâche (9).

L’officier se guinde de sévérité, parfois à regret, pour imposer le respect à ses hommes. « Quel secours, dira un jour Vigny, ne pas les regarder, leur parler en regardant aïlleurs (10) ! » Il doit montrer à ses inférieurs « le mépris du danger, le mépris des hommes, le mépris de la vie, le mépris de la mort et le mépris de soi-même (11)». C’est Timoléon, appréciant la qualité de la poudre, au moment où menace de sauter l’Arsenal (12) ; c’est Renaud, trouvant « curieuse » une manœuvre des Suisses, exécutée comme à la parade, alors que les hommes tombaient sous les balles (13) ; c’est Vigny Jui-même qui, «par bravade d’officier», s'amuse à dessiner les restes horribles de l’Adjudant (14). Et pourtant, « tout cela cache, sous une dure enveloppe, une sensibilité profonde ». Si l'officier souffre, plus qu’un paysan robuste, de l'épuisement physique (15), il connaît des tourments encore plus cruels : père, il est inconnu à ses enfants (16). Que reste-t-il donc de la thèse maistrienne, que le soldat jouit d’inexplicables honneurs ?

1. Servitude, Eclaircissements…., 260. 2, Servitude, 30. 3. Servitude, 15.

&. Servitude, 166. 5. Servitude, 208. 6. Seroitude, 216, 7. Serpitude, 213.

8. Il n'avait pas cette égalité d’âme qui fait, chez Vigny, sa grandeur, et son rôle militaire fut médiocre, C’était un tory à courte vue, nonun fier aîné du capitaine Renaud (Cf. BALDENSPERGER, À, de V., 126-132).

9. Servitude, 199. 10, Inédit. 11. Servitude, 55. 12. Servitude, 130.

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