‹ La Pensée Politique et Sociale d'Alfred de Vigny: Documents InéditsChapitre 167 sur 311 · VAT 92N ND · texte numérisé non relu

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3. La Bibl. Nat., possède plusieurs pamphlets anonymes qui rendent les légitimistes catholiques indirectement responsables du sac de l’archevêché ; ainsi : « l’Enragé Carliste », « les Crimes des Carlistes » (Lib 51, 990, 994) ; « Le Carnaval des Faubouriens, ou le carême des Jésuites : impromptu comique, satirique et authentique de l’échauffourée jésuitique qui a eu lieu par les carlistes (sic), les lundis et mardis gras 1831 » (Lb 51, 487, suiv.). Les historiens libéraux ont adopté cette thèse : « L’impiété rieuse de la jeunesse des écoles, dit Louis Blanc, s’y mariait à la rude licence du peuple... Abattre l’autel, briser la chaire, mettre en pièces balustrades et confessionnaux, renverser chaque saint de son piédestal, déchirer les tableaux pieux, fouler aux pieds les plus riches tentures, tout cela fut l’œuvre d’un instant »{Louis BLANC, Histoire de Dix Ans, II, 271-272).

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hésitait à ramener Julien aux « voies incertaines (1) »’du paganisme, et Jean Chrysostome, au début de cette « nuit inquiète (2) », laisse échapper cet aveu : « Je me laisse conduire ici, maïs sans espoir, car il me semble que nous sommes tous perdus (3) ». Ainsi les artistes romantiques, les «lévites », dont la foi a fondu au souffle du siècle. De même que le Docteur-Noir dissipait les rêves de Stello, de même Libanius lève les derniers doutes de son disciple. « J’ai cru, quelque temps, qu’on pouvait dorer les idoles et blanchir les temples, mais je vois qu’ils n’en paraissent que plus vieux (4) ». Là est la réponse de Vigny à Ballanche comme à Lamennais.

« Regardez, dit encore Libanius, cette momie embaumée (5) ete.»

Il fait des dogmes religieux le cristal qui protège contre les coups du vulgaire, comme une momie délicate, le trésor de la morale.

Le 4 juin 1840, Vigny reprend la même idée pour la développer en un poème qui aurait pour titre : « La poudre de diamant ». «Les religions, dit-il, sont des œuvres de poésie. Elles élèvent des temples à une idée pour la faire voir de loin, et la conserver dans le trésor de la morale. Le temple vieillit, s’écroule, et laisse voir l’idée dans ses ruines, pareille à une poudre de diamant (6) ».

Il projette de montrer les enrichissements progressifs de la morale humaine, à mesure que se déroulent les religions : hindoue, égyptienne, socratique, chrétienne. « Les religions sont des verrous qui recouvrent l’horloge. L’aiguille est lente (7) ».

Julien comprend. Il s’écrie : « Tu as vaincu, Galiléen ! » et il va chercher la mort. Il a compris qu'il était le cristal placé sur la momie, le tabernacle protecteur du diamant, le verrou posé sur l'horloge, et que ce cristal, ce tabernacle ou ce verrou sont sur le point de céder sous l’effort des siècles. Alors, il se retranche luimême, « comme on détruit une digue dont l’usage est ireconnu pernicieux après une épreuve (8) ». Julien incarne moins le supplice

du prince, vaincu par l’incompréhension des masses, que celui du croyant attardé (9).

4, D,,100. 2, D., 89. 8. D., 80. #4. Di, 154.

6. Les premières lignes en ont été publiées, dans la À. D. M., (J. R. D. M., 714), sous la rubrique Daphné, 7. Inédü. 8. D.,174.

9. Telle est, du moins, l'impression quelaisse Daphné dans la forme incomplète où elle nous est parvenue. Vigny n’avait-il pas cherché d’abord à peindre dans Julien un tourment plus subtil — celui de l’homme qui a aspiré ardemment à la vérité divine et qui se sent écrasé par la tâche qu’il a entreprise ? C’est, semble-t-il, le sens d’un fragment du poème de Sémélé (vers 1833) : «O humanité | Tu as voulu voir et toucher l’essence divine : tu l’as reçue dans ton sein

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Mas sur les ruines des religions révélées, un autre pouvoir

élève. Le terme de morale, introduit par Libanius, crée une équi-

voque. Il dissimule une évolution. Libanius sacrifie le bonheur et peut-être la vie de son plus cher disciple à « l’élixir de vie, distillé lentement par tous les peuples passés, pour les peuples à venir (1) ». Le soin de sa préservation rétablit le respect d’une

discipline sociale. Ni Stello ni surtout Chatterton, le paria, n’en

avaient souci.

S'ervitude, en 1835, a marqué le premier stade d’une évolution. Ce chant funèbre des officiers de la Garde évoquait mille images de solidarité. Dans la marée montante des lâchetés intéressées, la pierre du Dieu de l’honneur était celle du Dieu inconnu (2). L’année suivante, l’étude du platonisme, qui conquiert Vigny, l’incite à l’observance d’une discipline encore toute idéale par le sentiment de là solidarité de l’homme et de l’univers (3).

Stello subordonnait l’idée à l’homme, la poésie au poète ; on nous montrait les grands noms, sacrifiés à la multitude, « ennemie des noms (4) ». Dès 1837, tout en s’efforçant de prolonger le mythe de Stello, Vigny subordonne l’homme à la mission, le poète à la Morale. C’est la première étape vers une conception du monde qui emprisonne l’homme dans son rôle social. Le terme même de poète a perdu son sens primitif. Stello désignaït de ce nom trois artistes

en vers ; il cherchait même à opposer les poètes aux philosophes

et aux moralistes, comme Pascal et Platon. Dans Daphné, au contraire, l’hiatus, qui séparait Poésie et Philosophie, s’est fermé ; Julien est, à la fois, poète et philosophe ; Libanius, philosophe, estime la poésie. La poésie est descendue de son « Ciel d’Homère (5)» pour animer l'élite des penseurs, quelle que soit la forme de leur pensée. L’isolement, imposé par le Docteur-Noir à Stello, cesse d’être un rigoureux devoir ; au contraire, il est nécessaire que les Penseurs ‘se rapprochent et échangent leurs doutes, leurs espoirs et le résultat de leurs travaux. Daphné n’est encore qu’une cité, purement mystique, et non une académie ; mais cette cité est déjà

«et elle ta dévorée ». (Inédit). Plus tard, il a voulu reprendre ce mythe drama-

tique et l’interpréter par rapport à l’amour, Quelques restes de l’intention primi-

{ive sont reconnaissables.

4, D.,456. 2. 8.,250. 3. Cirozeux, Vigny et l’hellénisme, 542.

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la préfiguration idéale de la compagnie temporelle dont Vigny, quelques années plus tard, va s’efforcer d’ouvrir la porte.

Telle est la « demeure sacrée », vers laquelle soupirent ceux que le pouvoir éloigne ou déprave ; où Julien revient pour dire : « Jugez moi et fortifiez-moi (1)». Et Libanius, le maître de Daphné, rend sa double sentence. |

L'une confirme, avec plus d’intransigeance, l’'Ordonnance de 1832 : le Pouvoir, dit-elle, n’est, tout au plus, que de la poésie égarée ; les habitants de Daphné doivent rester dans leurs beaux temples, sans se profaner par l’action.

En 1837, Vigny garde d’intermittents regrets pour la tâche que le Docteur Noir lui a dénié d’entreprendre. « Qui me dira jamais, soupire Stello, pourquoi le poète et le philosophe doivent être condamnés à tout penser et à ne rien faire (2) ? ». L’impureté des débats politiques, en cette période troublée, où la Chambre, sans majorité, donne le pouvoir à à des rs sans programme (3), le confirme dans son mépris premier. « Combien leur tâche, dit-il des hommes politiques. est facile et misérable !.. (4)» Stello n’était pas résigné.

4, M. Dorison a le premier, en 1894, révélé le roman, alors inédit, de Daphné. Il en a parfaitement exprimé l’esprit, tout en y ajoutant certaines formules entre guillemets dont on ne sait si elles sont extraites de l’œuvre de Vigny ou d’une autre source (Dorison, Un symbole social; À. de V., et la pensée politique, 90-91). « Dans un roman, dit-il, souvent repris, toujours sur le métier depuis 1838, Vigny aspirait à peindre la situation religieuse de son temps » (Zbid., 89). C’est réduire à un aspect seulement, — la Réponse à la Palingénésie — le contenu complexe de Daphné. Vigny y a voulu peindre les inutiles èt magnanimes efforts du Pouvoir temporel, pour résoudre les questions laissées en suspens par Stello et par Chatterton.

M. Dorison montre fort bien qu’en acceptant de faire délibérer les poètes des choses de la terre, l’auteur de Daphné réagit sur l’inspirateur de Stello et prépare la formule active des Destinées ; mais il paraît, en l’état actuel des textes, avoir exagéré cette interprétation active de Daphné. « Il n’ont point de part au pouvoir, dit-il ; c’est pourquoi la foule voit en eux une race divine » (Zbid., 91). Les Barbares pourtant massacrent, sans crainte, Paul de Larisse. « Ils vivent isolés ; mais s’il s’est produit, sur le globe, un événement qui requiert leur présence, ils vont à Daphné. » Phrase intéressante, qui manque à la publication actuelle du texte. Car Julien vient retrouver son maître en suppliant, non en congressiste d’un congrès savant. Par contre, nous acceptons pleinement la formule de M. Dorison : « Organiser la démocratie sur une autre base que celle de l'égalité » (Zbid, 94) : elle vaut pour Daphné, autant que pour les Destinées : mais, dans Daphné, cette organisation se fait au prix du suicide (de Julien, de Paul) ou du silence (de Libanius) ; dans les Destinées, elle se fera au prix du travail de tous. Par là, Daphné, quoique marquant une renaissance de l'espoir, garde encore quelques-unes des ombres de Siello. 2, D.,13, 3. CæarLéty, La Monarchie de Juillet, 154-155.

Un autre enseignement, plus original, se dégage du Banquet.

Daphné avait la beauté fragile du Parthénon. Or, les Barbares, ont, en une heure, démoli et incendié « ces marbres adorés depuis tant de siècles ».

Ainsi, l’aristocratisme intellectuel, célébré dans Daphné, se nuance d'esprit antichrétien. Paul de Larissa meurt en blasphémant « la stupide folie de la croix (1) » ; le Docteur-Noir se plaît à évoquer, aux yeux de Stello, les hérésiarques du Moyen Age. C’est Abélard qui déclara que «le témoignage de la raison pouvait s'élever contre la révélation (2) »; c’est Héloïse, la pécheresse sans repentir (3) ; c’est Ramus, lapidé pour avoir attaqué en Aristote « limmobilisation même de l'espèce humaine » (4) ; « courage de la pensée conquérante, oserons-nous encore vous méconnaître ? (5) »

Mais cet effort d’affranchissement parait devoir se briser contre un obstacle imprévu.

Antioche fait songer à Paris. Paris n’est plus la ville prophétique, aperçue en 1831 ; sous l’influence des avocats, énervée par le luxe, elle est devenue la « cité vaine et Rte dont la force se perd en paroles et en querelles (6) ». De même qu’à Paris, dans le monde politique, la question des « groupes » parlementaires agite «des personnes qui se croient graves » et qu’on se divise à J’infini (7), de même, à Antioche, les chrétiens s’épuisent en querelles de sectes, uniquement propres à se discréditer mutuellement (8). La similitude de Paris et d’Antioche est d’ailleurs attestée par ce sonnet contemporain de Daphné (mars 1836), où, écœuré des scènes scandaleuses qui avaient marqué le procès de Fieschi, Vigny flagellait

l « Esprit Parisien, démon du Bas-Empire, « Vieux sophiste, épuisé etc. (9) ».

PUD PANNE D SMININ DA STE DA SDS 38e 6: D., 68.

7. À. DE Lurpé, Lettres inédites de À, de V. au marquis et à la marquise de Lagrange.…., 28.

8. not Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire Romain, III chap. xv, 178, et, D., 105-106 ;, Ciroceux, Gibbon et Vigny, historiens du christia” nisme (Feuilles PHab tre 4er nov. 1913), IT, 474. M. Citoleux va pourtant trop loin en écrivant : « de n’admira jamais 16 christianisme » (Zbid., k80).

9. Dans Servitude, il protestait contre cette assimilation. Il songeait à l” armée, la fraction la plus saine, à ses yeux, du monde contemporain. Avec les années, le rapprochement lui paraît s’imposer. En 1843, il écrira ::« On crie au Bas-Em-

« Le monde est sophiste (1) », disait Libanius. Entre un évêque du: 1ve siècle et un politicien moderne, il n’y a guère qu’une différence de langue et d’habit. Que d'hommes vendus à tous les régimes ressembleraient aujourd’hui à cet Aétius «autrefois esclave, puis chaudronnier ambulant, orfèvre, médecin, maitre d’école, depuis prêtre d’Apollon Musagète (2) ». Cet aventurier, qui a ruiné la foi chrétienne de Julien, est de ceux dont Vigny dira plus tard :

Partout où vous irez, froids, importants et fourbes, Vous porterez le trouble. (3).

Ils y sont aidés par une race insinuante, dissimulée, habile à conquérir la confiance des sages, sans pourtant la mériter entièrement : car, à l’heure des catastrophes, cette race mystérieuse fera son salut propre, au mépris des amitiés de la veille. Tandis que l’on dévaste le temple de Daphné, le Juif Jechaïah acquiert «à vil prix des statues d’or massif (4) » ; lui qui vient de partager la confiance de Julien entre sans scrupules en contact avec l’ennemi de l'Empire, le Perse Sapor, en vue d’un marché (5). Cet étrange Juif est un type d'observation contemporaine.

Vigny a pu remarquer, au cours de son voyage en Angleterre de 1836, l'influence des Juifs à Londres (6) ; le gouvernement de Louis-Philippe devient celui d'hommes d’affaires, Juifs en grand nombre, sceptiques devant les dogmes, craintifs devant l’autorité, soucieux d’accroître leur puissance économique (7). Le Samuel de la Maréchale d’Ancre était un grotesque ; le Juif auquel pense le Quaker un usurier brutal ; Jechaïah est, à la fois, une puissance sociale et une puissance intellectuelle. Lui aussi, dit Libanius, «est de mes enfants» (8). La porte de Daphné lui est plus qu’à demiouverte : il symbolise la pensée hébraïque, pensée d’affranchissement et de curiosité, dont Vigny subit le contact avec une sympathie grandissante.

pire... Quandion entr'ouvre les rideaux de cette grande boutique gouvermementale, on. voit. des masques hideux » (2 avril 1843, Corr., I, 154). Dans ses notes intimes, il invective ainsi Mo’é, Vil'emain et leurs amis (1846) : « Oh, ces hommes du Bas-Empirel» 1. À pe V., Œuvres Posthumes. 2, D., 103. 3, P:, 197.

h, D;, 183, Cf. plus haut, chap. u, le rôle de pillards joué par les Juifs dans Héléna. 5, D.

6. « Le jingot d’or, écrivait-il au marquis de Lagrange, est dieu et l’usurier juif plus empereur que jamais ; mon, Quaker dirait ici : le Juif est mort, vive le: Juif! Car celui de Francfort vient d'établir sa cour à Londres »(28 août. 1836,. Recueil de … de Jettnes inédites Luppé, 23).

Mais ni les hommes politiques, ni les Juifs ne sauraient triompher par eux-mêmes, si la Multitude n’agissait sous leurs yeux, et pour eux parfois.

La Multitude joue un rôle capital dans Daphné.

À première vue, la pensée de Vigny ne lui est pas. hostile. Vigny a été frappé des enquêtes sur le logement ouvrier de Bargemont, comme il le sera, quelques années plus tard, des enquêtes de Villermé. L’abri de chaque famille ouvrière est, bien souvent, il le sait, un « grenier avec une sorte de lit à rideaux sales, des enfants dans des berceaux d’osier, une soupe sur un poêle, et du beurre sur les draps, dans un papier (1) » ; aussi, la famille vague-t-elle dans les rues, prête aux émeutes plutôt que de retrouver sa misère : « Le mobile de la plupart des actions de la rue est l’ennui de la maison (2) ». Ses plaisirs mêmes sont mornes et couvent une soudaine vengeance: Tristesse, ennuyées, fatiguées, lout en pleurs, sinistres, notre, livide, incendie, violette, irritées, images, sentiments et couleurs évocateurs de deuil, viennent à la plume de Vigny pour décrire une fête populaire (3). «Oh, quelles fêtes sans joie (4), s’écrie le compatissant Stello.…. Pourquoi ne pas laisser, dit-il, toute mon âme s’imprégner de ce vaste amour de mes frères ? (5) ».

A ce titre, Daphné est le seul ouvrage de Vigny que voudrait animer, à son principe, la pitié, non plus réservée à une élite, mais diffuse sur la multitude.

Et Stello considère avec émotion ces « figures énergiques, mais usées, vives, mais pâlies », où « la tristesse, la défiance et la ruse se lisaient au premier regard (6) ». Cette population est ‘incertaine, « saoulée d’idées et d'émotions ». Elle trahira donc ceux qui ont foi en elle. Pour Stello, le Christ n’est qu’un autre Julien (7).

Cette foule est éternellement semblable à elle-même dans l’ingratitude et Pabrutissement. Revoyons ce tableau : « Leurs figures étaient impuissantes et féroces ; leurs yeux à demi fermés, relevés et comme alourdis et endormis' par un sourire imbécile, regardaient cependant de toutes parts pour chercher des ennemis (8) ». S'agitil des terroristes de 1793, menaçant les prisonniers de Saint-Lazare ? Non, mais des Barbares chrétiens escortant les reliques de Saint-Babylas.

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Désormais, athée ou chrétienne, la foule va, pour Vigny, s’identifier à la Barbarie (1).

Cette dernière constatation suffit à enrayer tout le développement de la pensée de Vigny. On a pu se demander pourquoi Daphné était resté inachevé. On a invoqué la mort de Mme de Vigny mère, en décembre 1837 ; le voyage en Angleterre en 1838 et d’autres entraves à la rédaction rapide de cette œuvre si sérieusement entreprise. Mais pourquoi ne pas remarquer la difficulté interne, toute dans le développement de la pensée, qui empêchait de souder au Banquet de Libanius d’autres anneaux de la même chaine lo-

gique ?

Julien se targuait de sa rudesse barbare. Or, l’ennemi, dans Daphné, c’est le Barbare. La destruction du temple d’Apollon nous l’apprend, le supplice de Paul dans les temps anciens, d’Abélard et de Ramus dans les temps modernes nous le confirme, le vandalisme de 1831 le démontre après le vandalisme de 363. Jadis la Barbarie s’incarnait dans la Chrétienté à demi gothique ; puis elle s'incarna dans la paresse et le despotisme ecclésiastiques ; aujourd’hui elle apparait dans la multitude prolétarienne.

1. Cette assimilation avait été déjà faite. « Je ne sais, écrivait Ba!lanche à Me Récamier le 1er septembre 1832, si vous avez remarqué, il y a quelques jours, dans le Journal des Débats, un article de M. Saint-Marc-Girardin, où il comparait l’introduction de ce qu’il appelle les prolétaires dans la Société civile à une invasion de Barbares. Je puis dire que cet article a profondément blessé les hommes au milieu desquels je me trouvais. » (dans L. SÉcHÉ, le Cénacle de la Muse Française, 266). Saint-Marc-Girardin a cherché à se justifier en ces termes : « Je fus très frappé du caractère nouveau de cette insurrection [celle de Lyon en 1831], et, cherchant à la définir, je comparais ces ouvriers, qui cherchaïent à se faire une place dans notre société, aux Barbares qui avaient envahi l’Empire Romain et qui sont devenus la souche des peuples modernes. Il n’y avait dans cette comparaison, ni haine, niinjure. Mais ce mot de Barbares fut pris comme une expression de dédain ; delà, dans la plupart des journaux, une explosion d’indignation contre linsolence du Journal des Débats » (SaiNT-Marc-GIRARDIN, Souvenirs et réflexions politiques, 143-144). l’article incriminé renfermait ces expressions : « Les Barbares qui menacent la Société ne sont point au Caucase ni dansles steppes de la Tartarie ; ils sont dans les faubourgs de nos villes manufacturières. Ces barbares, il ne faut point les injurier ; ils sont, hélas, plus à plaindre qu’à blâmer. Nos expressions de Barbares et d’invasions paraîtront exagérées ; c’est à dessein que nous les employons. » L'auteur invite la Bourgeoisie à ne pas être « dupe », c’est-à-dire à ne pas ouvrir à la classe ouvrière l’accès du corps électoral de la garde nationale ; pas plus que les Barbares du 1v®siècle, les Barbares modernes ne sauraient défendre PEmpire. Mais la bourgeoisie ne doit pas, non plus, être «tyrannique >, car «les grandes murailles de Chine réussissent fort peu en politique». Conclusion : : « Point de droit politique hors de la propriété et de l’industrie ; mais que toutle monde puisse aisément arriver à la propriété et à l’industrie » (Débats, 8 décembre 1831).

LA

Or, le Banquet de Libanius ne nous conseille pas de résister aux Barbares. Le vieux philosophe n’exhorte pas ses élèves à grouper autour des aigles toutes les forces de l’Empire : il ne donne pas une leçon de conservation sociale. Bien au contraire, il s’accommode de l’ordre nouveau qui prend confusément naissance, en tous domaines, parmi les désordres de l’heure (1) ; il permet à Basile et à Jean d’être chrétiens sans repentir. Puisque la Morale, chérie de Daphné, ne trouve plus un asile dans les cœurs romains, «il va périr, ce trésor, dit Libanius, si nous ne le passons bien conservé à des mains plus sûres. Il faut bien le passer aux Barbares (2) ». Mais comment confier cet héritage aux Barbares, puisque les Barbares en sont indignes ?

Si, en 1837, l'aristocratie traditionnelle se meurt, si elle n’a plus que le choix du genre de mort, si sa plus pure incarnation — Julien — ne peut que se dévouer « au Dieu préservateur quel qu’il soit», où donc est aujourd’hui le Dieu préservateur ? Il n’est pas celui des anciens cultes, puisqu’une « décrépitude effroyable » sillonne le corps du Christ tout entier. Il n’est pas celui des rêveries messianiques d’un Saint-Simon ou d’un Enfantin, puisque, quand les Saint-Simoniens défilent dans la rue, la foule rit et leur jette des pierres ; il n’est pas davantage celui des Multitudes irritées, qui méprisent jusqu'aux livres d’où elles pourraient tirer leur lumière. Si les Barbares ont su, jadis, sauver le patrimoine spirituel de la première Daphné, ii manque, au xix° siècle, un Barbare pour recueillir l'héritage de la Daphné contemporaine. L’évolution ne pourra donc se produire normalement, par la fusion de l'aristocratie mourante et d’une classe nouvelle.

Libanius, pourtant, regarde en souriant Daphné céder aux flammes : « Elle ne peut périr, dit-il, elle ne peut périr (3)». L’intelligence déifiée, la conscience divinisée dureront autant que l’humanité ; et si, dans une tourmente; la Multitude avilie les méconnaît ou les poursuit, il faut que les sages, groupés encore entre eux, et rien qu'entre eux, étudient et conservent le trésor sacré, jusqu’à ce que la foule, guérie de son délire et élevée par eux, puisse, à sontour, recueillir le dépôt.

Ainsi la philosophie aristocratique des Destinées est en germe dans Daphné; ou plutôt, Daphné avortant par sa contradiction interne, la philosophie des Destinées devient l’expédient des modernes Libanius et des modernes Chrysostomes pour ne pas faillir à leur mission.

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