LE MYTHE D’EVA
timée. Une première rédaction, conçue sous l’obsession du Mont des Oliviers, était ainsi formulée : « Noire tristesse de ce que nulle religion et nulle philosophie n’ont donné une explication suffisante de la création ». Plus tard, tout en exhalant un « soupir profond » devant «les mystères de la souffrance et de la mort », il pousse un «cri de triomphe » au spectacle du globe, organisé désormais par l'humanité pour elle-même. Enfin, la tristesse religieuse se dissipe avec les progrès de l’espérance positiviste. Une morale « stoïque et vigoureuse » se dégage du travail et de l’amour. Tel est « le sentiment qui doit résumer le livre :
… L’Espoir Fait couler de mes yeux des larmes de bonheur.
Sur un autre feuillet, on lit cette formule qui lui deviendra chère : «Ce jour vaut mieux qu’hier, demain (vaudra) mieux qu'aujourd'hui (1) ».
La Maison du Berger prolonge Daphné ou plutôt ressuscite le délicat symbole grec. Les Barbares qui avaient saccagé le bois sacré sont désormais écartés par la hiérarchie sociale, par l’autorité matérielle que définissent la Flûte et la Sauvage. Dès lors, l’asile de la pensée peut se reconstruire. Mais, à des temps nouveaux, à une civilisation mouvante et toujours plus uniforme, un asile fixe ne saurait convenir. De plus, à mesure que s’efface en Vigny le goût des arts plastiques au profit d’un idéalisme de plus en plus abstrait, le temple de marbre, avec ses statues immobiles qu’une massue peut briser, lui semble une demeure encore trop engagée dans la matière ; aussi Vigny a-t-il pris dans Chateaubriand le symbole le plus léger, le plus aérien, le plus volontairement « frêle » qu’il pût trouver, afin de témoigner que la Daphné reconstruite est partout où va lesprit de l’homme, et cesse d’être où cet esprit n’est pas.
Vigny n'avait pas voulu être un homme politique. Il refuse de compter avec Tocqueville parmi ces anciens conservateurs (2), qui, mécontents de la politique, passive et stérile, de Guizot, se sont séparés de lui tout en approuvant ses principes monarchiques. Il refuse de disputer à Lamartine le rôle de leader d’une opposition