‹ La Pensée Politique et Sociale d'Alfred de Vigny: Documents InéditsChapitre 235 sur 311 · Inédii · texte numérisé non relu

Inédii

4. Inédit. Tocqueville définit ainsi cette désaffection progressive de la nation à l'égard du régime: « La nation... s’habituait à voir dans les luttes des Chambres. des querelles intérieures entre les enfants d’une même famille, cherchant à se friponner les uns les autres. Quelques faits éclatants de corruption, découverts par hasard, lui en faisaient supposer partout de cachés, lui avaient persuadé que toute la classe qui gouvernait était corrompue, et elle avait conçu pour celle-ci un mépris tranquille, qu'on prenait pour une soumission confiante et satisfaite »

(Tocquevizze, Souvenirs, 11).

de suivre sa carrière politique, avec un mélange d’admiration, d’envie et de haine. Tous deux ont, à quelques nuances près, même vision de l’avenir : plus positiviste chez Vigny, plus déiste chez Lamartine, tous deux cherchant à magnifier l'humanité, tous deux cherchant à concilier les droits de l’intelligence avec la nécessité de l’évolution démocratique. Vigny semble avoir rêvé pour luimême un rôle pareil à celui qu'a joué Lamartine, mais il Peût rempli, à l'entendre, avec une conscience autrement désintéressée. L'ambition personnelle de Lamartine l’irrite, non les directives de sa politique. Lamartine exerce sur lui la même obsession pénible que La Mennais au lendemain de la Révolution de 1830,mais pour des raisons un peu différentes. Incroyant, détaché du légitimisme, il avait haï, dans La Mennais, le renégat qui, pour renouveler sa vie, ne craint pas de brûler ce qu'il a adoré ! L’« ignorance ascétique de sa solitude » garantissait du moins La Mennais du reproche d’ambition. Lamartine, plus souple et plus politique, n’a pas rompu ouvertement avec le régime de juillet, mais il le sape, et c’est ce travail souterrain que Vigny condamne, comme il condamne toutes les formes de l'intrigue.

Après 1848, quand Lamartine sera au faîte de la popularité, Vigny esquissera ces fragments de Mémoires, quiéclairent de façon toute spéciale le tranchant de sa verve satirique. On l’a cru ami de Lamartine : à part Sainte-Beuve, il n’est peut-être pas un homme à qui il ait voué une haine plus franche. Toutefois, si l’on songe que les deux poètes eurent des relations courtoises jusqu’à la fin, comme l’atteste l'éloge, très émouvant-à notre sens, qui figure au Cours familier de Littérature (1), on peut croire que la haine jalouse de Vigny ne survécut pas à l'effondrement politique de son rival — Vigny dut penser : à son expiation. Mais, dans les Mémoires, c’est d’un vainqueur qu’il s'occupe, et ce triomphe lui est amer.

1. E. Dupuy l’a trouvé rigoureux (E. Dupuy, Les amitiés, 315-317). Ilest vrai que Lamartine de définit : «un grand écrivain, un :grand homme de bien, mais surtout le plus galant homme du siècle » (LAMARTINE, Cours familier de Littérature, t. XVI, p. 410). Lamartine juge Vigny du point de vue de la défense de l’ordre en 1848 ; il connaît peu sa famille et place en Anjou le Maine-Giraud. Il ennoblit son caractère à l'extrême, sans qu’on puisse affirmer s’il y a là malice, bienveillance ou indifférence. « Il aimait tous ses rivaux, dit Lamartine ; l’éther, selon lui, était assez vasle pour contenir, sans les froisser, toutes les étoiles » (Zbid., XVE, 245). Quand on a lu les Mémoires de Vigny, cette phrase de Lamartine prend un caractère d’ironie. Mais Lamartine connaissait-il les sentiments secrets de l’autre

poète ? Certains mots de la péroraison, douloureuse et vibrante, inelineraient à le faire croire.

« Lamartine, écrit Vigny, amoureux passionné de la représentation, du faste, des grandes dépenses et du grand bruit, n’était pas facile à contenter ». Il aurait refusé l'ambassade de Vienne — dotée de 400.000 francs par an — parce qu’il convoitait soit la présidence de la Chambre, soit celle du ministère. « Tant qu’il se borna à parler, sa phrase sonore était vaine et se perdait sans

résultat dans l’écho des journaux ». Vigny recueille avec com-

plaisance, et par deux fois, le mot d’Armand Marrast à qui on demandait la place de Lamartine dans son armée. « À la musique ! » Mais les succès d'O’Connell encouragent Lamartine à devenir agitateur populaire. Il organise la campagne des banquets, et linaugure à Mâcon, parlant « monté sur une table, les pieds dans les bouteilles cassées, la tête à la pluie (1) ».

Il lui fallait un tocsin plus sonore pour soulever la jeunesse : il recourt à l'Histoire. Son Histoire des Girondins apparaît à Vigny comme un artifice d’agitateur, moins avide de réclame que d’argent, Car Vigny voit dans les attaques intermittentes que cette Hisioire dirige contre la monarchie un procédé pour attirer la corruption du roi. « Les volumes de l’Histoure des Girondins paraissaient de mois en mois, et frappaient l'oreille par des sons inaccoutumés, D'une main, Lamartine tenait la corde de son tocsin, et, de l’autre, il offrait un armistice au vieux roi (2) ». D'abord, il fait l’éloge de Louis XVI (3); puis attend ; pas un remerciement. Il passe à la menace et décrit les massacres de septembre (4) : rien encore. Il revient à la flatterie et loue Philippe-Egalité (5). Impatient, il s’'informe de l'effet produit aux Tuileries : on lui fait répondre par Mme d’Oraison

1. Inédit. Cest ce que Lamartine raconte en ces termes : « A la fin du diner, un orage, foudre, éclairs, vent, langues de feu. Le dôme emporté en mille lambeaux sur les têtes, les piliers ondoyant comme des mâts de vaisseaux, près de tomber sur la foule... Pas un mouvement de terreur, et des cris de : Vive Lamartine | répondant seuls, même des voix de femmes, aux coups de vent et de tonnerre... » (20 juillet 1847, dans QuENTIN-BEAUCHART, Lamartine, homme politique, 125).

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