LA MARÉCHALE D'ANCRE FIFA
du drame : il en résume le caractère troublé, chagrin et comme négatif. La conscience politique de Vigny était à la fois réveillée et anéantie par la Révolution. Ou plutôt, au spectacle de cet écroulement inattendu de choses vénérables, il sentait se ranimer ses fidélités ancestrales. Les forces sentimentales, dont sa mère entretenait chez lui la vitalité, le «cœur sauvage » qui luttait depuis l'enfance avec l’esprit qui le protège et le rudoie tour à tour, lui interdisent, pour un temps, de comprendre la catastrophe : car, à la comprendre, il la justifierait. Où un esprit libre eût vu seulement la faillite d’un régime caduc.corrompu par l’orgueil et égaré par une police mal faite, Vigny veut voir l’action d’un ressort universel et caché, pareil à la Fatalité antique : il l'appelle la Destinée. La notion de la Destinée est une solution d’attente, qui endort la recherche de l'esprit par la satisfaction apparente d’une explication théologique. Chose étrange ! Le 27 juillet, Vigny prévoyait la chute du roi, mais ne recourait pas à la Fatalité pour expliquer ce phénomène. C’est après l'événement, le 3 août, qu’il écrit, fidèle comme il le fut toujours aux choses tombées: « La Destinée emporte tout à elle seule ; il n’y a pas un lutteur qui lui résiste (1) ». A mesure qu’il compose la pièce, cette boutade devient une idée ; il y mêle le souvenir des œuvres de Ballanche, dont les plus récentes tendaient à considérer l'humanité comme soumise à un retour perpétuel de défaillances et d’expiations ; mais Ballanche, avec son optimisme chrétien, avait, dès 1814, proclamé dans Antigone la certitude du rachat ; Vigny n’est plus chrétien et ne garde à l’idée de l’expiation qu’un sens sombrement juri-
troisième acte presque entier se compose de situations fortes, développées avec énergie. ». Mais, plus loin : « On dirait que l’auteur a pris à tâche de dénaturer l’histoire. pour y substituer une fable mesquine, quand elle n’est pas ridicule, toujours étouftée sous des détails multipliés sans nécessité et produits dans un parlage fatigant (sic) de pensée et d'expression... Les personnages courent sans cesse d’un lieu à l’autre et s’isolent de Pintrigue. Quoi ! Concini quitte le Louvre pour aller s’ensevelir dans une taverne, faire l'amour à une petite fille, et, à la Cour où on a tant d'intérêt à connaitro ses moindres démarches, on le croit bonnement en Picardie ; de Luynes lui-même ignore ce que fait son rival, celui qu’il veut renverser... C’est le dernier degré du ridicule et de la déraison.. Et ce combat à outrance ! Et ce colloque interrompu à coups d'épée l.... Mais, par bonheur, le public véritable, celui qui avait applaudi aux véritables beautés de l’ouvrage, a accueilli par des rires et des sifflets ce dévergondage romantique... » (signé P. Moniteur, 28 juin 1831). La Revue des Deux- Mondes loue cet ouvrage «artistement combiné et d’une symétrie merveilleuse... peut-être bien savante et d’un artifice qui séduit trop l’auteur » signé M. (2. D. M., 1831, t. I, p. 86-91.) AJ D H/696:
dique (1). La Destinée est implacable comme le Dieu de Jephté : « Jai beau lutter, dit la Maréchale, le Destin est le plus fort (2). »
Et dans l’avant-propos du drame (écrit en juillet 1831), quand l'intérêt d'actualité est tombé, c’est dans Fidée philosophique qu’il prétend faire tenir le sens de tout l’ouvrage (3).
Mais si, derrière cette Expiation, le sceptique n’apercoit pas avec certitude l Éternité spirituelle comme la voient les Chrétiens, où donc le mène fa Destinée ? Vigny l’a dit, le 3 août, dans un mouvement deffroi : « Est-il écrit qu’un meurtre de roi sera encore commis ? France glorieuse, que ta Destinée ne t'y porte pas ! Résiste-lui ! (4) ». Tant il est vrai qu’à cette date l’idée de la Destinée recouvre une réalité politique : c’est la force populaire, irrésistible, qui fait tomber les trônes. Elevé dans la tradition révolutionnaire, Vigny n’eût pas eu, sans doute, besoin de croire à la Destinée siteût, comme Hugo, discerné dans la « mer aveugle et sourde d’un peuple en révolution » les courants providentiels qui mènent à la liberté. Mais trente ans de vie royaliste faisaient à Vigny la Révolution synonyme de malheur et de mort, et, tandis que son intelligence lui traçait comme nécessaire l’évolution du monde vers la démocratie, ses forces sentimentales, « saignantes » de ce déchirement, refusaient de la suivre, et il cherchait dans ce mythe semi-religieux
de la Destinée l’oubli du douloureux divorce de son esprit et de son Cœur.
1. « J’aï dit un mot de cela (la complicité de Concini et de Ravaillac) pour faire savoir que cette pensée d’une expiation'inévitable qui remplit le drame avait une base plus solide qu’on ne l’a pu croire » (note à la sc, 7 de l’acte II).
2'AIVSS CIC MSN Maréchale, avant-propos. 4. R. D. M., 696.
net LS a
Te