CONCLUSION
C’est insensiblement, et comme malgré lui, que Vigny, d’officier et de gentilhomme, est devenu un penseur social. Il y a été porté par son dégoût de la vie militaire, son ambition d’un rôle actif, puis, son désir de soutenir les drapeaux sans défenseur. Son antipathie persistante pour les « plaideurs d’affaires publiques » l’a détourné des questions purement politiques ou électorales vers les problèmes sociaux. Et dès qu’il le peut, il reprend avec joie, pour un jour, son rôle de conseiller du prince, à la fois confident et vassal : il rêve d’être celui de Charles X dans Cing-Mars, il est celui du prince de Bavière en 1839 ; il voudrait l’être de Louis- Philippe en 1846, de Napoléon IIT en 1852.
En chaque phase, sa pensée réunit deux éléments : l’un fourni par le milieu, l’autre ajouté par le génie du poète.
La société où est né Vigny applaudit à la mélancolie distinguée des Poèmes, au zèle apostolique du Trappiste, à la satire des ministres et de la populace, dans Cing-Mars. Mais la tendresse propre de Vigny, et le doute secret qui l’agite donnent à ses plaidoyers, comme à ses réquisitoires, une douceur grave d’élégie : les lèvres de l’adversaire, comme celles de l’ami, peuvent boire à cette source.
La Révolution éclate. Le peuple fait irruption dans la vie politique. Le Saint-Simonisme offre à Vigny un asile fraternel et des armes audacieuses. D’anciens légitimistes, vassaux désormais sans suzerain, s'inquiètent du paupérisme. Vigny reçoit donc de son époque un conseil d'action, et surtout de pensée démocratique. Il écoute ce conseil durant six années, de Paris jusqu’à Daphné. Il s'élève contre le pouvoir usurpé, pour la femme opprimée, l’intellectuel qui meurt de faim, le soldat réduit à un rôle de janissaire. Mais, en interprétant le « Socialisme », Vigny lui impose un accent particulier : le même qu’on entendait, avant 1830, dans ses œuvres royalistes : c’est la même pitié répandue sur tous les faibles, le même respect des choses délicates, depuis les convenances mon-