‹ La Pensée Politique et Sociale d'Alfred de Vigny: Documents InéditsChapitre 277 sur 311 · Inédit · texte numérisé non relu

Inédit

2. V. Pierre Frortes, Alfred de Vigny, 288. Vigny lui-même a noté (Journal Inédiü) que cette image provenait des Afinités Electives de Gæthe (extrait du Journal d'Ottilie) : « Les anciens peuples du Nord se sont formé sur la vie au delà de la tombe des idées imposantes et graves ; on peut même dire qu’elles ont quelque chose d’effrayant. Ils se figuraient leurs ancêtres réunis dans d'immenses cavernes, assis sur des trônes et plongés dans de muets entretiens, puisqu'ils ne se parlaient plus que par la pensée. Et lorsqu'un nouveau venu, digne d’eux par sa valeur et par ses vertus, se présentait, tous se levaient et s’inclinaient devant lui. Hier, j'étais assise dans la chapelle, dans une stalle sculptée, et en face et près de moi je voyais beaucoup de stalles semblables, mais vides. Alors les idées de ces anciens peuples me sont revenues à la mémoire, et je les ai trouvées douces et bienfaisantes. Pourquoi, me suis-je dit, ne peux-tu rester assise ici, silencieuse et pensive jusqu’à ce qu’il arrive, le bien-aimé devant lequel tu te lèveras pour lui assigner une place à tes côtés ? » (Gœrme, Les Affinités électives, 175-176.).

songeant tout d’un coup au jugement de ce conseil suprême, de ces esprits toujours vivants, toujours muets, toujours assis les mains sur leurs genoux, ainsi que les dieux d'Egypte, et je me suis dit plus d’une fois : Je dois vivre de manière à mériter qu'ils se lèvent quand j’entrerai ».

Cette page n’est pas seulement une expression nouvelle de l’honneur féodal ; elle évoque, quoique en termes archaïques, l’idée comtiste que les morts gouvernent les vivants ; elle mélange confusément ces deux éléments auxquels le poète s’abandonne tour à tour : aristocratisme et positivisme, le rêve de 1815 et celui de 1840, avec, sur tous deux, la teinte de mélancolie crépusculaire apportée par le temps qui passe.

IIT. — L'Esprit PUR

Depuis très longtemps, — M. Paléologue a cité des textes des environs de 1832 (1) —, Vigny était sympathique à la métaphysique idéaliste. Cet idéalisme reparut et s’épanouit dans les années de s0litude où ni son œuvre, interrompue, ni la société, oubliée, ne lui imposaient plus l’obsession du monde extérieur. I s’enfonça alors, ses lon son propre mot, dans « ce que la poésie et la philosophie ont de plus abstrait », et cette abstraction le conduisit à mépriser l’expression de la pensée. Dès 1852, il écrivait : « La Poésie est la beauté suprême des choses et la contemplation idéale de cette beauté (2) ». En 1856, il donne raison au public qui méprise les phrases ; on en produit trop. La même année, il confesse la volupté de sa méditation silencieuse (3). C’est vrai, dit-il l’année suivante, que «l’art ne sert à rien, mais c’est une volupté, la volupté de l’âme (4). Et, en 1858 : « Qu’ai-je besoin de cette chose vaine qu’on nomme espérance ? Espérance de bruit dans un monde que je méprise ? Espérance de la gloire des cinq syllabes de mon nom ? Ce qui importe, c’est de jouir de la possession entière de sa pensée et de la vue anticipée de la forme et de la beauté accomplie d’une âme souverainement belle (5) ». Cette esthétique idéaliste n’a que faire de moyens d’expression.

Elle se satisfait d'elle-même. Elle ignore les orages de la vie sociale comme les angoisses de la connaissance. Le tourment intellectualiste du Mont des Oliviers est apaisé. Le soupir d'inquiétude qui courait derrière le cantique positiviste d'Eva a cessé de se faire

4. Pazéoroque. À. de V., 72 et sv. 2. Journal inédit, 1851-1856. 3. Corr., II, 147. 4. Journal inédit, 1857. 5. Journ. Inédit, 1858.

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entendre. Un agnosticisme paisible, un: désespoir souriant qui n’est plus du désespoir (1), remplacent. blasphème et cris de combat.

L'Homme a cru savoir, et la Bouteile à la: Mer à chanté sa victoire ; mais où sont les preuves de la science humaine ? Qu'est

l'Histoire, sinon une série de « conjectures sur les événements ? »

« L'Histoire en décidera, dites-vous : c’est-à-dire qu’elle dira :

Je décide et trancherai aw hasard. Mais qui décidera de PHis-

toire ? (2) ». Les faits sont pour les contemporains eux-mêmes pleins de mystère (1855). Quelle vanité que la collection des faits alignés en chapelet par la chronologie (3) ? Tout est obscurité, même les origines de notre religion.

S'il est vrai qu’au jardin sacré des Ecritures Le fils de l'Homme ait dit ce qu’on voit rapporté...

Même dans cette hypothèse, le «silence » sera la seule réponse possible à l'énigme du monde. ;

Pas moins qu’au temps du Mont des Oliviers, Vigny ne.s’indigne au spectacle du «mal immérité » de la Création : témoin ce projet de poème le Jugement Dernier daté de 1862 (4). 11 n’a développé ni publié aucun des blasphèmes (5) qu’il contient, soit qu’il répugnât à faire scandale, soit que, par une sorte de transposition de ses.

sentiments. politiques, il voulût se comporter envers Dieu comme il

l’avait fait envers le Roi en 1846. Ainsi le silence convient àl’homme, vassal de Dieu comme le comte de Vigny l’était de Louis-Philippe ; vassal qui n’aime ni ne respecte son suzerain, mais qu’une irrationnelle tradition contraint à taire ses révoltes. Interprétée de la sorte, la strophe de Silence apparaît comme une ultime survivance aristocratique.

Elle se justifie aussi par l'empire des doctrines et des attitudes orientales sur l’esprit de Vigny depuis 1848. L’immobilité des pays d’Islam semble se réfléchir dans sa propre immobilité. C'est l’époque où se réveille l’érudition appliquée aux travaux bouddhiques oubrahmaniques. Daphné renferme, en 1859, une allusion au silence bouddhique (6); Grenier, en visitant: le poète vers la même époque, l’entendit parler avec une « visible complaisance » du Ramayama et. des livres sanserits (7). Le Journal Inédit abonde en réflexions où Pagnosticisme à la façon de Spencer se traduit en des formules bouddhiques : « Faites, comme Bouddha, silence sur celui qui ne

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