LE ROMAN
culture spéciale, il a un invincible penchant à confondre document
authentique et document probant ; la marque du temps sur un manuscrit lui paraît caution de sa valeur (1) et l’érudit improvisé transcrit avec délices les archaïsmes d’orthographe.
François Maurice de la Tour-d’Auvergne... {150 feuillets) ; très défavorable à Richelieu : « La rage de sa vengeance alla si loin qu’il fit attacher à son bateau MM. de Cinq-Mars et de Thou étant prisonniers, qu’il savait bien devoir être sacrifiés à sa vengeance par des juges choisis où devait présider Séguier, son âme damnée » (Zbid., II) ; et : Bxbl. de L’ Arsenal, 3560 (240 p., écrit en 1734) qui a fourni peut-être plusieurs détails : la feinte retraite du Cardinal : « Par une feinte modération, il écrivit au roi une grande lettre par laquelle il suppliait très humblement $S. M. de lui permettre de s’éloigner, absolument, de la Cour pour ôter aux méchants tout prétexte de remuer » (Zbid., 17)... « Ce fut dans ce temps que la conspiration du Grand Ecuyer fut découverte... le duc d'Orléans, qui était à la tête des conjurés, quand il vit l’affaire découverte, ne songea qu’à s’en tirer par toutes sortes de faiblesses, abandonnant les conjurés à la cruauté du ministre » (Zbid., p. 44) ; de même la prédiction fatale à Cinq-Mars : « On fit une centurie à ce sujet qui fut que : « Quand bonnet rouge passera par la fenêtre, à quarante onces on coupera la tête et tout finira. Cette centurie se trouva vraie » (Zbid, 45) ; l’insolence du cortège cardinalice : « Il fit faire un équipage nouveau qui répondait à l’air fastueux qu’il affectait en toutes choses : ce fut une ample et spacieuse litière, dans laquelle avec son lit on mit une table, et une petite chaise pour une personne qui devait l’entretenir ; cette machine était couverte de damas et fut portée par dix-huit hommes qui de lieu en lieu se relayaient ; ce furent ses gardes qui lui rendirent ce service et qui le firent tête nue ; la largeur de cette litière obligea de faire élargir les chemins et d’abattre les murailles de quelques villes où elle ne pouvait entrer, en sorte qu’il semblait un conquérant qui entre par la brèche » (Zbid., 46, cf. Cinq Mars, chap. vi, tin). Citons encore : Bibl. de l Arsenal 3740, qui renferme des « pièces curieuses » allant de 1630 à 1664. Le fol. 5 renferme les « articles du traité fait entre le comte duc d’Olivarez pour le roi d’Espagne et le sir de Fontrailles le 3 mars 1642, avec la confrontation de MM. de Saint-Mars (sic) et de de Thou le 12sept. 1642, le fol. 17, lettre du roi au Parlement sur l’emprisonnement de Cinq-Mars et de de Thou ; le fol. 19, l’arrêt de mort des conjurés; le fol. 21, lettre de Cinq-Mars à Mre la Maréchale d’Effiat ; le fol. 23, mémoire de ce qui s’est passé sur le procès et le jugement de mort de Cinq-Mars et de de Thou; le fol. 27, lettre sur l'exécution. Vigny a retenu les détails concernant le courage de Cinq-Mars, l'horreur du supplice de son ami ,; il a négligé tout ce qui pouvait diminuer celui-ci : « Pour bien mourir en l’état où je suis, avait dit de Thou, il faut de la constance et je n’en ai point ».
4. C’est pourquoi nous ne saurions approuver sans réserve le jugement de M. Citoleux : « Cela n'empêche pas que la couleur historique soit solide et tienne au fond » (Vigny historien de la conjuration de Cinq-Mars, dans R. H. L., 1923).
Le procès semble, d’ailleurs, jugé depuis longtemps. Si le prince de Bavière, en 1838, trouvait de la « vérité » au caractère de Richelieu (cité par Baldensperger, éd. de Cing-Mars, 555) ce n’était l’avis, ni de Sainte-Beuve (article de 1864, dans la R. D. M.) ni de Loménie (dans sa Galerie des contemporains) ni de Molé (Réception d'ALFRED DE ViGny), ni de Lamartine, ni de la presque totalité des critiques contemporains (GanrmiEer-FerriÈRes, éd. de Cing-Mars, p.10, 11 ; R. CANAT, Moceaux choisis, 147, Dupuy, À, de V., 139-144 ; LAUVRIÈRE, 115-128, etc.).
Il n’a que faire d’être exact. Sans doute, on aimerait savoir pourquoi Urbain Grandier meurt en 1639, non en 1635, pourquoi Bassompierre est embastillé en 1639 non en 1632, Puylaurens ressuscité en 1639 (il était mort en 1635) et Richelieu vieilli de deux ans. Vigny a introduit des erreurs autrement graves dans le caractère de ses personnages : Cinq-Mars, Joseph, le Cardinal, et dans l'exposé du principal fait historique : la conjuration ellemême ; il a été fidèle bien plus au détail pittoresque et au ton des discours qu’à l’esprit des personnages et au sens des événements. « Ce qui fait l'originalité de ces livres écrivait-il le 9 décembre 1826, c’est que tout y a l’air roman et que tout y est histoire (1).» Nous retournerions volontiers ce jugement : tout y a l’air histoire, tout y est roman. Mais de cette erreur l’auteur tira des conséquences profondes : il prit pour objectivement démontré ce que sa fantaisie avait affirmé dans ce livre : le romancier crut faire œuvre de théoricien politique, et cette croyance orienta son génie, jusque là voluptueux et individualiste, vers des voies nouvelles, où il s’engagea résolument après 1830.
Cinqg-Mars est donc une œuvre à la fois avortée et réussie. Bien que rédigée d’une haleine (2) elle laisse reconnaitre en elle trois éléments de composition distincts. Vigny y a glissé, par places, des observations recueillies par lui, soit aux Pyrénées, soit surtout à l’armée : il en a fait quelque peu les Mémoires de sa vie militaire. Il y a voulu exprimer, sous le couvert d’une allégorie historique, ce qu’il croyait devoir dire de la société de son temps, et, prudemment, en homme qui ménage le public, il a fait preuve d’un éclectisme ingénieux, flattant les passions contraires afin que Cing-Mars devint sympathique à tous. Enfin, il a plaidé une thèse politique qui lui était chère, sinon personnelle, et yalaissé entrevoir quelques développements futurs de sa pensée politique ou sociale. Par là, Cing-Mars, qui clôt une période, en ouvre une autre : c’est un testament, c’est aussi une préface.
Cing-Mars (3) n’est pas, surtout, une confession. C’est une peinture du monde du xvri® siècle, assez adroitement sollicitée
LNU 250) LT 28.