CHAPITRE VIII
DAPHNEÉ
Daphné présente le double caractère du complexe et de l’inachevé.. Dès 1832, en publiant la Première Consultation, Vigny se proposait d’y donner une suite : la Deuxième Consultation traiterait du suicide (1), la Troisième des hommes politiques ou encore du vide des lois (2), sujets connexes ; la Quatrième, de l’idée de l'amour (3). En 1833, il a renoncé à parler du suicide ailleurs que dans le drame de Chatterton qu’il écrira l’année suivante (4) ; et quelques intentions de la Troisième Consultation passent dans le projet qu’il intitule, dès le 1er janvier 1834, Daphné (5). C’est sous ce titre, ou
1. J., 31. Ce texte est faussement attribué à 1824. Vigny, dit Ratisbonne, a été retenu par un «rare scrupule »: il eût craint de faire « une sorte de justification du suicide ». Le texte publié ne laisse guère de doute, en effet, sur une telle intention. :
2. J.,68. La troisième consultation est intitulée : «Le vide des lois »; elle trahit l'influence des mœurs anglaises qui exercent déjà sur lui leurs séductions ; son individualisme véhément l’eût apparenté, comme on Pa dit, à Stello dont ce projet est contemporain (1832). L'année suivante, quand il médite la « troisième consultation » « sur les hommes politiques » (J., 73) pense-t-il à un autre sujet, ou bien le «législateur » du projet de 1832 y faisait-il figure d’ «homme politique » ? Dès 1830, on sait qu’il projetait de raconter une « carrière politique d’avocat » (J., 54).
3. Il eût peint l’amour s’épuisant « à chercher l’éternité de la volupté » (J., 73). C’est l’époque de ses premières souffrances avec Marie Dorval ; cf. Corr, I, 67 ; cf. aussi le Journal de 1836 : « Qui n’a senti manquer la terre sous ses pieds sitôt que l’amour menace de se rompre ? » (J., 108).
&. Chatterton : « Je veux sortir raisonnablement. J’y suis forcé. » (Chat, IN], Sc., 2). 5, 1er janvier 1834 ; J. R. D. M, 713.
plutôt sous ce signe (1) qu’il range désormais les « mémoires de son âme (2) », et qu’il accumule des observations disparates sur la poésie (3), la vie de l’homme de lettres (4), la misère prolétarienne (5). Il a oublié le caractère primitif de Daphné ou plutôt il l’a élargi ; et, quand il rédige, de 1834 à 1837, ce que nous possédons de la Deuaième Consultation, il est difficile d’y retrouver une intention unique. Nous n’avons pas, d’ailleurs, une rédaction définitive ; de longs passages eussent été abrégés par Vigny (6) ; des intentions capitales, indiquées d’un mot, appelaient de plus amples développements.
L’idée-mère de Daphné — l'interprétation du rôle de Julien — est fort ancienne. |
« Dès 1816, nous dit Vigny en 1832, je fis une assez mauvaise tragédie de Julien l’Apostat (7), Avaït-il perdu tout souvenir de cette ébauche qui lui valut ses premiers applaudissements (8) ? Les Etudes Historiques de Chateaubriand paraissent en 1831, et Vigny y lit une histoire de Julien avec l’attention, à la fois charmée et hostile, qu’il apporte à Chateaubriand, apostat-martyr du trône légitime (9). Aussi, quand, en 1833, il conçoit, sous forme de trilogie, sa Consultation sur les hommes politiques, donne-t-il une place à Julien, à côté de Monk et de Marat (10) : voulait-il montrer la décadence du Pouvoir tombant, d'époque en époque, entre des mains plus souillées ? L'auteur de Stello eût pu le faire, sans se contredire, comme sans se renouveler. Il y renonça donc ; mais, dès cette même année, Julien devenait le centre d’un roman antique qui sera Daphné.
Simultanément, en cette période de gestation confuse, Vigny envisage Julien sous les deux aspects entre lesquels hésitera long-
4. Le signe À, dans les notes intimes d'Alfred de Vigny, sert non seulement à désigner la Seconde Consultation, mais à réunir toutes sesréflexions sur les rapports de la pensée et de l’action. 2. Zbid, 714.
3. « Excepté la poésie, tout est plus ou moins de la conversation écrite. » (Ibid, 714). Et, un peu plus loin, sans lien : « L'homme, créature inachevée, tient encore du singe et du chien » (ibid).
4. « Le malheur des écrivains est qu’ils s’embarrassent peu d’être vrais. » (bid., 715), sous la même rubrique, des notes intimes concernent la liberté de la presse, 5, J., 1839, p. 135-136. 6. D,55. 7. J.,80. 8. J., 65, (1832).
9. Vigny eût certainement souscrit aux lignes de l’avant-propos d’une mélancolie ironique et amère : « Que le temps concorde heureusement avec la nature même de ces études ! On abat les croix, on poursuit les prêtres ; et il est question de croix et de prêtres à Loutes les pages de mon récit ; on bannit les Capets et je publie une histoire dont les Capets occupent huit siècles. Il s’agit bien du naufrage de l’ancien monde, lorsque nous nous trouvons engagés,dans le naufrage du monde moderne », 10. J.R, D. M., 713.