CHAPITRE V
Un effort pour interpréter religieusement la Révolution se traduit dans Paris (1) (6 janv. 1831).
,Paris témoigne du désordre politique, religieux et social des
dernières semaines de l’année 1830. Incertitude d’un pouvoir sans
4, Vigny a peut-être repris le thème d’une ancienne composition annoncée par le Conservateur littéraire de décembre 1820 sous le titre de Montmartre, On y devait trouver «la poésie d'André Chénier » et «l’originalité de Lord Byron » (EsTÈ ve, Poèmes, 230-231). Dans les Souvenirs poétiques (1830) du comte de Beauchesne, l’élégie intitulée Parisévoque, commele fera Vigny, la destruction possible de la ville, maïs le timbre est bien différent :
Je vois le temps déjà niveler ces collines,
Je vois l’herbe investir le colosse écroulé ;
Je vois notre vieux fleuve effleurant les ruines, Passer dans le désert sans bruit et. désolé,
Tout est tombé. Les vents sur des plages lointaines Ont emporté Paris avec un autre nom...
Rien ne sera resté, pas même l’esclavage,
Mais, sur la branche en fleur, le bouvreuil chantera, Et, dans la solitude inconnue et sauvage,
Un pâtre, une fois lan, peut-être passera.
(DE BEAUGHESNE, Souvenirs poétiques, 83-89).
base, sapé par ses propres agents ; «interrègne de l'Eglise de Rome (1) »; formidable énigme d’un prolétariat qui souffre, et trouve en des artistes les interprètes de sa souffrance. Le 23 décembre, Vigny peut écrire : « La Révolution continue son cours (2)».
Le « cœur » se tait, l’ « esprit » s’émerveille. Il s’émerveille avec un mélange d'envie et d'horreur ; et dans l’âme de Vigny passe un pressentiment de la Cuve de Barbier (3). L'influence de la Pologne, dont l'opinion occidentale suit avec sympathie la lutte contre Nicolas Ier, se traduit par un penchant au ton messianique, visionnaire, pareil à celui que Ballanche manifestait déjà dans Orphée et qu’il accentue dans la Vision d’Hébal (4). Hugo va évoquer sympathiquement l’immensité passionnée de Paris au xve siècle (5) ; Vigny de son côté, subit l’emprise de la ville qui, pour la seconde fois, vient de changer la face de la France (6), et cherche à en fixer le fugitif aspect (7).
Salamandre partout ! Enfer, Eden du monde (8), etc.
Dorison, Un symbole social, 11 J., dans À. D. M., 706.
Sur l'influence de Barbier, voir ci-dessous,
4, Vision d'Hébal, in-8. L’avertissement est du 1°r mai 1831. C’est une apocalypse divisée en strophes, antistrophes, épodes. Elle a été aussi finement analysée que louée par L. de Loménie (Galerie des contemp. illustres, III, 50) : « À mon sens, écrivait Chateaubriand à Ballanche, votre Vision d’'Hébal est ce que vous avez produit de plus élevé et de plus profond » (12 juil. 1830. HERRIOT, Mme Récamier et ses amis, II, 400).
L’Avenir du 30 octobre 1830 avait déjà annoncé une Apocalypse à paraître prochainement.
5. Notre-Dame de Paris paraît le 47 mars 1831. Le chapitre 11 du livre IV décrit « Paris à vol d’oiseau ». |
6. La Revue Encyclopédique appréciait Paris en ces termes : « Les Révolutions, qui depuis quatre ans agitent l’Europe, ont fait de Paris une ville à part dans l’histoire des Sociétés humaines, un être animé et puissant qui impose tour à tour au monde son mouvement et son repos. Il faut entrer dans cette conception pour bien comprendre le point de vue où s’est placé M. de Vigny, dans son Elévation sur Paris, Il y a là une haute pensée que couronne admirablement le doute qui vient saisir le poète à la fin de son œuvre... Exécution souvent pénible, obscure, contournée...f»' (1831, t. II, 385).
7. L’ Avenir commentait ainsi le poème : « On comprend très bien que le poète n’ait pas voulu attendre plus longtemps pour le publier, En effet, c’est le Paris de 1831 dont il a saisi et figuré l’aspect philosophique. Qui peut dire si aucun de ces traits se retrouveront dans le Paris de 1832 ? » (4 mai 1831). L'auteur de l’article croit à la prochaine transfiguration de Paris par le libéralisme catholique. Il lave Vigny de tout soupçon d’avoir plagié Notre-Dame de Paris « … le tout est réel et pittoresque ; ici, tout est symbolique et figuré » (1bid.).
8. Cf. ce passage du Journal où il affirme que l’esprit français ne se développe que dans le combat : « O François Ier, toi seul a compris les Français, lorsque tu
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C’est là un langage de républicain plutôt que de carliste (1). Il est vrai qu’à cette date, Vigny, passait pour l’un et l’autre (2). Il partage, sans y joindre d'horreur, la curiosité générale de son époque pour la Première Révolution; il a entrepris un drame de Madame Roland (3), resté inachevé ; il est informé assez exactement — nous pouvons deviner par quelles sources — du conflit de la Gironde et
de la Montagne (4). A qui donne-t-il raison ? Aux Montagnards. Qu'on relise en effet, ces vers :
« Les rayons effrayés disent au centre : Arrête, (5) etc. »
Sans doute, cette ratification de 1793 sera-t-elle démentie dans S'tello. Mais, de Paris à Stello, Vigny a accompli lui-même le mouvement rétrograde de toute son époque qui fait la France de 1832 moins révolutionnaire que celle de 1831 (6).
pris la Salamandre pour symbole ! Français, vrai Français, tu vivais dans le feu | Le feu est notre seul élément | » (19 janvier 1831, R. D. M., 711). 1. Cf. E. Deschamps dans son Retour à Paris :
Salut, gouffre sauveur, Babylone du Nord I
.… Paris, grand foyer, lumineuse tempête
Où le cœur s’endurcit, où l’on vit par la tête | Salut donc !...
Vigny fit de ces vers un éloge mesuré (Mercure du XIX® siècle, 1832, 113-119). Il y avait entre lui et Deschamps divergence politique sérieuse, Alors que Vigny s’orientait vers le Saint-Simonisme, Deschamps écrivait : « Ce n’est qu’une révolution politique et non une révolution sociale. Voilà qui la rend innocente » (GrRARD, Un bourgeois, 292). C’est bien le mot d’un « bourgeois dilettante » et Vigny n’est ni bourgeois, ni dilettante.
2. «Je viens d'apprendre, écrivait-il le 17 janvier 1831, que J'ai été dénoncé chez le ministre de l’intérieur comme carliste. Quelques jours avant, comme républicain, au Palais-Royal » (R. D. M., 710).
3. On a pu considérer Madame Roland comme une des « Muses » d'Alfred de Vigny. Un souvenir d’elle passera, en 1842, dans sa conversation et dans son journal : il aime ce « caractère romain dans nos temps » (J., 161-162).
4. V. ci-dessous, pour les sources du 3° épisode de Stello. Il est remarquable qu’en expliquant la sécession de la Gironde par l’antagonisme de Paris et des départements, Vigny précède nettement Thiers et Mignet, qui y voient le conflit des modérés et des violents : il annonce les historiens contemporains.
5. P. 163. En 1838 encore, il précisera dans une lettre à C. Maunoir, le sens de ce passage : « Je pensais. aux Girondins... qui voulurent séparer le mouvement des provinces de celui de Paris. » (Corr., I, 100).
6. Il n’admet pas, cependant, que Dumas, dans son Vapoléon Bonaparte, ait eu des mots durs sur les Bourbons : « Mauvais ouvrage, mauvaise action » dit-il, le 41 janvier 1831. « Je lui ai reproché d’accabler des vaincus » (15 janvier) (J., 709-710). Dumas s’est défendu dans la préface de son édition du même ouvrage : « Des journaux ont dit que j'avais voulu jeter du ridicule sur Louis XVIII : ils
On cherche en vain dans Paris un hommage au passé. Vigny consigne dans ses carnets, plus curieux qu’attendri, quelques anecdotes sur la famille déchue (1); il a pour la moblesse même des mots sévères.
C’est vers « la nation » — Jes vainqueurs de juillet — qu'il regarde, moins soucieux de la forme constitutionnelle de la France que des forces religieuses ou morales qu’on y peut trouver.
Il a une rancune sociale, une rancune héritée de l’enfance, contre la bourgeoisie « manufacturière et napoléoniste », qui, sous prétexte de liberté, a sournoïsement travaillé à la déchéance dela dynastie. Pourquoice complot ? Aux yeux de Vigny, par haine de la noblesse. «Natio comæda est (2)», écrivaitl, vingt ans plus tard ;sur.ce point son opinion n’a jamais varié. Et, dénonçant de «masque » dont la bourgeoisie avait caché son aversion contre les Bourbons : « Chacun avait son étiquette sur le front : l’un portait : haine de l'étranger ; l’autre : amour du vieux drapeau ; celui-ci : adoration de la liberté ; celui-là : fidélité à la charte ; mais lorsque tous les masques tombèrent, par le succès de l’émeute des trois journées, on put y lire clairement : haine de la noblesse (3) ».
Il estimait à demi Constant (4) comme La Fayette, mais les jugeait tous deux habiles à détruire et inhabiles à fonder. Il écrivait le 19 décembre : « Voilà les libéraux épouvantés de leur triomphe (5) ».
De La Fayette : « Il ne peut être quelque chose que dans l’oppo--
sition et par elle (6) ». Benyamin Constant meurt peu après « de tribune (7) », comme dira Vigny, c’est-à-dire du désenchantement et de la lassitude qu’inspire aux parlementaires évidente inamité
se sont trompés » (Préface, x). Il rapproche l’un de Pautre Louis XI, Richelieu, Robespierre, « parallèle pas aussi paradoxal qu’on le croirait au premier abord » et sur ce point se trouve.d’accord avec Vigny, comme vale montrer Stello.
4. 11 y a quelque pitié dans la note du 9 août (J.,697 (R. D. M.) relative à la pauvreté dela duchesse de Berry ; il n’y en a aucune dans celle.du 26 novembre, où Charles X paraît avoir capté un testament (1b., 700) ; celle du 6 janv. 4831 souligne l’impiété de la duchesse (78., 709).