‹ La Pensée Politique et Sociale d'Alfred de Vigny: Documents InéditsChapitre 263 sur 311 · On sait que le Czar fut long à reconnaître Napoléon III · texte numérisé non relu

On sait que le Czar fut long à reconnaître Napoléon III

officieuse vantait la bonté personnelle de Empereur (1). Napoléon se flatte de travailler à l’extinction du paupérisme, Stello et Chatterton y souscriraient ; il protège la propriété foncière (2) ; les alcools charentais se vendent bien (3) ; et surtout, il estime les lettres, il prétendra faire œuvre d’historien (4). Sa conversation est volontiers philosophique, son masque impénétrable est celui d’un penseur. Ce héros à la fois militaire et pacifique, qui se repose de combattre pour écrire, ce tyran grave et doux, soucieux du bien-être matériel, mais tourmenté déjà d’on ne sait quel démon poétique, Vigny lui a consacré jadis une rêverie ardente, après la destruction du rêve de Stello. Les temps de Daphné semblent revenus. L'Empereur sera un nouveau Julien:

Dans les mois qui suivent le 2 décembre, Vigny se rallie sans: réserves au gouvernement personnel, « La pauvre France s’est crue républicaine (5) » ; écrit-il avec ironie ; — lui aussi, s’était eru républicain.

Un peu avant, il a eu une grande joie. Le 10 octobre 1852, le- Prince-Président, en tournée à travers la France, l’a invité à Angoulême avec l’évêque et la suite présidentielle : il a bien voulu : se souvenir de leur brève entrevue à Londres, en 1839, chez lady Blessington (6). Vigny garda un profond silence sur cette entrevue qui avait été, semble-t-il, longue et prometteuse ; mais, dans sa retraite, il dut s’en exagérer le prix ; depuis cette date, il espéra.

Une occasion nouvelle s’offrait à lui de jouer enfin un rôle

1. 28 juillet 1856 (Corr., II, 141). Cet attachement s’étend à l’Impératrice.

2. En avril 4842, Napoléon avait publié une analyse de la question des sucres où on lisait : « L’agriculture est le premier élément de la prospérité d’un pays, parce qu’elle repose sur des intérêts immuables et qu’elle forme la population saine, vigoureuse et morale des campagnes. » (L.N. BONAPARTE, Extinction du paupérisme, 43-49).

3. Le préfet de la Charente écrit au ministre de l’intérieur, le 45 nov. 1852: « Il se fait depuis quelque temps un mouvement considérable des affaires. La hausse a atteint tous les produits du sol, comme les valeurs publiques. La propriété foncière, si dépréciée après la Révolution de février, se relève sensiblement et retrouve sa valeur normale. Le liquide, en général, et les eaux-de-vie, en particulier tombées, il y a quelques années, à un prix vil, se sont graduellement élevés à un prix raisonnable et trouvent aujourd’hui un écoulement facile ». (Archives Nationales). Au ministère, un crayon bleu a annoté : « Très satisfaisant ».

4. Recevant J. Sandeau, C. Doucet rappellera l'affection de Vigny pour le «souverain qui …s’honore de consacrer ses rares loisirs à la culture des lettres et aux nobles travaux de l’histoire » (Doucer, Réception de J. Sandeau, 25).

SACONrMLTANSS

6. Janvier 1853, Corr., II, 128 ; cf. à Mme du Plessis, 29 Janvier 1853, Corr...

politique actif. Un Sénat devait être formé « de toutes les illustrations du pays (1) » ; il y attendait une place, et, à en croire Barbier, il attendit jusqu’à sa mort (2).

A défaut d’un emploi officiel, il pouvait se croire promis au rôle de conseiller secret.

Aucune faveur ne vint, si l’on excepte la rosette de la Légion d'Honneur, donnée après vingt-trois ans d’attente (1856) (3) ; Vigny fut invité à Compiègne en 1856, mais ne sollicita pas le renouvellement de cette grâce, et elle ne lui fut pas accordée (4).

La naissance du prince-impérial lui donna un regain d’espoir : le bruit courut autour de Lamartine que, si Vigny avait été nommé précepteur de lenfant, il eût accepté (5). Rien ne vint encore. On lui avait bien demandé une cantate pour la naissance du prince, mais le poète ne « savait pas faire de ces choses-là (6) ». Les courtisans ne lui pardonnèrent pas. Il n’avait jamais désavoué le portrait satirique de Napoléon I inséré dans Servitude «S’il y a des Vigny, écrivait Persigny en 1851, pour insulter niaisement à ce qu’ils ne savent pas comprendre, il y a des Molé et des Thiers pour leur répondre (7) ».

1. Le Sénat de 1852 ne renferme guère que des officiers généraux.

2. « Il mourut en attendant une place au Sénat, où entrèrent des rivaux moins dignes et moins loyaux que lui » (BARBIER, Souvenirs personnels, 363). Barbier songe peut-être à Sainte-Beuve, dont Vigny ne vit pas le tardif succès. Le Sénat impérial de 1863 comprend 168 personnages, dont fort peu d’artistes ou d'écrivains. On n’y trouve guère que Mérimée, commandeur de la Légion d Honneur, entré au Sénat en 1853, et Ingres, grand-officier, entré en 1862 (Amanach Impérial, 1863, 67).

3. Il est nommé officier le 14 juin 1856, le même jour que trois sénateurs (dont La Rochejacquelein) et Messonnier (Zb:d., 1856, 339).

4. On ne sait ce qui permet à L. Séché de dire : « Vigny, quoique invité tous les ans, ne parut qu’en 1856 » (L. SÉcHÉ. À. de V. et son temps). La lettre du 7 novembre 1858 permet de supposer qu’il n'aurait pas fait fi d’invitations nouvelles.

5. « Je lui en parlai un jour chez moi, dit Lamartine, sans approbation ni blâme.. Il me jura seulement qu’on ne lui avait jamais fait à ce sujet aucune ouverture » (LAMARTINE., Cours familier de littérature).

Page 1