Misopogon, XI
4. Les exemples d’un pareil croisement de sang barbare et de culture grecque sont innombrables au rve siècle. Julien cite lui-même avec respect son ancien précepteur Mardonius, un eunuque, Scythe d’origine (Misopogon, XIV).
Non, mais rajeunissement du vieux corps romain par une sève étrangère.
Le Julien de Vigny n’est pas celui du Misopogon. C’est un soldat et un poète : il tient du capitaine Renaud et d'André Chénier. Soldat, il pratique l’abnégation (1). Vigny souligne les mérites guerriers de son héros (2). Il ressuscite l’ancienne vigueur des légionnaires romains, fortifie l’Empire par la vigueur nouvelle des Gaulois « bien aimés du glorieux empereur (3) ». Vigny se plaît à entourer Julien de cette cavalerie, venue de Lutèce, couverte de cottes de mailles, et laissant voir, sous le casque, les cheveux blonds qu’il a lui-même hérités de sa race (4). Il fait de Julien le prince de la chevalerie française.
Quoique soldat, Julien a évité le péril suprême du Pouvoir, qui était de rougir ses mains de sang innocent (5). Il tend, non à dominer, mais à restaurer les anciennes mœurs de la république (6). A la haine grossière des habitants d’Antioche, il ne répond que par des livres (7). Aïnsi se réalise le rêve de Marc- Aurèle. Le Pouvoir, tenu par sa main forte et éclairée, semble apte à transfigurer les âmes : les chrétiens s’épouvantent de la rapidité avec laquelle leur multitude s’empresse à l’apostasie ; que peut contre lui Antioche, « ville de femmes et d’ennuques », qu'il réduira demain, s’il lui plait, en « un peu de cendre (8) ? »
Mais Julien va mourir tout à coup. Vigny, ici encore, a faussé l’histoire : il a fait un événement semi-fatal, semi-volontaire, d’un accident militaire inattendu (9). Pourquoi ce suicide ? Il n’est ‘ pas celui du Poète vaincu par le Pouvoir, puis que le Poète a revêtu lui-même le suprême Pouvoir. Il n’atteste pas non plus qu’il soit vaincu par les masses, comme le disait l’ébauche du 1er janvier 1834 (10), ou la note de 1836 (11), puisque la multitude le craint, puisque l’armée lui reste fidèle : les soldats, constate Vigny, lui baïisent la main en mourant, le camp retentit de gémisse-
ments, quand il apprend sa blessure (12) : les Barbares eux-mêmes ont été dispersés.