‹ La pensée religieuse dans le Nouveau TestamentChapitre 13 sur 78 · II. GUEAISONS · texte numérisé non relu

II. GUEAISONS

Dans ses relations avec le peuple, nous voyons Jésus à son œuvre messianique propre. La manière de se présenter est cUez lui bien caractéristique. Il prétend être un médecin des âmes, rien déplus (Matth., ix, 12-13; Marc, n, 17; Luc, v, 31) ou sous une autre forme un pêcheur d'hommes (Matth. ,iv, 19; Marc, 1, 17; Luc, y, 10). C'est donc déjà aux individus qu'il

[1 fonda le culte pur, sans date, sans patrie, celui que pratiqueront touteà les âmes élevées jusqu'à la fin des temps, u Oui, pour prononcer cette parole, il fallait l'expérience de Jésus et pour Texpérience de Jésus il ne fallait pas moins que le Fils unique.

* D.-H. Meyer dit justement. « Partout où il se trouve employé, ce nom le Fils de Thomme indique que Jésus fait un retour sur lui-même, qu'il fait appel à sa propre conscience, pour déduire de cette conscience qu'il possède de lui-même et de sa mission, soit l'explication et la justification lie sa manière d'être et d'agii- dans le présent, soit la prédiction de ce qu'il doit faire et de ce qu'il doit devenir un jour... La conscience que Jésus a de lui-même est le principe générateur des idées et des notions fondamentales de son enseignement. » Malheureusement D.-H. Meyer ne fait jamais unà^Q de ce principe excellent.

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s'adresse, et sous un point de vue uniquement moral qu'il envisage sa mission. Son activité à cet égard, c*est d'une part les guérisons, d'autre part ses prédications.

Comment Jésus en vient-il à l'idée de guérir des malades^? Tout d'abord, comment Jésus envisage-t-il la maladie? La cause directe et particulière, c'est la science médicale qui la doit déterminer en chaque cas, elle appartient au domaine physiologique. Mais la maladie a aussi une signification morale ; Dieu ne permettrait pas les souffrances physiques si elles ne pouvaient lui être utiles pour l'éducation des âmes. Quand donc un homme est malade, il peut en résulter et par conséquent il doit en résulter une influence morale salutaire. Ainsi le cours d'une maladie est subordonné d'une part à des raisons physiologiques qui nécessitent l'intervention du médecin et d'autre part à des raisons morales qui appellent l'intervention de Dieu. On peut admettre que la maladie n'ait pas du tout produit le résultat moral que Dieu en attend, mais ait été si bien comprise et si bien soignée par le médecin, que la guérison soit obtenue. Mais on doit admettre également que la maladie mal étudiée et mal traitée, ayant cependant produit tout son résultat moral, arrive pour cette raison à sa guérison. La guérison vient donc ou de l'intervention de la médecine ou de l'intervention de Dieu. Or Jésus n'est absolument pas médecin et ne se préoccupe pas de ce côté de la question, le second seul l'intéresse.

Quelles sont les conditions que Dieu réclame pour intervenir et accorder la guérison ? Que la maladie soit acceptée comme la manifestation de sa volonté, que les soufirances physiques rappellent l'état de péché et le mal moral, que le

* Matthieu, vui, 1-17; ix, 1-8, 20-22, 27-31 ; xn, 9-13; xv, 21-28; XTii, 14-21 ; XX, 29-34.

Marc, I, 30-34, 40-45; ii, 3-12; m, 1-6; y, 25-34; vi, 54-56; vu, 24-30, 32-37 ; viii, 23-26 ; ix, 14-27; x, 46-52.

Luc, IV, 38-40; v, 12-14, 17-26; vi, 6-11 ; vu, 2-10; viii, 43-48; ix, 37-43; xui, i0-13;xiv, 1-4; xvii, 11-19, xvm; 35-43.

Jean, iv, 47-54; v, 1-15; ix.

besoin de gaérison ravive et ranime le besoin de salut ^, que la vie terrestre apparaisse clairement comme insuffisante par elle-même et ne soit plus considérée que comme une période d'éducation en vue d'une autre existence, que la confiance en Dieu s*affirme et s'affermisse dans l'abandon de la confiance en soi-même ou dans les réalités visibles. Quand un malade a été amené à cet état moral, la maladie n*a plus aucune raison de se prolonger, Dieu peut guérir. Comment -s'opère cette guérison ! Par l'intervention de Dieu lui-même. Dieu a-t-il à l'avance préparé une influence possible du moral sur le physique de telle façon que ces conséquences morales de la maladie agissent directement comme un remède sur l'état du corps ? C'est là un domaine où nous ne pouvons pas pousser nos investigations, et qui d'ailleurs n'intéresse pas directement Jésus, ni le malade. La pensée religieuse sera toujours celle-ci : Dieu intervient pour incliner la maladie à la guérison. Ses procédés sont infiniment plus délicats, plus sûrs et certainement aussi plus variés que les nôtres. En résumé, la maladie n'est jamais sans connexion avec l'état moral des malades, non pas toujours dans la direction des relations de cause à effet, mais toujours certainement dans la direction d'une influence qui doit se produire.

Quand les résultats moraux de la maladie sont obtenus, Dieu peut intervenir pour assurer la guérison. Il sufflrait donc d'avoir le coup d'œil assez exercé et assez sûr pour reconnaître sans erreur l'état moral d'un malade et de demander à Dieu de vouloir bien intervenir en faveur de ceux qui ont les dispositions nécessaires, pour être sûr de la guérison. Or Jésus précisément remplit ces conditions. Par l'influence en lui du Saint-Esprit il juge immédiatement un maladeau point de vue moral, comme Dieu lui-même. Ajoutons qu'au point de vue médical il n'a aucune espèce de compétence.

*■ Que la maladie rappelle que l'état de santé précédent était une bénédiction de Dieu et produise la reconnaissance dans le cœur indifférent et ingrat.

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Mais il est capable de discerner partout les malades arrivés à tel point que Dieu peut les guérir, il se contentera de provoquer chez eux la prière, il demandera de son côté k Dieu son intervention et la guérison se produira certainement. C'est ainsi que Jésus en vient tout naturellement, par ses expériences et ses pensées, à accomplir œuvre de guérisseur. Ajoutons cependant qu'il a fallu en lui une disposition première qui a mis en mouvement toute cette activité, qui l'a rendu attentif à cette capacité qu'il possédait sans le savoir, c'est la compassion profonde pour les souffrances des malheureux malades.

Nous sommes à même de comprendre comment les guérisons miraculeuses de Jésus ne sont pas en contradiction avec les sages principes qu'il s'est posés au moment de la tentation du désert. La guérison miraculeuse, ce n'est ni la suppression pure et simple de la souffrance, ni la démonstration vaniteuse d'une puissance extraordinaire qui désigne son possesseur à l'ébahissement de ses contemporains, ni une concession aux espérances messianiques, c'est la conscience supérieure que Jésus-Christ possède de la réalité des choses morales mise au service de sa compassion et de sa charité ^

1 II n*e8t donc pas vrai que, comme Renan le pense, Jésus dut choisir entre ces deux partis, ou renoncer à sa mission, ou devenir thaumaturge. G*est sa mission elle-même qui Tappelle aux guérisons miraculeuses. Mais l'explication des guérisons est toute différente de celle que hasarde Renan : « Qui oserait dire que dans beaucoup de cas, et en dehors des lésions tout à fiait caractérisées, le contact d*une personne exquise ne vaut pas les ressources de la pharmacie ? » Pour Ghavannes, la question est bien simplifiée: a Tous les récits de guérisons miraculeuses sont, dans ma conviction, sortis de tableaux symboliques relatifs à Tactivité de Jésus en qualité de médecin des âmes. » Son chef-d*(Bu?re, c*est la l'econstructîon de la guérison du pécheur, moralement paralytique, qu*il ne se contente pas d'assurer du pardon de Dieu, mais qu*il gagne à Tattrait des vrais biens, à qui il inspire un amour de Dieu auquel sa conduite rendra témoignage l

Sabader est encore ici très près de Texplication morale, sans la fournir explicitement : « Les guérisons de Jésus sont présentées comme autant de

Une fois entré dans ce domaine, Jésus remarque des cas nombreux où la maladie produit des résultats moraux diamétralement opposés à ceux que Dieu en attend : amertume de sentiment, révolte contre la volonté de Dieu, plaintes et murmures. C'est^ qu'aussi bien que Dieu peut tirer parti des souffrances physiques en vue de l'éducation des âmes, aussi bien le Prince de ce monde peut en profiter pour affermir sa domination sur elles. Et l'homme qui, à l'occasion d'une maladie, offre ainsi prise à Taction du Prince de ce monde ne sait pas jusqu'où cette influence peut s'étendre. Tout d'abord, la production de ces dispositions morales opposées à celles que Dieu attend, c'est une raison pour que la guérison n'intervienne pas, c'est une raison pour que la maladie se prolonge indéfiniment. Puis le Prince de ce monde qui trouve une condition si favorable dans les souffrances physiques, peut fort bien user de sa puissance mal définie, pour s'opposer à la guérison physique, pour faire durer la maladie. C'est ainsi que l'idée populaire des démoniaques reçoit pour Jésus un contenu positif. Un démoniaque, c'est un malade qui par sa maladie a donné prise sur lui au Prince de ce monde ou à ses agents, et dont la guérison est en majeure partie empêchée précisément par cette possession.

En face de ces malades* (Matth., viii, 28-34, ix, 32-34,

victoires sur la puissance des mauvais esprits, comme des actes de délivrance et de soulagement pour ceux qui les éprouvent et des actes d*amour et de compassion de la part de celui qui les accomplit. Telle est la lumière sous laquelle il faut considérer ces guérisons, qui perdent ainsi leur caractère de prodiges pour devenir des actions religieuses et morales que rhistoire aurait tort d*écarter ou de méconnaître. »

^ M. de Pressensé essaie bien d'entrer timidement dans la voie de rinterprétation du miracle comme une révélation de lois supérieures. « Le miracle n*est pas un simple prodige, il implique une manifestation de sainteté et d'amour. Il est un signe, une révélation de l'invisible* Chaque miracle particulier est donc une i*evélation du Sauveur, un reflet de sa perfection morale, une expression sensible de sa personne. La manière même dont Jésus les accomplit nous rappelle la condition d'humilité et d'abaissement à laquelle il s'est volontairement soumis : il n'use pas directement de la puissance divine, il demande à son Père de la lui commu-

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XII, 22 ; Marc, l, 23-28, v, 2-20 ; Luc, iv, 33^37, 41, viii, 27-39, xi,14) Jésus se sent donc appelé tout d'abord à faire acte d'autorité pour expulser le démon, qui s'oppose k la guérison. Ce qui facilite la tâche de Jésus, c'est que, la plupart dû temps, ces malheureux ont conscience de leur état, se sentent sous la domination d'un démon, et aTec un fanatisme insouciant en prennent leur parti, y tiennent. Aussi ils comprennent d*emblée ce que Jésus veut faire, ils sont particulièrement sensibles à l'autorité de Jésus, et ils le prien^ souveut de n'en pas user contre eux. Mais à ce sujet Jesu^ est impitoyable, c'est directement son œuvre d'attaquer partout et en tout le Prince de ce monde et son influence, et il ordonne au démon d'abandonner sa victime. C'est ainsi que, par une raison opposée à celle qui attire Jésus auprès des autres malades, Jésus recherche les démoniaqueis et les guérit. Ces hommes qui se sont livrés à l'influence du Prince de ce monde ne. sont pas dans les conditions poui^ que Dieu les guérisse, au çoùtraire. Mais Jésus, déclarant là guerre au Prince de ce monde, veut lui arracher toutes ses proies, à commencer par les hommes que son influence ou morale ou physique empêche d'arriver à la guérison de leurs souffrances. C'est ainsi sans préméditation et sans rêvélation supérieure que Jésujs se trouve amené à jouer parmi ses contemporains le rôle d'un exorciste.

Cette puissance de Jésus sur la maladie irait-ellejusqu*à res^ susciter les morts ? A priori^ Jésus lui-même n'aurait pas pu répondre à cette question ? Le premier cas qui se présente es^ bien de nature à obliger en quelque sorte Jésus à se prononcer à ce sujet. Il s'agit de Jaïrus (Marc, v, 22-43 ;. Luc, viHj

niquer. Ce n^eat pas que la disposition de i*âme, quoique modifiée soùs raction des paroles de Jésus, soit jamais la cause effective de la guérison } dans certains cas, elle peut y contribuer, mais toujours dans whe feaiÀB mesure. La foiii^en est pas Ia> cause, mais la condition. Nous ne saurions admettre que Jésus eût poussé l'accommodation jusqu^à parler des démons comme il Ta fait, si leur influence avait été étrangère à cette terriblf maladie^ »

40-56 ; Matth., ix. 18-26). Le président de la synagogue est venu l'implorer pour sa fille malade, et Jésus dans sa conscience a la conviction que les conditions sont remplies pour que laguérison soit accordée. Mais, tandis qu'il est en route, l'incident de Thémorroïsse Tayant arrêté un moment, la nouvelle arrive de la mort de l'enfant. Jésus s'est donc trompé ? Dieu ne pouvait pas et ne voulait pas guérir. Cette hypothèse est inacceptable. C'est donc ici un retard imprévu, une question de quelques instants perdus qui s'oppose à l'exécution de la volonté de Dieu, impossible encore. Il faut donc que Dieu veuille que Jésus guérisse la jeune fille non malade, mais morte. C'est ici une occasion où les circonstances de son ministère éprouvent la fidélité de Jésus. Aussi, comprenant que la tentation est forte, il se hâte de relever la foi défaillante du père, car c'est de lui maintenant, de ses dispositions que dépend entièrement le sort de sa fille. Nous comprenons très facilement comment Jésus en vient à cette certitude qu'en cette occasion, au moment où il se disposait à guérir une malade, il ne peut pas refuser son intervention parce qu'il arrive quelques instants trop tard. Mais il faut bien remarquer que Jésus re:>te très prudent à ce sujet, et durant sa carrière publique ne revendique jamais ce pouvoir. Quant à la possibilité de la résurrection, nous n'avons aucun droit de la mettre en doute, du moment que nous admettons la guérison par des moyens moraux et pour des raisons morales. Il n'y a pas entre la vie et la mort ce saut brusque, irréparable qui s'opposerait absolument à l'intervention de Dieu.

Le deuxième cas est celui du fils de la veuve de Nam (Luc, yii, 11-17), vers la fin du ministère de Jésus. Jésus constate des dispositions telles qu'elles auraient amené la guérison, si elles s'étaient produites plus tôt. Il est certains cas où la mort devient nécessaire pour amener chez les parents du malade les fruits que la maladie elle-même et l'angoisse et l'inquiétude ont été impuissantes à préparer. Mais alors la prière de la foi qui aurait obtenu la guérison du malade est incapable d'une résurrection* Dans ces circonstances, Jésus

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seul peut demander et obtenir la vie rendue au cadavre. Puisque ces conditions se trouvent ici réalisées, Jésus y voit une indication si précise de son devoir qu*il ne recule pas devant la publicité de l'événement et les conséquences désagréables pour son ministère qu'elle risque d'entraîner. D'ailleurs, il va quitter le sol de la Palestine.

Enfin le dernier cas est celui de Lazare (Jean, zi). Mais en cette circonstance nous voyons Jésus conduit pas à pas par Dieu ; aucun pressentiment ne lui révèle la maladie de son ami ; la nouvelle de Tinquiétude des sœurs lui parvient au moment où la mort est intervenue. Pendant deux jours il apprend à se soumettre à la volonté mystérieuse de Dieu qui ne lui permet pas de partir alors que son cœur voudrait au moins consoler Marthe et Marie; et, en rapprochant de toutes ces constatations de sa conscience la perspective de sa propre mort prochaine, il en arrive à la certitude que Dieu l'appelle à une résurrection qui aura un grand retentissement ^ Ainsi l'examen de chacun des cas de résurrection nous montre comment Jésus s'y voit en quelque sorte obligé et pour des raisons morales péremptoires. Ajoutons aussi que Dieu lui ménage une progression sagement calculée : d'abord la mort ne remonte qu'à quelques instants, puis à quelques heures, puis à deux jours.

* Rappelons les considérations de Renan à ce sc^et : € Fatigués du mauvais accueil que le royaume de Dieu trouvait dans la capitale, les amis de Jésus désiraient un grand miracle qui frappât vivement l'incrédulité hiérosolymite. La résurrection d*un homme connu à Jérusalem dut paraître ce qu*il y avait de plus convaincant. Il faut se rappeler ici que la condition essentielle de la vraie critique est de comprendre la diversité des temps et de se dépouiller des répugnances instinctives qui sont le fruit d'une éducation purement raisonnable. Il faut se rappeler aussi que, dans cette ville impure et pesante de Jérusalem, Jésus n'était plus lui-même. Sa conscience, par la faute des hommes et non par la sienne, avait perdu quelque chose de sa limpidité primordiale. Désespéré, poussé à bout, il ne s'appartenait plus. Sa mission s'imposait à lui, et il obéissait au torrent. La foi ne connaît d'autre loi que l'intérêt de ce qu'elle croit vrai. »

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m. PREOiCATlONS

A côté des guérisons, les prédications. Nous en connaissons le sujet constant, si nous n'en possédons pas tous les développements. D'après l'effet produit (Luc, xv, 1 -3), l'attrait exercé sur les péagers et les gens de mauvaise vie, l'irritation croissante et les reproches des honnêtes gens et tout particulièrement des Pharisiens, nous pouvons comprendre que Jésus affirmait la culpabilité de tous et le besoin de pardon pour tous. Aux castes morales bien délimitées, aux bornes infranchissables, Jésus substituait l'égalité. De son temps il y a dans la nation trois catégories morales : les séparés, les parfaits, qui ont une vertu supérieure, qui vivent dans la méditation de la loi et dans la préoccupation constante des menues prescriptions traditionnelles, c'est l'aristocratie morale; puis les honnêtes gens, dont la vie présente quantité de petits manquements, de petites souillures, mais qui ont recours aux conseils d'un directeur spirituel pour cacher et couvrir constamment tous leurs petits méfaits, c'est la bourgeoisie morale ; puis les pécheurs scandaleux, les gens de mauvaise vie, les péagers, de conduite immorale, regardés comme perdus, comme païens, méprisés, et en conséquence en révolte contre la vertu pharisaïque et l'honnêteté dédaigneuse, c'est la populace morale. Jésus se présente et du coup renverse tout cet échafaudage soigneusement construit. Au nom de quel principe? Uniquement au jugement de sa conscience, uniquement d'après son expérience personnelle. Comparés à lui, les hommes appartiennent tous à une seule classe, la catégorie des pécheurs. Ils y sont plus ou moins bas, mais ils y sont tous.

Alors naturellement la classe inférieure, toute surprise de rencontrer la sainteté sans morgue et sans dédain, se trouve par lui réconciliée avec la vertu, et le besoin de délivrance se manifeste d'autant plus vif que la déchéance est plus réelle

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et plus profonde. Alors aussi la classe supérieure sera froissée dans ses prétentions et ses préjugés, et se sentira peu disposée à accepter la prédication pour elle si sévère. Ainsi par sa parole, Jésus attire à lui les pécheurs grossiers, ceux qui se sentent vraiment et sérieusement coupables, mais il repousse déjà les hommes vertueux, qui ne se croient pas malades et n'éprouvent pas le besoin d'être traités par lui.

Mais Jésus ne se contente pas d'éveiller et de rappeler le besoin de pardon, il promet le pardon, il l'offre. Comment Jésus peut il en venir à cette certitude que Dieu pardonne et en connaître assez bien les conditions pour dire sans hésiter à un homme : Tes péchés te sont pardonnes (Matth., ix, 2-6; Marc, II, 5-10 ; Luc, v, 20-24, vu, 48). Nous faisons encore appel ici à l'expérience personnelle de Jésus. Jésus est parfaitement saint, mais il est aussi plein de compassion. A cause de sa sainteté, il déteste le mal, il poursuit impitoyablement le péché. Mais h cause de sa charité, il aime les pécheurs, il a pitié de leur état, il veut les secourir. En lui se fait tout naturellement et tout simplement l'alliance de la haine du mal et de Tamour pour le pécheur. Et il s'aperçoit dans sa propre expérience que sa sainteté n'est en rien diminuée ou atteinte par son amour pour le pécheur, et que sa charité n'est en aucune façon contredite ou atténuée par sa sainteté. C'est à ses yeux la preuve vivante de la possibilité de l'union parfaite de la sainteté et de l'amour. Donc il en conclut que ce qui est possible pour lui l'est aussi pour Dieu et que les dispositions qu'il trouve chez lui doivent se trouver également en Dieu. Et, se maintenant dans cette étude de lui-même sous l'influence de l'Esprit, il s'assure qu'il juge bien au point de vue de Dieu, qu'il est bien dans la vérité.

Alors Jésus examine quelle peut bien être la conduite et quelles doivent être les intentions de Dieu. Le Prince de ce monde a détourné les hommes de l'obéissance à Dieu, l'humanité est tombée sous la loi fatale qui enchaîne péché au péché, mal au mal. Si Dieu n'intervient pas, son œuvre est radicalement corrompue, l'humanité est définitivement perdue. Dieu

doit donc intervenir. Or, il n'y a qu'une intervention possible et vraiment efficace, c'est le pardon. Par le pardon, Dieu arrête les conséquences du péché, il brise un anneau de la chaîne fatale. Par le pardon, il manifeste son amour de la seule manière utile et cet amour touchera le cœur coupable et le ramènera à de meilleures dispositions (Luc, xv; Matth., XVIII, 12-14). Sans pardon, il n'y aurait pas d'intervention de Dieu. Le don de Jésus lui-même, s'il n'était pas destiné à apporter et à assurer le pardon, serait malheureusement superflu, stérile ; il n'y a qu'un moyen que le pécheur soit arraché au péché, c'est le pardon ^

D'ailleurs Jésus, arrfvé à cette idée du pardon de Dieu accordé aux coupables, reconnaît bientôt des symptômes certains du dessein de miséricorde de Dieu. Le simple fait de la persistance de l'obligation morale, si souvent violée, de la tolérance que la conscience dans son absoluité et sa sainteté accorde au pécheur, de la permanence dans l'homme de celte sollicitation de Dieu, quoique négligée et repoussée, de la patience du Dieu saint k l'égard des rebelles, prouve que Dieu ne renonce jamais à ramener au bien, au devoir, à l'obéissance, des enfants indignes et révoltés. Mais si l'homme pécheur n'avait d'autre perspective que de se repentir de sa mauvaise conduite pour constater alors l'absolue impossibilité où il se trouve d'effacer, de racheter ses fautes passées, c'està-dire pour tomber dans le plus affreux et le plus inconsolable désespoir. Dieu qui aurait dirigé sa carrière de cette manière ne saurait être un Dieu d'amour, ne saurait être le Dieu qui a donné au monde son Fils unique et bien-aimé. Si donc par sa persistance, malgré tout, l'obligation est une

^ Beyschlag remarque que de tout temps le Père céleste avait reçu en grftce les pécheurs repentants au témoignage de TÂncien Testament, et assuré son secours à ceux qui marchaient droit ; en sorte que pour lui la certitude du pardon de Dieu est seulement le couronnement de toute la pensée juive. Mais sans méconnaître qu*il y a dans cette considération historique un point d'appui à la pensée de Jésus, nous croyons qu'il en faut chercher la source en lui-même, dans son expérience personnelle.

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teutative de ramener l'homme égaré dans la voie droite, c'est aassi une promesse que Dieu fait d'intervenir pour pardonner les péchés.

D'autre part, Jésus constate que, par une dispensation providentielle, Dieu a attaché partout le châtiment au crime, la punition au péché. L'intention de Dieu est évidemment de rappeler toujours au pécheur qu'il suit une mauvaise direction, qu'il ne marche pas selon sa véritable destinée, de ne pas laisser le pécheur satisfait s'enfoncer toujours davantage dans une obstination de révolte. Mais alors, à supposer que l'homme profite de cette éducation et revienne de sa mauvaise voie et se soumette de nouveau à la volonté de Dieu, il conservera comme un fardeau insupportable le souvenir de ses erreurs et de sa culpabilité avec le sentiment de leur caractère irréparable. Si Dieu est le Dieu d'amour avec qui Jésus se sent en relation, il ne peut avoir établi la discipline du châtiment qu'avec l'intention et comme la promesse anticipée de pardonner les péchés de celui qui aura compris la portée et la valeur de la punition et en aura profité pour revenir au bien^

Notons bien que toutes ces pensées sont appuyées sur cette base solide de la révélation que Jésus est à lui-même de l'amour de Dieu pour les pécheurs s'unissant parfaitement à la haine du péché. Ajoutons aussi qu'à chaque pas de cet examen de lui-même et des dispensations de Dieu à l'égard de l'humanité Jésus se sent soutenu par l'Esprit de Dieu et s'assure constamment qu'il envisage bien toutes choses au point de vue de Dieu. C'est ainsi, de cette manière que les notions juives du pardon de Dieu et de ses conditions reçoivent pour Jésus un contenu positif. Le pardon de Dieu, non pas promis, non pas espéré, mais accordé et ressenti par le

^ Noua croyons qvCen examinant de près ces deux points on voit s*écrouler la prétendue nécessité pour Dieu de ne pas se mettre en pardonnant simplement « en contradiction avec la loi absolue qu'il a gtavée dans ]a conscience de ses créatures morales » (D.-H. Meyer).

pécheur, c'est là la première intervention de Dieu, c'est la porte qu'il s'ouvre dans tous les cœurs, c'est son don de joyeuse bienvenue.

Mais le pardon de Dieu ne peut pas s'accorder indistinctement à tous. Il doit y avoir des conditions morales indispensables. Il faut que le pécheur sente le besoin de ce pardon, autrement il n'y voit pas une grâce, une preuve de l'amour de Dieu. Il faut donc qu'il se soit senti pécheur et perdu, qu'il ait regretté ses fautes au point de désirer en efifacer toute trace, qu'il ait senti sod impuissance radicale à les expier, à les faire oublier, à en mériter le pardon, qu'il ait reconnu et confessé sa culpabilité envers Dieu ; en un mot, il faut qu'il se soit repenti. Il faut que l'homme rompe complètement avec ses dispositions passées, secoue le joug et s'affranchisse de l'attrait du péché, et qu'il se tourne vers Dieu, qu'il revienne aux sentiments légitimes de respect et d'obéissance qu'il doit avoir devant la volonté de Dieu.

La repentance à elle seule ne suffit pas. Si le pardon de Dieu était libéralement ofifert à tout repentant, aucune garantie ne serait donnée à Dieu que cet homme ne reviendra pas ensuite à ses premiers errements, ne retournera pas à ses anciens péchés. Il faut qu'une disposition se soit produite dans son cœur qui fera désormais obstacle à la puissance du péché, une confiance en Dieu assez forte pour qu'il préfère la volonté de Dieu à toute séduction du mal, pour qu'Q fasse appel au secours de Dieu contre toute tentation, pour qu'il ne cherche plus son assurance en lui-même, mais en Dieu seulement, en un mot la foi en Dieu ^ Sous ces deux conditions le pardon de Dieu est ofiîert généreusement, gratuitement à tout pécheur. Et Jésus qui possède cette clairvoyance

^ Nous ne nous contentons donc pas de la formule de Ghavannes : « Autant que les maigres renseignements que nous possédons permettent d'en juger, la foi qui sauve est la disposition de Tàme qui fait sentir le péché et accueillir les paroles de yie spirituelle que Ton est à portée d'entendre. »

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de reconnaître îrainâdiatement les dispositions des cœurs est capable dédire à un homme qu'il remplit les conditions nécessaires et qu'en conséquence il est pardonné.

Remarquons bien que Jésu9 ne pardonne pas lui-même, il ne dit pas : Je te pardonne tes peobés ; il ne dit pas même : Dieu te pardonne; il emploie cette fonne : Tes péchés te sont pardonnes. Ainsi, Jésus ne prétend fiure autre chose que reconnaître et déclarer ouvertement les cas où les péchés sont pardonnes. Il n'intervient pas lui-même, pour demander le pardon à Dieu, ni pour l'accorder de son autorité; il constate seulement et affirme ce que l'influence en lui du Saint-Esprit lui permet de discerner, qui est invisible et inconnaissable pour tout homme. Enfin, et c'est ici le point important, les pécheurs à qui Jésus adresse cette assurance en éprouvent en eux-mêmes la vérité, la réalité. Ceux que Jésus déclare pardonnes se sentent en effet pardonnes, déli vrés du fardeau écrasant de leurs remords et de leurs péchés. Jésus est désormais pour eux l'instrument de cette grâce de Dieu qui les a relevés de leur misère, il est le messager du Dieu d'amour *.

^ Ghavannes : « Le pardon ne signifie plus, d'après son vrai sens, un changement dans les dispositions de Dieu à l'égard des pécheurs, mais, chez le pécheur converti, l'assurance de Tamour de Dieu, assurance que le pécheur inconverti ne peut pas posséder. L*homme change et non pas Dieu. Le mot de pardon est un terme traditionnel, motivé d*un côté par le 6iit que les hommes se sentent pécheurs devant Dieu, et d'un autre côté par la colère qui s*amasse en eux-mêmes contre ceux qui leur manquent, colère que le sentiment du péché leur fait attribuer aussi à Dieu. » C'est la méconnaissance complète des réalités morales et de leur valeur religieuse. Le fait moral incontestable que Chavannes oublie est celui du remords. Qui attribue à Dieu l'obligation morale ne peut pas ne pas lui attribuer le remords. Qui voit une intention et une disposition do Dieu à notre égard dans Tobligation, ne peut pas ne pas voir une intention et une disposition de Dieu dans le remords. La suppression du remords n'appartient qu'à Dieu, cette intervention de Dieu en faveur du pécheur est le fait moral positif qui s'appelle du nom de pardon.

Harnack : « L'impression produite sur les disciples par la personne de Jésus les a convaincus du pardon des péchés et de la régénération, et leur a donné l'impulsion nécessaire pour croire à une nouvelle vie divine

Un dernier point à examiner, c'est celui des conséquences psychologiques du pardon. Dès qu'une âme se sera sentie sous Tinfluence de ce bienfait inappréciable de Dieu, il est impossible qu'elle demeure indifférente et ingrate ; nécessairement et naturellement elle s'ouvrira à une vive et sincère reconnaissance pour Dieu et pour Jésus son messager. C'est ici une différence profonde entre les guérisons physiques, qui n'ont pas cette puissance d'appeler à coup sûr la reconnaissance, et la guérison morale, qui ne peut s'effectuer réellement sans que la gratitude envahisse le cœur pardonné. Aussi Jésus peut-il indiquer comme. une preuve infaillible du pardon reçu, la reconnaissance que le pécheur lui témoigne (Luc, VII, 36-50). D'autre part, une âme qui a senti longtemps le besoin impérieux du pardon et qui parvient enfin, grâce à Jésus, à en trouver la satisfaction se trouve naturellement disposée à pardonner elle-même. Elle sait par expérience que la torture du pécheur en proie au remords est effroyable et que la certitude de l'offense oubliée, effacée, est un bonheur sans pareQ, aussi elle ne peut pas ne pas pardonner. C'est pourquoi, il est certain que Thomme dur et vindicatif qui se refuse à pardonner aux autres n'a pas éprouvé la douceur du pardon de Dieu et ne connaît pas pour lui-même le besoin ardent du pardon (Matth., vi, 12, 14, 15, xvm, 21-35; Marc, XI, 25, 26 ; Luc, xi, 4, xvii, 3, 4.)

Nous voyons que, dans ses relations avec le peuple, Jésus n'obéit point à un programme tracé d'avance ; il agit selon son expérience personnelle et sa pensée, il reçoit docilement les inspirations de l'Esprit de Dieu, suivant les circonstances où il se trouve placé. Et la manière dont il se comporte, qui est la résultante de cette combinaison de l'état d'âme du

et pour 8*y soumettre. 11 ne B*agit pas là d'un enseignement de Jésus, mais (Pune vie suprasenaible qui veut être ressentie dans la personne de Jésus et dont la haute vérité s'affirme en ce fait que cette vie peut réellement être vécue par Thomme. »

Nous croyons avoir donné une explication plus intelligible*

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peuple, de l'état de conscience de Jésus et de l'influence en Jésus du Saint-Esprit, se trouve réaliser en une certaine mesure et d'une certaine manière les espérances messianiques. Jésus est ainsi tout naturellement amené à une carrière messianique, non pas imposée du dehors, mais découlant de sa nature et de sa yie intérieure. Il en résulte à la fois que Jésus est le Messie et qu'il n'est pas tout à fait le Messie attendu. Ici encore, il apparaît comme un réformateur et les changements qu'il fait subira l'idéal de la carrière messianique proviennent de lui, de sa conscience et de son état d'âme. Il impose à l'attente messianique la conception et l'allure qui résultent tout naturellement de ses dispositions personnelles. Mais, au premier abord, ce ne sont pas les différences qui frappent, mais les ressemblances. Les guérisons miraculeuses en grand nombre, ce sont bien les bénédictions temporelles attendues de l'ère messianique, la prédication du pardon et le pardon lui-même accordé, c'est bien la bénédiction spiritueUe apportée par le Messie. Aussi les discours des jours de sabbat dans les synagogues (Luc, iv, 15-32) se contentent de mettre en parallèle les paroles des prophètes et leurs descriptions anticipées avec la carrière actuelle de Jésus, avec les événements contemporains qui en semblent bien être la réalisation. Jésus laisse aux auditeurs le soin d'en tirer la conséquence et pour lui se garde bien de prononcer le mot de messianisme, à cause de toutes les idées fausses qui s'attachaient à ce terme, il se désigne simplement comme le fils de l'homme, c'est-à-dire l'homme véritable, l'homme normal, faisant allusion par là à ce que diacun pouvait constater par lui-même, sa sainteté, sa vie humaine sans reproche et sans tache ^.

^ Nous Yoyons ici rinsuffisance du point de vue de Renan, pour qui le christianiBine par£ùt consiste dans une douceur angélique et Texquise illustration par la nature d'antiques préceptes de morale pure, en sorte que Jésus lui-même le gftte en employant pour le répandre la voie moins pure de son activité, de son ministère! Mais bien au contraire, il n*y a pas un trait de sa carrière pratique qui ne dévoile la profondeur et la

ly. LBS BEATITUDES

Ainsi, dans toutes les directions et sous tous les points de vue, nous reconnaissons qu'au début de son ministère Jésus se présente simplement comme le Réformateur d'Israël. Par-

pareté de sa vie religieuse intense, en communion ayec le Père et qui ne soit pour nous une révélation des sentiments et pensées que nous doTons éprouver dans notre vie ici-bas.

Weiss : « Si son activité publique est le commencement de la réalisation du royaume de Dieu, la conséquence s*impose que Jésus en est le fondateur attendu. Jésus n'a pas pensé modifier le sens de Tidée du Messie, il était persuadé de répondre à Tidée prophétique authentique du Messie. »

Nous souscrivons pleinement au jugement de Reuss. a Si nous ne nous trompons pas étrangement, ce n*est ni le fait matériel de Tincarnation, ni le fait théologique de la messianité, qui est déclaré par le nom de Fils de rhomme, mais bien le fait à la fois éthique et évangélique de la réalisation de Tidéal moral dans la personne de celui qui revendiquait le privilège d*un pareil nom. »

Nous croyons qu'on fait fausse route en attribuant à Jésus la pure et simple acceptation de Tinterprétation juive du Messie do Daniel et d*Hénoch, comme Wabnitz (Encyclopédie Lichtenberger, art. Oint) qui voit dans la désignation de Fils de l'homme « à la fois son origine supra-terrestre, sa préexistence personnelle, et sa dignité de juge suprême de l'humanité. »

Nous ne voulons pas rappeler ici toutes les explications données du nom de Fils de Thomme. Nous ne signalerons que les plus récentes. Celle de Wendt a das Verbundensein der messianischen Wûrde mit niedrig menschlichen Wesen. » C'est la reproduction de la pensée de Sabatier, qui voit dans ce titre « l'appel à une révélation supérieure, à Tautorité prophétique qu'il s'arrogeait dès le commencement..., en présence du contraste de son apparence extérieure et de sa mission divine. »

Celle de Beyschlag, qui, rapportant justement l'origine de ce titre au passage messianique de Daniel, l'interprète ainsi: « der gottbelehnte Trâger des von oben stammenden, vom Himmel her zu stiftenden Reiches, der Bringer des Reiches Gottes. » Nous croyons que ce n'est pas encore suffisant; oui, Jésus se désigoe comme le messager divin qui apporte à la terre le royaume de Dieu et par là opère la séparation immédiate entre la part de vérité et la part de fausseté dans les espérances messianiques du peuple, mais dans sa conscience Jésus sait positivement par quel trait spécial il est désigné clairement au peuple pour cet office et c'est à ce point caractéristique qu'il fait allusion, à savoir sa parfaite sainteté appuyée sur la communion intime avec le Père.

LE RÉFORMATEUR d'iSRAEL 119

tout il a des modifications importantes à faire subir aux indiyidus, aux institutions, aux espérances, à l'état des corps et des esprits. Et la source et le principe de cette réforme, c'est lui- même, c'est sa vie intérieure, ce sont ses dispositions et les lumières spéciales qu'il doit au Saint-Esprit, c'est sa conscience personnelle fécondée par l'influence de l'Esprit. Introduire dans toutes les manifestations de la vie nationale et de la vie privée sa manière de sentir, de vouloir, de penser, de vivre, transformer ainsi tous les individus à son image, c'est pour lui la manière de réaliser sur la terre le royaume de Dieu. Et certes, il faut reconnaître qu'il ne se trompe pas et que c'est bien là la méthode qui devait lui paraître la meilleure et la plus sûre. Et nous possédons heureusement à ce sujet un exposé très détaillé de sa pensée, le Sermon sur la Montagne. C'est là le résumé clair et succinct des réformes qu'il a en vue '.

Nous reconnaissons donc ici que la tentative que nous faisons de retrouver sous une forme complète la pensée de Jésus dans cette première période de son ministère, de présenter en un ensemble coordonné ses vues comme réforma* teur d'Israël, se rattache directement au travail de l'auteur de l'évangile grec selon saint Matthieu, qui nous a conservé

' M. de Pressensé ei prime cette idée sous une forme malheureuse : « Le Discours sur la Montagne est bien la charte de 1* Eglise judéo-chrétienne par le soin qu*il met de rattacher aux révélations et aux institutions du passé, le développement nouveau de la vie religieuse inauguré par le Christ. »

On ne parvient pas à se faire une idée juste du Sermon sur la Montagne, tant qu'on ne reconnaît pas qu'il s'agit là tout simplement d'une tentative de réformation qui ferait d'Israël la réalisation du Royaume. Qu'on voie seulement l'embarras de Weiss : « Jésus n'a pas l'intention de donner une nouveUe loi à la communauté de ses partisans. En effet, si en elle le péché est déjà vaincu, surmonté, elle n'a pas besoin de loi, mais si le péché y r^ne encore, eUe est aussi peu capable d'accomplir une loi nouvelle que la théocratie Israélite l'avait été de supporter la loi mosaïque. » Alors Weiss s'arrête à cette idée « que Jésus dépouille des enveloppes de la loi juive le noyau, qui correspond à la volonté de Dieu, et qui comme tel est la forme et le but à atteindre dans le royaume de Dieu. »

en un discours des maximes et des réflexions de Jésus sur des sujets différents, avec cette seule unité que ce sont des modifications que Jésus apporte aux habitudes contemporaines, que c'est une polémique contre les dispositions juives, avec le seul but d'établir partout en souveraine la conscience de Jésus ^ Peut-être pouvons-nous remonter plus haut encore et attribuer cette idée à Tapôtre Matthieu, dans ses Logia hébreux. Peut-être enfin pouvons-nous nous rattacher à Jésus lui-même, en supposant, ce qui n'a rien d'invraisemblable, que dans un discours il a abordé tous ces sujets divers, réunis en son esprit par sa pensée de réforme générale. Quoi qu'il en soit de ces hypothèses, une chose est certaine, c'est que dès les premiers temps du christianisme on a possédé un exposé très détaillé des vues de Jésus sur les réformes qui auraient fait du peuple juif la réalisation du royaume de Dieu sur la terre. C'est ce Sermon sur la Montagne que nous allons étudier, en mettant constamment en parallèle avec la pensée de Jésus les préjugés ou habitudes des contemporains que la parole du Maître est destinée à combattre.

Les Juifs attendent le royaume des deux. 11 est d'après

^ « Le Discours sur la Montagne est évidemment compose de parties qui n'offrent entre elles aucun lien et qui ont été artificiellement rapprochées. Le chapitre xxiii de Matthieu contient tout ce que la tradition avait conservé des reproches que Jésus, à diverses occasions, adressa aux pharisiens. Les sept paraboles du chapitre xiu n*ont sûrement pas été proposées par Jésus le même jour et de suite. » (Renan.)

Weizsâcker voit une collection de discouis de Jésus analogue au Sermon sur la Montagne : 1° dans la source employée par Luc, ix, 51-xvui, 14. 2° Matth., X, 5-15. 3° Matth., x, 17-23, deux sujets connexes soudés par Fauteur canonique. 4<* Matth., xviii. 5° Matth., xxi, 28-xxii, 14, paraboles exposant le jugement de Jésus sur le peuple et ses conducteurs. 6» Matth., XIII, et parallèles, avec cette différence entre les deux types, que dans Matthieu Tordre est donné par cette idée fondamentale : renseignement de Jésus sur le règne de Dieu; dans Marc et Luc, la conduite des disciples en rapport avec l'enseignement par paraboles. 7» Matth., xxiii, qui répond bien à Tesprit de la communauté primitive, mais pas du tout à celui de renseignement de Jésus. Quant au Sermon lui-même, Weizsâcker y voit une sorte de législation composée en vue de la communauté et par la communauté elle-même.

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leurs espérances promis à tout enfant dlsraël. II suffit d'appartenir à la descendance charnelle d'Abraham pour y avoir droit. Il donnera à ceux qui y participeront tous les avantages, toutes les satisfactions et toutes les prospérités matérielles, en sorte que l'existence terrestre à ce moment répondra à toutes les aspirations, à tous les besoins du cœur des membres du royaume. En outre, il assurera leur supériorité sur tous les autres hommes, la victoire d'Israël sur toutes les autres nations, non point par des procédés pacifiques, par l'ascendant de l'esprit, mais par la conquête guerrière de toute la terre. A ce moment, on sera convaincu que le peuple juif a mérité ces bénédictions de Dieu et ces incomparables privilèges par l'éclat de ses vertus, par la justice acquise par tous ses membres. Mais pour ceux qui n'ont pas voulu reconnaître le peuple juif comme le peuple de Dieu, qui se sont révoltés contre Dieu ou qui persisteront à servir de faux dieux, pas de grâce, pas de quartier, pas de miséricorde ! Il ne leur restera que le choix entre une prompte soumission ou l'anéantissement.

A ces espérances exaltées, charnelles et nationales, Jésus ne peut pas souscrire. Il voit trop clairement qu'elles n'ont aucune chance d'être jamais réalisées. Tout d'abord, à sa propre expérience, en jugeant de rétablissement du royaume de Dieu d'après son état personnel, il reconnaît que ce royaume est de sa nature tout moral. Ah ! certes, il ne nie pas que le royaume soit destiné aux Juifs, cette espérance de son peuple est confirmée pour lui par le simple fait de sa naissance au sein d'Israël. Ainsi les Juifs ne se trompent pas en disant que le royaume est pour Israël, mais ils sont dans une étrange erreur en supposant qu'il suffit pour en faire partie d'être enfant d'Abraham (Matth.,iii,9). Non, il y a des conditions morales à remplir, et ces conditions sont fournies à Jésus par l'expérience personnelle de son ministère auprès du peuple. En fait, qui se montre favorablement disposé pour ce royaume que Jésus prêche, représente en ce moment à lui seul et veut établir ? Les pécheurs qui sentent leur misère

morale, et éprouyent le besoin d'en être délivrés. Heureux donc les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux (Matth., v, 3). L'expérience de sa propre existence lui apprend que les bénédictions spirituelles sont la principale chose dans le domaine du Royaume et souvent la seule chose, en sorte qu'il y aura beaucoup de déception et de désillusion dans les masses populaires, quand elles viendront à comprendre que les mains du Messie ne sont pas remplies de biens terrestres immédiats dont il n'y aurait qu'à jouir. Et déjà à l'expérience restreinte de sa carrière débutante, il constate que les riches, les heureux de la terre, ceux qui trouvent la réalité présente bonne, agréable et facile, n'apprécient pas à leur valeur les perspectives que Jésus leur ouvre (Luc, vi, 24 -25), tandis que ce sont les humbles, les pauvres, pour qui l'existence terrestre est dure, et tout particulièrement ceux qui souffrent ici -bas, ceux qui pleurent (Luc, vi, 20-21), qui saluent avec joie l'apparition au milieu d*eux de Jésus, qui s'attachent à lui et le suivent, et trouvent dans les biens spirituels qu'il apporte une compensation suffisante à leurs misères. Heureux donc les affligés, car le royaume des cieux sera pour eux la vraie consolation (Matth., v, 4).

Le royaume une fois établi ici~bas par Dieu est bien appelé à conquérir un jour toute la terre, mais ce ne sera pas une victoire sanglante, ce ne sera pas par des moyens violents. Au contraire, les armes employées seront absolument paci« flques, l'influence sera celle de la persuasion. Que les ardents, les belliqueux renoncent donc à l'espérance de cette merveilleuse campagne. Ce sont les paisibles, les doux, ceux qui supportent le mal plutôt que de le faire, qui doivent un jour posséder la terre (Matth., v, 5). La victoire ne sera pas remportée par des soldats vaillants et cruels, mais ces fils de Dieu qui assureront le triomphe de leur Père n'auront d'autre préoccupation que de procurer la paix (Matth., v, 9.)

L'établissement du royaume au sein d'Israël ne sera d'aucune manière le prix des vertus et des mérites d'Israël. S'il fallait attendre que la justice du peuple soit suffisante, les

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limites en seraient éternellement reculées. Le royaume sera la récompense de l'aspiration à la justice, du besoin de la justice, besoin que Thomme se trouve incapable d'assouvir, et qui devient alors si fort, si impérieux, qu on peut le comparer aux besoins naturels delà faim et de la soif et aux souffrances atroces qu'ils procurent. C'est marcher sur une mauvaise route, c'est s'avancer dans une fausse direction, que s'enorgueillir de ses vertus et en faire le compte. La vraie préparation au royaume, c'est de sentir le besoin ardent et inassouvi de la justice, l'aspiration jamais satisfaite k la sainteté. Heureux donc ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés (Matth., v, 6).

Cependant il est une condition indispensable, celle précisément à laquelle on ne songe pas, pour que le royaume puisse être offert à un homme, pour qu'il puisse voir le royaume de Dieu. C'est la comparaison de son propre état avec les dispositions de ses auditeurs, c'est la constatation des différences qui se manifestent parmi les hommes qui l'approchent et la recherche de leur cause vraie qui donnent à Jésus l'indication de cette condition, la pureté du cœur, un cœur sincère et droit (Matth., v, 8). Aussi, plutôt que de songer à entasser les manifestations de piété et l'exécution des devoirs de justice, il vaudrait mieux purifier son cœur, se faire des dispositions droites et sincères.

Cest encore une erreur que de se représenter le royaume sous cette forme terrible de l'anéantissement des ennemis de Dieu. Hélas ! si la colère de Dieu voulait sévir contre les coupables, il n'y aurait plus de place ou plutôt plus d'éléments pour la constitution d'un royaume de Dieu. Mais Jésus le sait par son ministère commencé, c'est au contraire le pardon qui est offert aux pécheurs, la miséricorde de Dieu qui va se manifester à leur égard. Ceux donc qui nourrissent des sentiments de vengeance implacable, ceux qui n'éprouvent aucune pitié, vont se trouver bien déçus, bien désorientés. Quoi!- pas de dures représailles, pas de cruels châtiments ! Et ils ne pourront ni comprendre, ni admettre ce déchaînement de miséri-

corde. Mais ce qui sera le plus terrible encore pour eux, c'est que, dans leur intransigeance de colère contre les ennemis du peuple, ils auront complètement oublié leur propre besoin de pardon; ils ne peuvent être fanatiques à ce point que parce qu'ils négligent leur propre culpabilité. Malheur à eux, ils se mettent en ces conditions où le pardon ne peut pas les atteindre. Heureux au contraire les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde (Matth., v, 7). Il est vrai, le royaume ne s'établira pas sans lutte, mais c'est qu'il provoquera une terrible résistance de la part du monde ennemi. Il y aura des douleurs, des soufifrances et des persécutions, mais pour les membres du royaume. Ce ne sont pas les ennemis de Dieu qui auront le plus à pâtir, mais ce sont précisément ceux à qui appartient le royaume des cieux (Matth., v, 10) qui verront sur la terre toute espèce d'épreuves les atteindre , qui subiront les malédictions du monde. Ils seront insultés et poursuivis. On dira d'eux toute espèce de mal (Matth., v, 11). On leur fera subir le sort misérable que les ancêtres du peuple ont de tout temps infligé aux prophètes de Dieu (Matth., V, 12; Luc, vi, 22-23). Ils n'ont donc pas lieu de s'en étonner. N'est-ce pas une loi générale que le monde soumis au péché résiste aux efforts des serviteurs de Dieu et leur fait cruellement expier les succès qu'ils remportent sur lui ? Mais n'est-ce pas aussi une mesure de pure équité que Dieu rétribue les souffrances endurées pour lui, et accorde dans les cieux une récompense à ceux que le monde a persécutés pour la justice ?

Nous voyons que les Béatitudes ^ ne sont autre chose que la réformation par la conscience et l'expérience de Jésus de Nazareth des dispositions contemporaines en vue du royaume. Le royaume de Dieu attendu est sur le point de se réaliser, mais l'état d'âme et d'esprit de la nation juive est tel que ce royaume ne serait ni compris, ni accepté. Heureux donc

^ Nom ne partageons pas l'opinion de Beyschlag que Luc noua a conaervé mieux que Matthieu le commencement du Sermon sur la Montagne.

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ceux qui ont su échapper à cette influence nationale et conserver en eux les dispositions intimes et les sentiments qui leur permettront de reconnaître d'emblée le premier symptôme de réalisation du royaume. Qu'il y ait encore de tels hommes, c'est une grande joie et une grande espérance pour Jésus. C'est là, au milieu de l'humanité devenue, sous l'influence du péché, insipide pour Dieu, et menacée de se corrompre entièrement, le sel (Matth., v, 13), c'est-à-dire ce qui lui donne encore du goût pour Dieu et retarde la corruption. Ce sontlà, aumilieudel'humanité plongée dansles ténèbres du péché, les seuls points lumineux aux yeux de Dieu (Matth., V, 14), les seuls foyers de clarté pour les autres hommes. Mais c'est aussi pour Jésus le sujet d'une grande inquiétude. Si par malheur l'influence du péché s'étendait aussi sur ces hommes qu'il vient de déclarer bienheureux, pour leur ôter leur saveur! (Matth., v, 13.) Mais c'est aussi pour Jésus l'occasion d'une grande tâche. Il faut qu'il amène ces lumières à ne pas demeurer dans l'obscurité, couvertes par le boisseau, il faut qu'il les établisse sur la montagne, bien en évidence, il faut que cette clarté luise aux yeux des hommes pour la gloire du Père qui est dans les cieux (Matth., y, 15, 16).

Après avoir ainsi indiqué nettement à quelle catégorie d'auditeurs il s'adresse, ceux-là seulement qui acceptent la transformation apportée par sa conscience et son expérience aux dispositions messianiques des Juifs contemporains, Jésus va exposer successivement en quoi consiste la Réformation qu'il se propose d'accomplir et dont la réalisation amènerait Tavénement du royaume, en examinant tour à tour le domaine moral, le domaine religieux et le domaine pratique*.

^ Beyschlag voit entre les Béatitudes et le reste du Sermon sur la Montagne une frappante contradiction : la possession du royaume liée d'une part à quelques dispositions faciles, de Tautre aux conditions morales les plus difficiles : la justice poussée à la perfection. En réalité, cette apparente contradiction se réduit à ce développement de la pensée de Jésus qui indique d'abord les conditions indispensables à la possibilité du royaume et passe ensuite à l'exposition de la tâche du royaume réclamée de ceux qui ont déjà complètement rempli les conditions d'entrée.

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