EBAUCHE D'UNE MORALE POSITIVE
VAbnégation devient la prescription essentielle de l’Honneur, et Honneur est la « croyance secondaire » que, faute d’une religion plus universelle, certains hommes peuvent embrasser pour savoir comment vivre et comment mourir.
Vigny retrouve, pour l’annoncer, l'accent prophétique du Docteur-Noir à Stello (1).
L’honneur réunit les deux éléments divergents de la conscience moderne. Il est l'individu « exalté », « le respect de soi-même porté jusqu’à la plus pure élévation (2) ». Mais l’Honneur garantit aussi le respect de la loi collective, de l’obéissance, des droits d’autrui. « Pesez ce que vaut... cette expression : donner sa parole d’honneur », Sentiment moderne dans ses applications, mais féodal dans son origine, et dont le monde émigré savait le prix. « Il a été pour nous, disait de l’honneur Mme de Duras, la planche de naufrage (3). Pour Vigny, il concilie les forces anarchiques et les forces constructives (4). Pour la première fois apparait en Vigny une ébauche de ce que sera la philosophie des Destinées.
Jusqu'à 1835, la Destinée a toujours eu un sens essentiellement social ; elle a encore ce dernier sens dans un passage de Servitude, où Vigny transcrit, il est vrai, ses impressions de 1815 (5). Mais quand le sentiment du danger donne à l’homme l'illusion de lutter contre sa destinée, ce n’est plus à la Révolution qu'il songe, c’est à l’ensemble des choses, c’est à l'Esprit ordonnateur des choses, c’est à Dieu. La Destinée s’érige donc en hypostase de la Divinité, et la lutte de l'Homme avec la Destinée, qui remplira les Poèmes Philosophiques, ne sera, en dernière analyse, que la lutte de l'esprit humain avec l’idée de la Providence. Servitude, à ce titre, prépare le Mont des Oliviers.
Vigny ne se doutait peut-être pas lui-même de la portée
4. Servitude, 247 ; cf. Seroitude, 283-286. Il avait projeté une histoire de l’honneur à travers les âges ; noté certains traits comme l’honneur militaire chez l’enfant (Servitude, 165) ; il mentionne «l’honneur des femmes », sans s’arrêter à cette considération que les prescriptions de l’honneur varient suivant le sexe, et qu’un code de honneur devrait se borner à rassembler des traditions, différentes par leur principe, leur objet et leurs exigences. « Je ne vois, reconnaît-il, nulle unité dans son principe. » (Servitude, 248). 2. Seroitude, 248,
3. Mme de Duras, Edouard, Note finale ; cf. BALDENSPERGER. Etudes d’hist, ditt., II, 120. Mre de Duras fait également dépendre de l’honneur, entendu comme convenance de classe, le retour de l’aristocratie aux pratiques religieuses.
4, L’année suivante, au cours d’une conversation avec Dittmer, Vigny met en valeur le sens religieux du livre : « L’honneur….. est la seule religion vivante aujourd’hui dans les cœurs mâles et sincères. » (J., 107).
5, Servitude, 27.
de cette évolution commençante, Quand il écrit de l’ Honneur : « Gardons-nous de dire que c’est un faux Dieu, car la pierre de son autel est. peut-être celle du Dieu inconnu », il ne se trompait guère sur lui-même, puisqu'il écrira les Destinées ; mais y songeait-il ? C'est très douteux. Il avait voulu faire une autre œuvre : témoigner à ses anciens camarades sa pieuse fidélité, et 1l avait écrit ce livre « carliste », dont le dernier mot est un salut chaleureux au passé. Il avait voulu, aussi, déroulant cette « phase d’anarchie » déjà passée par Stello et par Chatterton, dire à l'autorité militaire ce qu'il avait dit à l'autorité politique et à la propriété ; et 1l a fait un livre anti-maistrien. Et sa conception de l’Honneur est empreinte des survivances contradictoires de sa pensée : frémissante comme une exaltation cornélienne de l’Individu, agenouillée comme un hommage au temple dévasté, Il a beau dire, l’honneur ne peut être, demain, la religion de l’humanité. L'idée que l’activité sociale de l’homme est un principe suffisant d'émotion religieuse est trop éloignée de la thèse de Stello pour séduire Vigny dès 1835. A cette date, le Dieu qu’il cherche ne naît pas du travail des hommes, mais il naît peut-être d’une méditation des sages : Daphné le montrera.