LE MYTHE D'EVA
les indignations du cœur ? Au milieu de ce bouillonnement d'idées, d’attentats individuels ou de révolutions avortées dont Paris et Lyon étaient le théâtre depuis 1830, comment prétendre que la ville énerve les indignations ? Non, mais la lettre sociale les écrase, le charbon noir les étouffe. Précis souvenir de son voyage en Angleterre, qui lui inspirait déjà cette note au comte d'Orsay : «Me voici en pleine forge — il était à Birmingham — observant les cyclopes dans leur antre, et j’en ai déjà les mains noires (1) ». Il avait eu sous les yeux les tableaux lamentables ou tragiques, qu’en 1844, Léon Faucher rapporta aux lecteurs de la Revue des Deux Mondes : « La pauvreté du sang, écrivait-il des filatures du Lancashire, la maigre chère et l’épuisement qui suit le travail ne laissent aux jeunes filles de Volverhampton n1 temps ni forces ni désir pour le mal... Cette oppression est tellement dure et constante qu’elle ne laisse même pas à ses victimes la force de se plaindre. M. Horne déclare que des enfants qui travaillaient douze à quatorze heures par jour, mal nourris, vêtus de haillons.…, ont répondu néanmoins qu'ils aimaient leur ouvrage, qu’on les traitait très bien. La justice elle-même craint de troubler un ordre de choses qui semble marqué du sceau de la nécessité (2) ».
Vigny croit, avec l'immense majorité de son époque, que le travail industriel ne saurait être régi par d’autres lois que la loi d’airain. La situation de l’ouvrier est donc incurable. Pour sortir de son enfer, il faut que le prolétariat abandonne l’économie industrielle pour en revenir à l’économie agricole ; c’est l’idée des philanthropes conservateurs, de Bargemont, de d’Haussez, de Morogues, de Tocqueville, de Farcy (3), idée développée déjà par Vigny dans
laine, de coton et de soie ». On y décrivait ainsi le domicile des tisserands lillois : « Le quartier de Lille où il y a, proportions gardées, le plus d'ouvriers pauvres et de mauvaise conduite est celui de la rue des Etaques, et des allées, des cours étroites, tortueuses et profondes, qui communiquent avec elle. Trois mille habitants s’entassent dans un espace de 200 mètres sur 120 ; les caves s’ouvrent sur la rue ou sur la cour ; l’escalier sert de porte et de fenêtre. Certaines d’entre elles mesurent quinze pieds de côté et six du sol au sommet de la voûte. Une armoire, ou une planche pour déposer les aliments, un poële, un réchaud, quelques poteries, une petite table, deux ou trois mauvaises chaises, un sale grabat dont les seules pièces sont une paillasse et des lambeaux de couverture... L’imagination [du lecteur] ne doit reculer devant aucun des mystères dégoùtants qui s’accomplissent sur ces couches impures, au sein de l’obscurité et de ivresse » (ViLLERMÉ, o. cit., 1, 81-83. Cf. V., HuGo, Chäâtiments, Joyeuse ve, II).