CHAPITRE II
LE RÉFORMATEUR D'ISRAËL I. US DISPOSITIONS DE JJSUS, PRINCIPE DE RÉFORME
La manière dont Jésus procède dans les débuts de son ministère nous permettra de reconnaître son état d'âme et d esprit, et, d'autre part, nous amènera à formuler le résultat prochain qu'il se propose. Nous le voyons dans ses relations avec les individus isolés faire preuve d'une intuition rapide et sûre des caractères, d'une connaissance approfondie des âmes. A peine a-t-il aperçu Simon, frère d'André, qu'il constate les qualités solides qui permettront de compter sur lui comme sur un rocher (Jean, i, 43). Au moment où Nathanaël se présente, Jésus fait de suite une allusion directe aux préoccupations morales de cet homme et tout particulièrement à une crise récente dont il discerne immédiatement les traces (Jean, i, 48-50). Cette perspicacité admirable est un symptôme de l'activité en lui du Saint-Esprit. Tandis que notre regard humain est de suite attiré par les caractères visibles, par les apparences souvent si trompeuses, l'influence de l'Esprit délivre Jésus de ces obstacles, empêche qu'il ne soit absorbé par ces détails inférieurs et lui permet d'aller tout
droit à l'essentiel, de reconnaître d'emblée les symptômes de la vie morale cachée. C'est là une supériorité bien faite pour attirer sur Jésus l'attention des âmes droites et sincères, capable de lui attacher les hommes vraiment moraux et religieux.
Dans ses relations avec les individus, nous voyons encore Jésus employer une méthode très simple et très rapide pour juger des déficits de leur état moral et pour déterminer ce qu'il doit dire et ce qu'il peut donner. En présence d'un homme quelconque, Jésus fait de suite la comparaison de ^on état moral avec le sien propre. 11 porte en lui la règle, la Dorme, à laquelle tout doit se mesurer. C'est ainsi que se découvre d'emblée à ses yeux l'état de maladie, la plaie à panser, le point délicat qu'il faut soigner. 11 n'a pas de théorie toute faite, ou de formule toute prête, comme il n'a pas besoin de révélation surnaturelle et d'indication d'en haut, il a à sa di.sposition un moyen tout simple et naturel pour arriver à la connaissance des cœurs. Ainsi en présence de Nicodème (Jean, m, 1-12) il porte d'emblée ce diagnostic : intellectualiste, se préoccupe d'idées, de spéculations et non de faits et do vie, — et il oppose de suite à ses formules de politesse l'aftîrraation d'une expérience morale indispensable à toute connaissance théologique. Ainsi en présence de la femme samaritaine (Jean, iv, 7-26) il établit de suite ce diagnostic : influence prépondérante des réalités visibles, — aussi il entre en conversation avec elle en partant du fait de sa soif, — vie irrêgulière, aussi il fait directement allusion au désordre de ^es mœurs ou du moins l'attire sur ce terrain brûlant, — besoins religieux rudimentaires s'arrêtant aux formes et habitudes du culte, aussi il ne quitte pas ce domaine, mais substitue aux notions étroites et terre à terre de cette femme la conception du culte en esprit et en vérité.
Notons que Jésus se contente de très petits résultats, se borne en quelque sorte à remettre les dévoyés sur la bonne route, attendant d'eux qu'ils n'en resteront pas à ce point iiuLial et sauront progresser dans la direction ainsi entrevue
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A l'égard des individus, Jésus cherche ou bien à les attirer à. lui et à se les attacher, ou bien à produire en eux un petit progrès, une légère modification morale.
Jésus rencontre aussi dès les débuts de son activité les institutions religieuses du peuple et son attitude à leur égard est particulièrement importante. Nous savons que le premier, acte public, en quelque sorte officiel de son ministère, c'est la scène des vendeurs du Temple (Jean, ii, 13-20; Matth., xxr, 12, 13; Marc, xi, 15-18; Luc, xix, 45, 46). Jésus se présente ici nettement comme un réformateur, un redresseur d'abus. La signification profonde de ce scandale du Parvis des Gentils, de cette tolérance dont on usait à l'égard des marchands établis dans l'enceinte même du Temple, c'est l'intérêt du culte matériel, des cérémonies l'emportant sur toute autre considération et causant un grave préjudice aux dispositions morales et religieuses des adorateurs. Le fait du^ marché établi dans le Temple remplace et chez les vendeurs et chez les acheteurs, par des préoccupations de commerce et d'argent, les sentiments de recueillement et de respect qui devraient se trouver dans toutes les âmes, au moment de se présenter devant Dieu. Comment Jésus en vient-il à faire cette remarque si simple ? En comparant ses dispositions aux sentiments qui se manifestent autour de lui. Tandis qu'il monte au Temple pour prier, il rencontre dans le Parvis des Gentils une foule qui ne songe qu'à vendre le plus cher possible ou à acheter au meilleur compte. C'est cette dissonance qui fait agir Jésus. Et cette intervention a tous les caractères de l'activité prophétique. C'est bien ainsi, pour cette raison, de cette manière et dans ce but, qu'agissaient les prophètes de l'ancienne alliance. Mais Jésus est ici prophète jusqu'au bout. Car sa pensée se porte d'emblée aux conséquences, lointaines sans doute, mais inévitables, de cet abus et de la réforme qu'il y apporte. D'une part, les autorités du Temple, en tolérant ce marché et en prenant en quelque manière le parti des vendeurs expulsés, préparent la déchéance complète de la religion juive et la ruine du Temple. De l'autre,
Jésus, en modifiant les habitudes pour y faire prédominer les dispositions intérieures sur les pratiques matérielles, en prépare le relèvement rapide *.
G*est en présence de la théologie juive, de la science des rabbins que Jésus se trouve dans la visite que lui fait Nicodème (Jean, m, 1-21), et ici encore il se présente comme un réformateur ou plutôt comme un hardi novateur. Tandis que soQ interlocuteur ne songe qu'à de belles et hautes spéculations, qu'à des théories bien extraordinaires et originales, qu*à des éclaircies nouvelles sur l'avenir, Jésus veut ramener la théologie sur le terrain des expériences et des faits, la condamne à l'observation patiente de la vie morale et religieuse et de ses phénomènes. Le contenu de la théologie, c'est d'une part la régénération de l'individu, d'autre part la manifestation historique de l'amour de Dieu. C'est encore ici de son propre fond et de ses observations personneUes que Jésus fait usage. Il demande au théologien de procéder comme lui, et lui interdit les spéculations creuses, qui étaient toute la science de l'école, pour lui proposer l'étude des faits qui constituent la saine piété.
Le baptême que Jésus administre ou du moins fait administrer par ses disciples semble le ramener complètement au niveau de Jean, et cependant il apporte ici son esprit et ses dispositions qui diffèrent sensiblement des préoccupations du r.aptiste (Jean, ni, 22-24; Math, iv, 17; Marc, i, 15). Si la cérémonie du baptême est la même, les motifs en sont tout autres. Jean faisait appel à la terreur du châtiment mérité, à la crainte de la juste colère de Dieu. Le baptême représentait un changement de vie en vue d'échapper aux redoutables conséquences du péché, en vue d'obtenir miséricorde
^ Rappelons ici rintei'prétation de M. de Pressensé. « Sa première (lémarche publique fut une protestation énergique contre la profanation du sanctuaire ; on reconnut en lui un nouveau Phineès, un zélateur dévoré du /ide delà maison de Dieu... Jésus, en châtiaDt ces abus grossiers, inaugurait une œuvre réformatrice qui, en se poursuivant, s'attaquerait bientôt aux solennités hypocriCèft du temple. »
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devant le jugement de Dieu. Jésus fait appel plutôt aux sentiments de confusion du pécheur qui s'aperçoit qu*il offense un Père, aux sentiments de reconnaissance envers Dieu qui manifeste encore son amour à des enfants indignes et rebelles^ Le baptême représentait le changement de vie produit en l'homme par la conscience de Tamour de Dieu. C'est encore une profonde modification, une réformation de cette coutume du baptême qui, pour ne pas être officielle, n'en n*avait pas moins une haute importance aux yeux du peuple. Et ce que Jésus y apporte de nouveau, c'est la substitution de ses propres dispositions à celles de Jean -Baptiste.
Enfin l'entretien avec la Samaritaine (Jean, iv, 7-26) nous donne l'occasion de comprendre la pensée générale de Jésus touchant les institutions du culte. Pour lui le culte vrai, le culte en vérité, c'est le culte en esprit. Dans le contexte il est ouvertement opposé aux cultes localisés en certaines villes et en certains édifices, qui réclament une présence corporelle à une place déterminée et par là même excluent toute espèce de culte ailleurs. Jésus dans sa propre expérience rend à Dieu son culte partout et toujours. Pour lui, le culte ne connaît pas les formes du temps et de l'espace; pour lui, le culte est permanent en son esprit. Pour lui, le culte ne connaît pas. les conditions de cérémonies et de formalités, le culte n'engage ni le corps, ni même Tintelligence ; il est complet, parfait, suffisant en esprit, dans les dispositions intérieures, dans les sentiments du cœur. Nous voyons que cette grande pensée ne peut être autre chose que la traduction directe de son expérience personnelle. C'est une modification extrêmement importante, c'est là une théorie absolument révolutionnaire, une réforma tion très radicale^.
^ Voyez à ce sujet Beyschlag : « Jean base son exhortation à la repentance sur le jugement prochain, Jésus sur la manifestation de Tamour du Père. » Mais Beyschlag se contente d*affîrmer sans expliquer ni justifier.
' Nous reconnaissons donc la parfaite vérité de Topinion de Renan, a Le jouroà il prononça cette parole, il fut vraiment fils de Dieu. Il dit pour la première fois le mot sur lequel reposera l'édifice de la religion éternelle.
Nous 'voyons qu'en tout ce qui concerne les institutions religieuses Jésus se pose en réformateur. Le principe des changements qu'il apporte est tout en lui-même, c'est sa propre vie religieuse, c'est sa propre expérience. Il cherche à amener les institutions ou l'opinion au niveau de ses propres dispositions et de ses propres pensées ^ Jamais il ne cherche à légitimer par un raisonnement, par une discussion les innovations qu'il apporte. Elles sont pour lui si claires, si naturellement vraies, elles découlent avec une nécessité si impérieuse de son état moral qu'il n'admet pas un instant qu'on les discute. Mais nous voyons aussi que dès le début l'autorité régulièrement constituée se sent atteinte par cette autorité d'ordre supérieur et lui demande des légitimations.