Ibid
libre-penseur transparaissent dans sa lettre à Montalembert du 15 février 1831 (1). Ils sont plus visibles encore dans les vers de Paris, consacrés à la réforme mennaisienne et qui’ expriment plus
de curiosité et d’estime que de confiance et d'espoir.
La faiblesse de Lamennais vient du petit nombre de ses disciples. Toute autre est la situation des Saint-Simoniens dont l’école accom | plit, au lendemain de la Révolution, d’étonnants progrès. Les liens, noués par Vigny avec Buchez en 1829, étaient plus étroits que jamais ; et l'ordonnance même du poème, conçu en termes buchéziens, témoigne d’une sympathie très poussée (2). En effet, d’un côté la bourgeoisie, en apparence toute puissante, mais incapable d’utiliser sa victoire, de l’autre, le chaos populaire, plein de trésors inconnus, mais vertigineux et peut-être funeste (3) ; là, l’égoïsme, ici, l'anarchie ; et entre ces deux pôles du mal social, la « famille forte » des Saint-Simoniens qui fournit, seule, une formule de conciliation et de progrès. Cest d’ailleurs à Enfantin, et non pas
à Buchez qu’est rendu cet hommage :
… C’est un temple, un temple universel, etc.
: Vigny juge la famille saint-simonieñne en étranger intéressé et sympathique, sachant bien que « l'amélioration de la classe la plus
4. (Corr., I, 56). Pendant quelque temps, Vigny gardera une certaine estime pour le rôle social du journal « théâtre de chaque jour ». L'importance pratique de la presse lui apparaît (J., 69-70, 1832). Mais, dès la même année, il voit dans les journaux des « instruments de médisance et de calomnie » à cause des hommes qui les rédigent (Corr., I, 63), et, en 1834, c’est la nature même de la presse qui lui paraît contraindre cette « bouche toujours ouverte à divaguer et extravaguer » (J., 94). Avec le temps, Sa prévention s’accroitra.
2, (Corr., 1, 53-54). On peut rapprocher de cette sympathie, mêlée de réserves, l'adhésion très réticente qu’à la même époque, La Mennais recevait de Lamartine dans Sécuk, Le Cénacle de la Muse Française, 218, 219.
3. P., 164-165. Lamennais, en eftet, veut réintégrer le catholicisme dans la vie civile, etson acceptation du régime de la Séparation n’a qu’une valeur de tactique. Pour se libérer de l’État incroyant, il rompra avec l'État, mais en vue de reconquérir l’État au Christ et de restaurer l'unité catholique des mœurs et des institutions. Ainsi la tiare aura été «retrempée dans l’alliage humain » comme en un métal, plus résistant, et l'humanité aura pris la forme de la tiare. Ce système nous paraît très distinct de celui de Lamartine (M. Christian Maréchal est d’une opinion différente : (La Mennais et Lamartine, 233-235) ; et il est opposé à celui de Ballanche, qui demande la séparation dé finitive de la religion et de la politique, celle-ci étant désormais christianisée au point qu’elle peut s’affranchir de la tutelle formelle de la religion (BALLANCHE, Œuvres, III, 400 et passim).
nombreuse et l'accord entre la capacité prolétaire et l’hérédité propriétaire sont toute la question politique actuelle (1). » La même question se posait aux yeux de bien d’anciens légitimistes, intelligents et généreux.
C'est par Buchez que Vigny reste informé de la « doctrine d’unité », susceptible de tirer le pays de l’anarchie libérale ; le 20 août, il s’entretient avec lui d’un journal politique auquel il promet sa collaboration. L’idée de Buchez est que «le roi soit la tête et le cocher de l’État, que la Chambre des pairs et le Conseil soient composés des plus savants, et la chambre des députés, des industriels (2). C’est bien. Il faut la France monarque (3). » Les Saint-Simoniens rêvaient d'organiser la Société par l’union des beaux-arts, de l’industrie et de la science ; ce sont bien là les « capacités » de Buchez, dans une sorte de démocratie intelligente où le roi ne joue plus qu'un rôle d’apparat, comme en Angleterre (4).
En décembre 1830, Vigny n’a pas cessé d’être attentif à la doctrine. Les Buchéziens ont renouvelé leurs avances. Déjà plus cir-
. conspect, Vigny les définit des « économistes habiles » qui « font
les religieux pour séduire les artistes » ; le gros de l’École, dirigé par Bazard et par Enfantin, lui semble corrompu par le panthéisme. Cette religion « du prolétaire », dit-il, « annule lindividu sur la terre et tous dans l’éternité (5) », résumé tendancieux qui trahit l'influence de Buchez. Peu avant le 9 décembre, Sainte-Beuve dit à Vigny « qu’il adoptait des Saint-Simoniens l’idée de l'abolition de l'héritage, mais qu’il répugnait à leur religion parce qu’il sent qu’elle détruit l’individu et la spontanéité — mais il croit, il me l’a dit à part — qu’ils s’empareront de la terre et que la secte deviendra religion (6) ». Buchez, l « Arius des Saint-Simonistes » (puisqu'il combat la Divinité, sinon du Fils, du moins du Père), dispute Vigny aux propagandistes de l’orthodoxie ; c’est un siège curieux que celui du poète, sollicité entre deux influences appa-
2. Rémusat écrivait le 13 décembre 1831 à propos des événements de Lyon :
« Je ne sais s’il n’y a pas là un problème insoluble. Cette condition des classes industrielles a peut-être quelque chose de contradictoire. Les Saint-Simoniens sont stupides, ils n’indiquent que des remèdes insensés, mais ils sont dans la question » (BARANTE, Souvenirs, IV, 399-400).