Cité dans PrERRE FLorres, À. de. V
Le
siste sur l’antagonisme de la cupidité et de la vie sentimentale : la première a lancé les capitales l’une contre l’autre, mais
Les monts, les bois, la mer, resteront à l'amour.
Vigny développe ce plan en quarante-sept stances, probablement au début de 1843 (1).
Si la Maison du Berger paraît anti-sociale, c’est qu’ellerespire, en ses premières strophes, l’horreur de la misère et de la promiscuité des grandes villes. Vigny veut affranchir de leur joug l'être trop délicat pour ne pas souffrir au contact de la multitude. C’est Ja femme amoureuse que «le profane » raille ou soupçonne ; lle Cthéosophe » qui veut mfuser sa grande âme aux hommes, et que les hommes repoussent avec mépris. « Le monde est froid», disait Emmanuel (2) ; le monde est « écrasant et glacé (3) », dit la Maison du Berger. Le penseur doit se jeter dans une «aireinaccessible (4) », disait le Docteur-Noir; il n’est plus à présent qu'un « aigle blessé (5) »,depuis qu’ Emmanuel a été vaincu.
La strophe IT semble résumer dix ans d’efforts (6). A l’époque où s’écroulait la légitimité, dans la rancune de la servitude militaire («son boulet » et « son pain amer »), il a connu une heure de doute et d’angoisse, et pleuré sur cette « mer » qu’il appellera bientôt la « mer des multitudes ». Paris s’est fait l'écho apocalyptique de cette irrésolution douloureuse. Le poëte s’est ranimé à la confuse espérance dont nous avons essayé de retracer les phases, et qui va de Stello à Servitude. T1 a cherché
.…dansiles flots une route inconnue,
1. La Maison du Berger n’a paru que le 15 juillet 1844, mais c’est une habitude de Vigny que de garder en portefeuille les ouvrages composés depuis longtemps (31 janv. 1843, Corr., I, 150). Le 24 novembre 1843, il annonce la publication prochaine de nouveaux poèmes : « Ils sont de plus en plus sérieux » (à LAGRANGE, Recueil de Luppé, 124). Or, dès août 1843, il se trouve, nous apprennent les manuscrits, ébaucherla Réponse d'Eva, suite à la Maison du Berger. Comme, d'autre part, la première esquisse(les Méles Douleurs) est datée de novenrbre 1842, c’est entre ces deux dates, et vraisemblablement dansiles premiers mois de 1843, qu’il aut placer la composition du poème.
2. Daphné, 200. 3. Poèmes, 179. &. Daphné, 195, 5. Poèmes, 179.
6. :C’est du 24 octobre 1844 que Vigny date la « fin .de la 2e Consultation », fin peu étudiée, d’ailleurs (Daphné, 226). 11 ne reviendra dès lors à Daphné qu’à
deilongs intervalles, en en déplaçant le théâtre: en 4851, ille-iransporteiau Canada
(R. L. G., 1923), en 1859, dans l’Inde ancienne (Daphné, 228).
c'est-à-dire une théorie ou, à son défaut, un principe fécond d’espérance et d’amour, mais la vie a marqué d’une même « lettre » tous les galériens : le Pouvoir est hostile (Stello), la discipline criminelle (Servitude), la bourgeoisie implacable (Chatterton), la multitude aveugle (Daphné) ; qu'il s'appelle Emmanuel, François ou Christian, le dernier roman social de Vigny raconte l'échec du réformateur, accablé par le poids de l’objet qu’il voulait transformer. Il accepte aujourd’hui, quoique «en frissonnant », cette marque sociale qui impose aux faibles, comme aux généreux, l’abandon de trop vastes espoirs. Mais, tout en l’acceptant comme une loi du monde, il la refuse pour lui-même. Il fuit vers les champs et les bois, en gentilhomme qu’attend son domaine héréditaire. D’autres travailleront pendant qu’il rêvera. Il n’est donc pas nécessaire de chercher dans la Sauvage et la Maison du Berger une pensée contradictoire ; il suffit de rattacher la Maison du Berger à l'inspiration de la Flûte, et d’y voir, dans la mesure où elle conseille l’abandon des villes, une simple continuation des poèmes aristocratiques.