‹ La Pensée Politique et Sociale d'Alfred de Vigny: Documents InéditsChapitre 191 sur 311 · LIT NO NT PONS PO ET PT · texte numérisé non relu

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Il insiste sur le nombre des serviteurs, et, eomme Chevalier, sur la bonne tenue des enfants. N’a-t4} pas ajouté quelques traits à la vraisemblance ? Sommes-nous chez um simple pionnier, ou chez un « gentleman farmer », un de ces gentilshommes dont Vigny avait été l’hôte en 1838 ? A l’artiste élégant que dégoûte la misère « parce qu’elle est la saleté », la civilisation apporte l’apaisement du confort “et la joie des yeux.

La garantie de cette prospérité est dans la culture et la possession du sol. Le maître manie

Pour abattre les bais, une puissante hache (1).

Noble presque sans terres, Vigny a gardé une sorte de tendresse pour la propriété foncière : il en vante les bienfaits moraux. Le défrichement n'est-il pas la conquête pacifique qui unit aux vertus de l’action guerrière le respect de la vie humaine ? C’est l’adversaire de la bourgeoisie libérale qui parle ici, renouvelant la thèse que Villeneuve-Bargemont défendait en 1834.

L’économiste catholique, après avoir peint la souffrance des ouvriers d'usine, écrivait : « Partout, on commence à reconnaître , les funestes conséquences du mouvement désordonné de l’industrie manufacturière. Tous les gouvernements cherchent à encourager l’agriculture, parce qu'ils s’aperçoivent qu’elle est, en réalité la base large et solide de l’économie nationale (2) ». Il proposait, pour amortir le paupérisme, l'extension du système des colonies agricoles dont les Pays-Bas avaient donné l’exemple, et se rencontrait sur ce point avec plusieurs écrivains légitimistes : le baron de Morogues (3), Rainneville, d’'Haussez, qui avait travaillé à

2. VILLENEUVE-BARGEMONT, Economie politique chrétienne, III, 218.

3. Morogues est un conservateur, qui affirme que « l’ouvrier est content dela dépense du riche» (ne Moroœues, De la misère des ouvriers, 103) et exalte l’agriculture au détriment de l’industrie, « Economistes aveugles, dit-il, qui méconnaissez la priorité de l’agriculture et la sacrifiez volontiers a l’industrie maaufacturière, reconnaissez enfin que l'extension des travaux agricoles peut seule poser un terme aux malheurs de la classe ouvrière, sans cesse victime des imprudentes entreprises... de la grande industrie et de l’activité des grands spéculateurs. » (Tbid., 41). I est hostile au libre-échange. « Ce n’est donc pas àravaler le prix des graïns qu’il faut s’attacher, mais il faut venir au secours de la population ouvrière de nos cités, en en faisant refluer l’excès’dans nos campagnes qui manquent encore de bras » (Zbid.,67). Il estime que, de 4 milliards en 1780, le revenu total de la France est passéà 6 milliards en 1810, 7 en 1820 et 8,8 en 1830, mais l'a terre, faute de soin, ne produit que2 milliards contre 6,8 donnés par Pagriculture et l’industrie (écrit en 1832),

faire défricher les Landes pour y abriter les indigents du Sud- Ouest : « D'accord avec les philanthropes des Pays-Bas, écrit Bargemont, M. d’'Haussez n'hésite pas à donner la préférence à l'indusdustrie agricole sur l’industrie manufacturière comme moyen efficace et durable de parvenir à soulager la classe indigente (1) ». Vigny reste donc en accord avec le monde des propriétaires fonciers dont il est issu, et il reprocherait volontiers, comme Tocqueville, aux Jésuites et aux Puritains de la Nouvelle-Angleterre « de ne pas comprendre que, pour parvenir à civiliser un peuple, il faut avant tout obtenir qu’il se fixe et qu’il ne saurait le faire qu’en cultivant le sol : il s’agissait donc d’abord de rendre les Indiens cultivateurs (2)».

C’est sur la Terre que Vigny fait reposer le fondement de la propriété : |

es La terre Est sacrée, et confère un droit héréditaire, etc. (3).

La propriété est consacrée par la Loi. La Loi n’est plus le Mensonge Social, mais la garantie de l'édifice social élevé par l'Homme.

A. VILLENEUVE-BARGEMONT, Economie politique chrétienne, III, 520-521.

2. Tocquevizee, De la Démocratie en Amérique, III, 282. Ilest vraisemblable que Vigny a lu les Etudes Politiques de Charles Farcy, parues en mars 1842, où l’auteur rapproche l'aristocratie anglaise, la démocratie américaine et les institutions françaises. Conservateur, Farcy préconise, lui aussi, le développement de l’agriculture plutôt que de l’industrie : « Sila population pauvre de la France, dit-il, est moins misérable que la population pauvre de l'Angleterre, c’est parce que la France est plus agricole que manufacturière. » (CHARLES FarCy, Etudes politiques, 46-47). Il s'inquiète du mouvement d’affaires, aidé par la vapeur etles chemins de fer, qui profite auxseuls «'capitalistes, aux industriels, aux commerçants » (Zbid, 33). Il cite l’opinion de Peel à la Chambre des Communes, attribuant les souffrances populaires aux «immenses développements matériels donnés à l’industrie aux dépens de l’agriculture » (9 fév. 1842). Enfin, ne peut-on rappeler qu’à la même époque (1844), dans son Extinction du Paupérisme, le futur Napoléon III proposera de résoudre la question sociale par l'exploitation des terres incultes, confiée à des colonies ouvrières militairement organisées ‘f

3. P., 206, 207. La Sauvage, comme tant d’autres œuvres de Vigny, contracte en une seule rédaction des projets variés, ou même d'inspiration divergente. En 1839, Vigny méditait un poème, l’Oneida, dont le sous-titre : le Sein de la Mère, révélait l'intention, à la fois apologétique et critique, du principe de propriété. On y lisait cette phrase : « Périsse le monde si mon fils n°y doit pas posséder tout ce que j'y possède ! » Cette ironie a disparu des vers 183-197 de la Sauvage (P., 207-208), où a été coulé le projet de l’Oneida, sans que d’ailleurs le raccordement avec le reste du poème soit très harmonieux.

Ce titre a été peut-être suggéré par une communication de Tocqueville qui avait rédigé sous le nom de Course au lac Onéida un fragment élégiaque à la manière de Chateaubriand ; ce fragment a pu être communiqué au poète (TocqueviLLe, Correspondance, 161-171).

La loi peut changer la face du Monde. Par elle, la Destinée est vaincue :

Elle dit, en fondant chaque neuve cité :

Vous m’appelez la Loi : je suis la Liberté (1).

Où sont les plaintes du Quaker et du Docteur-Noir contre l’ordre social ? « Les plus forts et les meilleurs, disait le Docteur, se redressent contre [la Destinée] et la façonnent à leur gré (2) ». Mais il ne disait pas l’objet de ce redressement. En 1842, Vigny a retrouvé l’instrument de la Liberté . C’est, dans le cadre général de la Démocratie politique, la Discipline sociale appliquée au Travail agricole. Contre les penseurs théocratiques qui ont cru, avec de Maistre (3), les races sauvages frappées d’anathème, il affirme la perfectibilité humaine. Au silence de Dieu, l’homme est libre de répondre par le blasphème (4).

Si transfiguré qu’il soit, nous entendons ici comme un écho du Satan d’Æloa. La pensée religieuse de Vigny a l’unité d’un rêve de jeunesse, réalisé dans l’âge mûr.

De 1838 à 1842, Vigny s’est donc constitué un idéal de relatif optimisme, sur la double ruine des illusions humanitaires et des croyances chrétiennes.

Il supporte avec impatience les vanités mondaines. Au luxe insolent des parvenus de la ville, il cherche une autre réponse que le dandysme dédaigneux et sot (5). Les questions politiques le cèdent définitivement, pour lui, aux questions sociales. Du gouvernement, il exige simplement la discrétion et la légèreté (6). Toutefois, il est enclin à confier à l’État l:s œuvres d'assistance : il déplore que, sur 22.000 soxrds-muets, 1.000 seulement soient l’objet de soins publics : « Ceci est à dire aux Chambres (7) »;

3. Cf. BARBEY d’AUREVILLY, Les Œuvres et les hommes, III, 65-66. « Ses vastes contrées (de l'Amérique) recèlent encore une foule de hordes sauvages, si étrangères au grand bienfait qu’on serait porté à croire qu’elles en sont exclues, en vertu de quelque anathème primitif et inexplicable, » (De Maisrre, les Soirées de Saint-Pétersbourg, II; cf. St., 211). Maistre détestait d’ailleurs l’Amérique : « Je ne connais rien de si impatientant que les louanges décernées à cet enfant au maillot ; laissez le grandir » (Considérations sur la France, 65).

&. .P., 206 ; cf. J., 161 (1842).

5. Ce fut la réponse de Baudelaire (cf. 2 avril 1843 ; Corr., I, 153-155).

6. Lettres inédites d'A. de V., au marquis et à la marquise de Lagrange... par A, DE Luppé, 28-29, 7, J., 41 (1839).

«Cestrun devoir au gouvernement de payer la maison de-santé (1) ». Mais que ce gouvernement soit légitime ou non, qu'importe ? Personnellement, il n’a eu à se louer, ni de Charles X, ni de Louis- Philippe (2); il n’a guère eu à s’en plaindre, d’ailleurs : il reste indifférent aux tentatives du comte de Chambord pour ranimer son parti (3), et ne fait plus, même en pensée, aucune opposition à la monarchie de Juillet. Le respect de la Loi l'exige. Il sourit

seulement des espérances dynastiques (4).

I] a confiance dans l'avenir. « Aucun siècle passé, écrivait-il dès

1835, n’est regrettable pour le nôtre. Cela ressort de toute la vue de l’histoire (5) ». L’aristocratie qui doit conduire le progrès sera fondée, non plus sur la naissance, mais sur le travail et Pintelhgence. S'il fait, en une ligne de son journal, une concession à la

1. Lettres inédites d'A. de V. au marquis.et à la marquise de Lagrange. Par À. DE Luppé, 53 (23 mai 1840).

2, Il parle à Me de Lagrange de «l'indifférence, l’aversion même de la dynastie nouvelle qui s’est manifestée pour moi en plusieurs occasions» (10 nov.1842, Ibid. 108). I1s’est lui-même donné un démenti, en écrivant, après 1848, qu'ilavait constamment opposé un refus «aux avances des Bourbons cadets »; de même, le 3 août 1852, où, rappelant sa réserve et la courtoisie de Louis-Philippe, il nesedéfend pas d’un certain «respect superstitieux pour la branche aînée. C’était-bien agir de part et d'autre, je crois » (Corr., 11, 89). D'ailleurs, en recevant la croix de Louis-Philippe, il avait eu la franchise d'écrire (1833) : « 1 me semble que c’est une dette de la Restauration que la Révolution acquitte » (Corr., 11,274). On peut rappeler qu'avant 1830, Mme de Vigny mère avait vainement sollicité le baron Prévost pour un poste diplomatique à donner à son fils (BARBIER. Souvenirs perso nnels) ; Polignac, d’après une tradition mal établie, aurait persiflé Vigny, après son abandon du service (Euc. DE MIRECOURT, Portraits et silhouettes, 59).

3. La manifestation ‘de Belgrave Square (1843) semble l'avoir laissé:indifiérent. Cestune époque où il lit beaucoup, surtout des lettres ou des mémoires du xvueet du xwuresiècles : Mme de Sévigné, Saint-Evremond, Saint-Simon, Bussy Rabutin (22 juil. 1842), Caylus, Mably, Dangeau, la correspondance de Voltaire, dont la bassesse envers Frédéric IT lui répugne (Inédit) ; il relit Corneille pour s'étonner de son’abaissement devant Richelieu (LANGLAIS, A. de V., critique de Corneille) ; il tire de Saint-Simon quelques réflexions contre la bourgeoisie ; mais s’il admire, visiblement, la solidité de l’ancienne monarchie, aucune note ne trahit sa fidélité à.1a branche vaincue.

4. J., 456 (1842). souhaiterait volontiers, avec:L. de Carné, qu'on attache «plus d'importance à Pouverture d’une école... à d'établissement d’un ‘bon: Système pénitentiairé{ou'd’une colonie d'orphélins.. qu’à la promulgation de lois ou de principesipolitiques que les mœurs rendront à peu près indifférents dans l'application »((DE CARNÉ, Du gouvernement représentatif en France eten Angleterre, 347-348). Le'gouvernement de Louis-Philippe se souciait peu de ces réformes étatistes : en 1836, Duchatel avait reconnu que les Sourds-Muets entretenuspar L'Etat à Paris et à Bordeaux en verbu.d’une loi,de 1796, coûtaient 430.000 francs au trésor (DucrareL,0.e.,427) et le ministre conservateur semblait trouver ce chiffre exagéré. 5. J., 99 (1835).

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