‹ La Pensée Politique et Sociale d'Alfred de Vigny: Documents InéditsChapitre 286 sur 311 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

daines jusqu'aux spéculations de l'esprit. En marchant vers l'avenir, il jette un regard douloureux sur le passé.

Vers 1840, la Bourgeoisie stabilisée impose un gouvernement laïc fondé sur l’ordre et le travail. On peut souhaiter améliorer ce régime, en purifiant la vie parlementaire, comme en réservant les droits de l’économie agricole : on peut, surtout, lui donner des ailes, en devinant, derrière le flux des existences passagères, le Grand-Etre de l'Humanité. Vigny accepte ce régime, en le modifiant par les réserves d’un Tocqueville ou les pressentiments d’un

Auguste Comte. Mais, par une nouvelle récurrence de la sensibilité

du poète, sur ce monde où les intérêts s'étaient lourdement, Eva fait voltiger un souvenir de Kitty Bell et d’Eloa, et associe, dans sa souveraineté complexe, la Bonté à l’Intelligence.

Si Vigny a paru suivre, avec une certaine docilité, les données sociales de son temps, on se tromperait à le croire asservi par elles. Qu'il plaide pour Cinq-Mars, pour Chatterton ou pour Eva, ül plaide pour l’éternelle Elite — changeante seulement dans ses formes — aux prises avec l’éternelle Multitude. A la définition, puis à la défense de cette Elite, il consacre le meilleur des Consultations et des Destinées ; mais une contradiction secrète lui interdit de formuler sa pensée en termes politiques. Si cette Elite est faite des penseurs indépendants qu'il appelle les Poètes dans Stella, comment agiront-ils sur la Multitude, ou comment se préserverontils de ses coups ? Si elle est faite de cette aristocratie où le labeur audacieux de l’homme s’adoucit de pitié féminine, et qu'il symbolise dans le Couple du Berger et d'Eva, comment agirontls sur la Multitude, qui souffre et gronde dans les villes, tandis que l’Elte cherche l’asile des bruyères et des châteaux écartés ? Daphné rend cette contradiction sensible par la mort de Paul que lapident les Barbares. Le sage et la multitude ne parlent pas la même langue ; comment agiræent-ils lun sur l’autre, sinon par Fartifice du pouvoir absolu ou de la révolte imbécile ? Vigny pose le problème politique fondamental, celui des rapports de l’Individu et de da Société, mais il ne lui donne que des solutions incomplètes et

Changeantes : lIndividu n’est indépendant qu’à condition de

vivre pour la pitié, disait Stello ; la Société n’est souveraine qu’à condition de faire le bien, disent les Destinées. Or, dans quelle mesure la pitié peut-elle être féconde, la discipline sociale juste et humaine ? Vigny ne sait si l’être est libre, et jamais il ne considère

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