‹ La Pensée Politique et Sociale d'Alfred de Vigny: Documents InéditsChapitre 233 sur 311 · Inédit · texte numérisé non relu

Inédit

3. Allusion probable à la campagne du duc d’Aumale en Algérie.

de la race bourgeoise une population budgétaire d’obligés et de fonetionnaires, saisis dans les filets d’une sorte de solidarité entre les protégés et le protecteur (4) ». Mais, au lieu d'employer la violence, Louis-Philippe fut un « séducteur narquois ». I! acquérait, en Bretagne, «les terres de qüelques vieux gentilhommes au double de leur valeur pour éteindre leur Opposition vendéenne. I] achetait ainsi ceux dont Ja conscience était à vendre, et faisait une traite des blancs, avec une effronterie et un cynisme merveï!leux (2)» Les princes s’abaissaient aux mêmes intrigues. « Un aide-de-camp des jeunes princes me disait un jour, les voulant louer: le duc de Nemours est bien plus diplomate que le duc d'Orléans, qui, lorsqu’il a fait à un homme les compliments qui le prennent, le laisse là et ne lui parle plus. Le duc de Nemours revient à la charge toutes les fois qu’il le voit, jusqu’à ce qu’il soit bien sûr de Jui (3) ». Mais l’égoisme sénile du roi le conduit à des imprudences quand on vote (1845) la construction des forts détachés de l'enceinte de Paris, Vigny croit constater que, seule, la dynastie en pourrait tirer parti, en cas d’émeute ; la patrie n’y aurait pas d'avantage (4). Le retrait des troupes d’Ancône, les mariages espagnols ont mécontenté le pays légal. Fait plus grave, la Cour perd son antique sunplicité bourgeoise ; ce n’est plus, comme en 1830, « un palais-

TN Inédit 2) Inédi. 3. Inédit,

4. C’est une trace de légitimisme. L'opposition légitimiste, en effet, avait protesté, lors de la discussion des fortifications de Paris, contre Parrière-pensée qu’elle prêtait au gouvernement. « Hfallait entendre, dit la Mode, les vociférations quisaluaient l’apparition de M. de La Rochejacquelein, quand le député de Ploërmel venait retarder, par ses protestations énergiques et ses appels au pays, le vote de la loï que les bancs ministériels considèrent comme une loi de salut pour la dynastie » (La Mode (1845), t. IT, 263))., Le 8 mai, de La Rochejacquelein avait soutenu un amendement, substituant le principe d’une enceinte continue à celui des forts détachés. « A tort ou à raison, disait-il, on croit que l'armement des fortifications de Paris peut amener des dangers pour la liberté et la constitution. (Bruit. Interruptions)… Je cite lé général Paixhans, qui dit... « Qui sait d’ailleurs ce qui peut survenir ? Est-il impossible que les forts tombent en de mauvaises mains ? » Je n’ai pas besoin de faire d’autres citations pour prouver la sincérité de mes appréhensions, et la crainte que jai qu'un jour les fortifications de Paris ne puissent nuire à la capitale elle-même et attaquer la constitution et la liberté. Je n’accuse pas les intentions personnelles, je ne prétends pas que vous ayez envie de vous en servir pour brûler Paris... je dis : Peut-on prévoir l'avenir ? » (Il feint de craindre qu’une révolution nouvelle ne s'empare des forts). « Eh, mon Dieu, ce n’est pas le gouvernement actuel ! Tous les gouvernements passent si vite en France ! Celui-ci peut durer plus ou moins longtemps (Réclamations. Rumeurs)... Le jour où les Chambres seraient obligées de délibérer sous le canon ou la menace du canon, alors les Chambres ne seront plus rien ». L’amendement fut repoussé à mains levées (Moniteur Universel, 1845, p. 1249-1250).

boutique que le Palais-Égalité » ; on ne voit plus de garde national en épaulette rouge faisant danser les princesses ; toute la morgue des vieux régimes reparait sous la fiction constitutionnelle. On voyait revenir les « courtisans par habitude, qui se regardent toujours comme exilés, quand il leur arrive d’être ailleurs que dans l’antichambre.. Les jeunes princes, naturellement archiducs, respiraient mieux en se voyant entourés de noms historiques qu'ils pouvaient prononcer sans effort. Leur politesse n’était plus forcée de se mésallier… La garde nationale en était refroidie et hostile (1)». Peu à peu, le régime perdait de sa faveur. Tant il est vrai « que les gouvernements ne sont pas renversés, mais se renversent euxmêmes ».

« La bourgeoisie était blessée. Après l'avoir caressée, adulée, embrassée, les d'Orléans, ces princes bourgeois par excellence, l'avaient mise à la porte (2) ». Elle feignit d’être dégoûtée pour dissimuler sa rancune, car « cette nation industrielle et électrice n’était point si scandalisée qu’elle parut l'être, de la corruption publiquement reprochée au trône et qui n’était qu'une caresse, faite à ses mœurs (3) ». Plus loin, il ajoute : « Le maitre donnait . toujours, mais donnait mal : les serviteurs recurent toujours, mais reçurent avec ressentiment. On le vit s’attrister et s’afiecter, affaibli par l’âge et par la nécessité de vivre enfermé et gardé, comme Louis XI à Plessis-lès-Tours, toujours assassiné et toujours manqué. Il savait que ces tentatives fréquentes. presque périodiques, n’excitaient pas la moindre douleur dans la population et que l'émotion publique ne se manifestait que par l'ironie et l’hilarité qui suit un coup d’arbalète manqué. Il se sentait, tout à la fois, le but des balles et des sarcasmes. C’était assez pour ébranler la constance d’un vieillard. Il eut à se repentir d’avoir montré l'ironie trop souvent, car elle éteignait toute lueur de reconnaissance chez ses créatures : les plus obligés furent les moins liés, se sentant es plus humiliés. Ils redoublèrent d’exigences, et les masses, ayant

4. Inédit. Selon Louis Blanc, c’est, dès 1831 qu’on avait pu remarquer ce changement dans les manières du roi : « Son langage devenait, de jour en jour, plus conforme à ses sentiments » (Louis Blanc, Histo ire de Dix ans,1840, II, 252). Cette évolution est confirmée par les plus récents historiens du règne. M. Charléty écrit : «La révolution avait eu pour résultat de donner le pouvoir à la bourgeoisie ; or, tout l'effort de Louis-Philippe s'était employé à le lui reprendre. En 1848, le roi semble définitivement victorieux ; il a brisé la puissance politique de la classe dominante et y a substitué la sienne. Le trône est tout » (CHARLÉTY, La monarchie de juillet (dans Lavisse, Histoire Coniemporaine, 400).

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