LA MARÉCHALE D’ANCRE
qui devaient juger les ministres, étaient, pour un bon nombre, créatures de Charles X (1).
Les ministres ont été coupables, mais leur crime est, comme celui de la Maréchale, d’avoir « gouverné l’esprit » de leur souverain «par l’ascendant d’un esprit fort sur le plus faible (2) », ainsi, Polignac, qui passait pour inspiré de la Vierge (3), doit son empire sur Charles X à la débilité mentale du roi. Si l’on veut qu’ils aient mérité la mort, du moins fallait-il la leur donner au moment du combat (4). Au surplus, à quoi servira cet assassinat juridique ? Le précédent de 1614 est un enseignement. Il ne servira pas au roi, qui n’a renversé Concini que pour tomber sous l’influence de de Luynes ; ni aux Grands, que Richelieu, tantôt, nivellera ; m1 au peuple, qui se trouve, au sortir de ces querelles, plus pauvre et plus souffrant que jamais. Ces jugements sont donc stériles et aveugles. « Quel coupable politique, dit la Maréchale, a-t-on tué jamais, sans l'avoir regretté un an après ? » (5) Vigny, quis’occupe déjà, peut-être sous l’influence de Buchez, des personnages de la Révolution (6), songe sans doute aux Terroristes perdus par les excès de la guillotine ; il trouverait un exempie plus'près de lui, dans la faillite des ultras discrédités par les jugements de 1815. Enfin, argument d’humanité : le spectacle du sang pervertit une nation en lui donnant le goût de la violence (7). Ainsi, en 1830, le peuple s’apprêtera à d’autres émeutes, s’il est encouragé par la publicité d’une exécution (8).
L'intérêt d'actualité n’était pourtant que le prétexte du drame. La Maréchale est devenu sous sa main un roman (9), mi-sentimental, mi-satirique, à la façon de Cinqg-Mars.
4. Cf. Chateaubriand, dans son discours du 7 août 1830 (Mémoires d’outretombe, V, 393, 394). 2. La Maréchale d’ Ancre, IV, sc. 7.
8. La Révolution était déjà commencée que le roi refusait de s’en émouvoir (cf. PASQUIER, o. cit.). 4. La Maréchale, IV,sc 7. 5. Ibid.
6. Il médite un drame de Madame Roland pour donner un exemple « d’assassinat juridique par le peuple » (21 nov. 1830, J. dans R. D. M., 700).
7. Vigny reproduit un argument développé par Tracy à la tribune de la
- Chambre : « Loin que la peine de mort soit un rémède contre les violences qui
peuvent troubler la société, je pense qu’elle les encourage indirectement, qu’ainsi elle manque son but ». (Moniteur, 18 août 1830, p. 918-919).