‹ La Pensée Politique et Sociale d'Alfred de Vigny: Documents InéditsChapitre 276 sur 311 · Lettre à Busoni, Corr., II · texte numérisé non relu

Lettre à Busoni, Corr., II

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DE JULIEN A NAPOLÉON 311 ae

déformé des événements du jour, tandis que ses amis sont loin (1), que le fantôme des amours s'éteint (2), et qu’il s’enfonce dans ce passé que nul du moins ne lui arrachera (3). ;.

Dans le caveau des miens plongeant mes pas nocturnes, ; Ke J’ai compté mes aïeux, suivant leur vieille loi. Re VER I subit la pernicieuse obsession des morts ; n’avait-il pas cons- | taté, trente ans auparavant, le même caractère chez cette autre recluse du Maine, Mme Sophie de Baraudin ? jt D'abord, son admiration s’accrut. « Je m’aperçus, dit- il, que

. je traçais involontairement le profil de mes parents, qui venaient

se ranger dans ma mémoire et dont la pensée venait, malgré moi, ÿ

s’’étendre sur mon papier et sous ma plume qui les dessinaït invo- «3: lontairement ». L Mais, à mesure qu’il ouvrait les parchemins, et fouillait dans les #e urnes, empreintes, comme il le dit, de sceaux épais de cire brune, NT une lente désillusion naissait. Incertain, depuis l’enfance, des : 00 traditions de sa famille, il s’étonna, pièces en mains, de les trouver É si troubles, si obscures, si éloignées de son pieux idéal. [I compare RU ses aïeux à une rangée de fauteuils vides : parmi eux, un seul nom totug sort, de l'obscurité : c’est J.-B. de Vigny-Courquetaine, colonel 4 des bombardiers sous Louis XIV ; encore n’en possède-t-il que les F7 états. de service ; et Vigny ignorait qu'entre cet homonyme et lui AR n'existait aucun lien de sang (4). Il s’enquiert du château de Vigny 10 près Pontoise, qu’il croyait, en 1847, à ses aïeux. Qu'est-ce, dit-il, FT que les noms des châteaux qu’on n’a plus (5) ? Mais, incapable À d’en retrouver les titres de possession, il avoue : «On voit combien #4 arrivent mcomplètes et par débris à chaque famille ses traditions #0 sur elle-même, soit par négligence, soit par coquetterie à voiler 2 l’origine de sa noblesse (6) ». Cette déception se traduira dans les LES Vers : : rs À peine une étincelle a jailli de leur cendre. és

1. À Busoni, passim, et Corr., TE, 40-42. | n 2. Corr., E, 273. F$ 3. «.. Quoique je sois du pays depuis six cents ans », écrivait-il à C. Maunoir S "à le 22 décembre 1849 en lui parlant du Maine-Giraud (Corr., I, 282). "A 4, Journal, 219-220. 1 5. Inédit. de 6. Toutefois, Vigny a cru, jusqu’au bout, être le petit fils d’un amiral.

La pièce no 20 de la liasse 29.484. ( Vigny, B. N.) porte ces mots en date du 4er juin-1863 : « Amiral de la couronne de Louis XVI ; commande une escadre à

la bataille {navale (sic) d’Ouessant et fut toute sa vie en mer»: ces mots sont e calligraphiés de la main de Vigny. k

Il n’est donc pas vrai que Vigny ait persisté, sa vie durant, dans ses illusions immobiles sur la grandeur de sa race; à E. Dupuy, trompé, croyons-nous, sur la date des Mémoires, nous préférons le témoignage de M. Paléologue et le texte irrécusable de l'Esprit LUre |

La déception, toutefois, ne fut pas l'attitude dernière. Quand Vigny eut renoncé, faute de matière, à faire de ses aïeux les héros d’un roman historique, il leur garda une estime triste et fière ; peut-être parce qu’il sentit l’analogie entre ses morts et les héros stoïques de ses rêves, entre ses morts et sa propre carrière. Les figures désintéressées de Servitude, le chef de bataillon de Laurette, le capitaine Renaud sont-ils si loin de ces gentilhommes laborieux et ignorés ? Lui-même n’a-t-il pas pratiqué leur sacrifice ? Une idée nouvelle, non plus romanesque, mais lyrique, flotte en lui. L'ombre de ses aïeux lui paraît « vouloir être ensevelie dans le linceul de la publicité ». (1) «Il me semble, dit-il encore, que ce ne sera qu'après avoir parlé d’eux et leur avoir parlé de moi qu’il me sera permis de les rejoindre et que je serai digne de mourir ». La page finale des Mémoires (2) est l'expression suprême de cette fidélité : «On dit que les anciens peuples du nord croyaient qu'après la vie ils devaient trouver leurs ancêtres réunis dans d'immenses cavernes, assis sur des trônes et plongés dans de muets entretiens, puisqu'ils ne se parlaient plus que par la pensée. Et lorsqu'un nouveau venu, digne par les actes de sa vie, se présentait dans cette mystérieuse réunion, tous se levaient et s’inclinaient devant lui. Le souvenir de cette superstition, qui fut peut-être celle des Francs, pères de mes pères, m’a toujours plu par sa grandeur sombre et royale. Plus d’une fois, j’ai agi ou me suis abstenu en

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