‹ La Pensée Politique et Sociale d'Alfred de Vigny: Documents InéditsChapitre 243 sur 311 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Les débuts de l’année 1848, note Vigny dans.ses Mémoires, furent assez paisibles ; M, Guizot résistait à l'opposition avec un sang-froid magistral, les querelles engagées à propos des mariages espagnols n'étaient que des « feux bas et tournants dont les roues s'étaient éteintes dans la nuit (1) ».

Il fut spectateur Surpris, mais paisible, de cette Révolution qu’il

ignorait si proche, et qu'il espérait secrètement (2). Le 24 février

a été une « victoire (3) » dont il prend sa part (4). Le 8 mars, son vieux désir de jouer un rôle actif parut soudain près de se réaliser. Lamartine avait fait nommer ambassadeur à Berlin un de ses amis, ami de Vigny lui-même: M. de Circourt (5); Vigny crut pouvoir revendiquer à son tour un grand emploi. Il s’était toujours jugé apte à la diplomatie, et le ton persifleur qu’il met à le dire ne doit pas

1. Les débats de l'adresse de 1848, en effet, révélèrent peu de passion. La prin-

cipale difficulté extérieure était dans. les relations franco-suisses. Le 3 février,

. Guizot répondit à Thiers avec éclat.Après des débats où intervinrent Tocqueville,

Duvergier de Hauranne et Desmousseaux de Givré, l’Adresse fut votée le 12 f6-

* vrier par 241 voix contre 3. Le 5 %., à 417 francs le 31 décembre, était à 416 francs.

Je 23 février.

2. A. DE Vicny, Œ, C., Corr. (éd. Séché), I, 206. 8. Ibid., 207.

4, Ibid., 208, 5. Dupuy, Amitiés, 307.

es

Se 2e. 49 de

faire illusion (1). Il n’est pas douteux enfin que le mari de Lydia, outre les raisons objectives qui l’attiraient vers la patrie de sa femme, n’eût senti la possibilité d'échapper à sa vie médiocre (2), et, à la faveur d’un traitement élevé, de redorer enfin son blason. Il chargea donc Busoni de solliciter le ministre Bastide, qui lui répondit : «Mais M. de Vigny n’est même pas républicain ». «M. Busoni rapporta le mot au poète qui en fut très blessé (3) ». Pourtant, Bastide était excusable d’ignorer le travailintérieur par lequel Vigny s'était silencieusement détourné des idées monarchiques : ni Wanda, ni la Bouteille à la Mer n'étaient publiés, et tout ce qu’on savait de Vigny politique, c’était la légende de son « attachement superstitieux à la branche aînée ».

Une déception plus sensible attendait Vigny.

Bien qu’il n’eût point quitté Paris, quelques amis d'Angoulême, que les séjours au Maine-Giraud lui avaient fait connaître, ainsi M. Hubert et le docteur Montalembert, l’engagèrent à se présenter aux élections de l’Assemblée (4). [1n’avait pas pour elle lemépris qu’il portait à la Chambre de Louis-Philippe, cette Chambre « sans force et sans droit, ni d’hérédité ni d'élection, qui ne servait que comme chambre ardente à juger des assassinats (5) »; au contraire : «{[Elle] sera la vie politique réelle, observait-il le 8 mars ; jusque là, on est paralysé (6) ». Il interroge un de ses cousins d'Angoulême (7). « La lutte des partis sera grandiose, dit-il (8) ». Mais son cousin l'avertit sans tarder (23 mars) que les positions sont prises ; les

1. 16 février 1842, Lettres inédites de À. de V. au marquis et à la ah À ce de Lagrange. par À. DE Luppé, 95.

2. Sa médiocrité est attestée par son train de vie et son souci de « faire de l’argent». Au temps de la maladie de sa mère, il a deux domestiques et une demoiselle de compagnie ; mais ces dépenses excédaient son revenu (J., 120) ; après 1837, ik réduit son personnel à une seule domestique, « une cuisinière de second ordre » (HoussAyE, Souvenirs de jeunesse) ; en 1848, il cherche à passer une saison près de Genève avec sa femme et sa domestique, dans un appartement de trois pièces, « d’un prix très modéré » (Corr., I, 215). A partir de 1850, la santé de sa femme exige deux domestiques. Quand il meurt, les visiteurs s’étonnent de la médiocrité de son mobilier (Robert Eupe, À. de V., intime). On sait qu’en 1833, ayant reçu 500 francs pour Quitte pour la peur, il estime qu’il n’est pas bien payé (Corr. dans PAILLERON. F. Buloz et ses amis, 29) ; il défend âprement ses droits de propriétaire sur le Maine-Giraud en 1833 (Corr., I, 69), ses droits d’auteur contre Charpentier en 1851 (Corr., II, 37 et sv.), ses droits sur un immeuble hypothéqué vers la même époque (Corr., II, 277 et sv.). Ses Mémoires parlent avec amertume de Lamartine, qui refuse, dit-on, une opulente ambassade.

Page 1