LB RÉFORMATEUR D*ISRAEL
meot de Texpérience de Jésas et de la comparaison toute naturelle qu'il fait entre sa justice et celle des scribes et des pharisiens. Tant qu'il s'agit de l'état juif et de la direction des affaires civiles, la justice des contemporains est bien suffisante ; mais, s'il est question du royaume, il faut qu'à l'exemple de Jésus, ceux qui veulent en devenir membres, connaissent une justice qui l'emporte de beaucoup sur celle des scribes et des pharisiens (Matth., v, 20).
Et Jésus développe sa pensée en quelques exemples : l'interdiction du meurtre devient, d'après cette conception nouvelle de la justice, l'interdiction de la colère, de l'envie, de la jalousie, de tout sentiment quelconque qui pourrait conduire à vouloir tuer ; l'interdiction de l'adultère devient l'interdiction de la convoitise, de tout sentiment quelconque qui pourrait conduire au désir de l'adultère ; l'interdiction du parjure devientl'interdiction du sermentlui-même, de toute expression comme de toute disposition qui provient de l'habitude de ne pas dire scrupuleusement la vérité.
Mais encore la loi en tant que loi civile ne peut réclamer de l'homme, à l'égard de l'homme, que la stricte justice, que la rétribution exacte. Et le contemporain de Jésus estimait avoir respecté la loi quand il avait rendu à chacun ce qu'il lui devait (Matth., v, 38-48), bienfait pour bienfait, injure pour injure, douceur et bonté pour bienveillance, violence pour violence. Et, au point de vue de la justice civile, on ne peut rien exiger de plus. Mais du moment où il est question, non de la vie de société, mais de l'existence du royaume, on comprend que la rétribution exacte ne suffit plus et que la justice n'est pas le dernier mot des relations des hommes entre eux. U faut que la rétribution cède le pas à la charité. Tant que les hommes ne songeront qu'à respecter l'équité dans leurs rapports, il n'y aura pas entre eux la relation fraternelle qui est la vie du royaume ; il faut que les cœurs s'adoucissent et s'attendrissent, il faut que la bonté, la bienveillance et la charité y viennent partout arrêter le développement fatal qui enchaîne le mal au mal, l'injure à l'injure. Autrenaent le
royaume où les hommes admis ne seront pas des saints, présenterait de nouveau le triste spectacle de la puissance du péché. Le moindre tort commis entrsânerait une succession indéfinie de représailles, et du coup le royaume se trouverait détruit. Il faut pour que le royaume subsiste et compte parmi ses membres les hommes imparfaits, en voie de perfectionne ment, que la charité rompe la chaîne fatale qui entraîne à la suite du tort reçu, le besoin de la vengeance ^ Comment Jésus fait-il cette remarque si naturelle et si importante ? En comparant ses dispositions et celles des Juifs stricts, en reconnaissant en lui les dispositions de charité qu'il réclame ici des. membres du royaume. De quelles raisons Jésus appuie-t-il cette recommandation ? Il montre que le Royaume ressemblerait exactement à Tétat actuel des relations entre publicains et païens (Matth., v, 46,47) s'il y régnait seulement la justice. Et d'autre part, il donne l'exemple du Roi (Matth., y, 45), du Père qui est dans les cieux, de Dieu, qui ne traite pas les hommes selon la rétribution exacte, puisque déjà dans l'ordre de la nature il ne met pas de distinction dans ses bienfaits entre les bons et les méchants.
Jésus expose sa pensée en quelques exemples, montrant comme un petit tableau de la vie du royaume (Matth., v, 39- 42 ; Luc, VI, 37-38). Dans ce domaine idéal, on ne rend pas les coups reçus, mais au contraire on en demande d'autres, et c'est le moyen vrai d'une réconciliation complète ; on ne
*■ Nous nous trouvons ici en contradiction avec M. de Pressensé. a La scène de la femme adultère si touchante ne s'explique que par la distinction tranchée entre la religion et TEtat. Dans toute autre supposition, les bases mêmes de l'ordre social seraient ébranlées, car le droit public serait désarmé par la miséricorde faussement appliquée. » Tout au contraire le royaume de Dieu que Jésus veut établir sur la terre suppose la fusion complète de la religion et de TÈtat ou du moins la pénétration de l'Etat luimême par la religion. Seulement il faut supposer le royaume établi, et dans son sein Thomme encore esclave du péché. Alors, en admettant l'adultère retrouvé dans le sein même du royaume, le pardon se substituant à la répression, contribuerait certainement mieux qu'eUe à rattacher entièrement au bien. Mais ce n'est possible que dans le milieu du royaume réalisé.
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refuse pas un yêtement à qui prétend y avoir droit, mais on lui en donne deux, et c'est la méthode vraie d'une entente fraternelle ; on donne aux autres deux fois le temps et les services qu'ils réclament, et c'est la condition vraie d'une paix ininterrompue.
Ainsi, au point de vue moral, voici l'état du royaume : la loi établie pour régler les rapports des hommes, quelle qu'elle soit, respectée, exécutée non seulement à l'égard des actions visibles des hommes, mais à l'égard des intentions connues de Dieu seul, mais dans le cœur, dans les dispositions les plus intimes S et ainsi comprise et pratiquée, que lajustice stricte ne suffit pas et doit encore être complétée et couronnée par la charité ^ C'est là la tâche morale du royaume, telle que Jésus la détermine à la clarté de sa
^ Ce qae Sabatier appelle c tranafèrement de la loi de Textérieur à Fintérieur ». « L*obligation n*est plus dans la lettre de la loi, mais dans la Yolonté du Père qui se manifeste incessamment dans notre conscience et la morale n'a plus de limite. »
^ Nous trouvons Texpression de Reuss insuffisante : « L'accomplissement de la loi, dans le sens évangélîque, est le point de vue d*après lequel le devoir loin de se présenter comme un acte légal et extérieurement conforme à la lettre d*un commandement, est rattaché à Tidée delà perfection divine et dérivé du sentiment religieux qui en découle. » L'originalité de Jésus, c^est de faire découler toute la loi des deux commandements principaux (Beyschlag). Mais cette remarque juste entraîne Beyscblag à faille dépendre tous les exemples que Jésus donne de Texécution de la loi comme il la comprend, de l'application aux ordonnances particulières de ces deux commandements. Nous croyons être dans la vérité historique en affirmant que c'est plus tard, secondairement, que Jésus lui-même a déclaré que sa réformation morale revenait en somme à ramener toute la Loi à deux commandements principaux qui dictent la conduite à tenir en chaque cas particulier. Voir à ce sujet Beyschlag, N'àchstenliehe et Qottesliebe. « Tous les préceptes particuliers n'ont d'autre objet que de faire connaîtra comment doit se [conduire Thomme qui aime Dieu de tout son cœur et son prochain comme lui-même... D'où il résulte que tous les préceptes qui n*ont pas pour objet de déterminer telle ou telle des conséquences pratiques de l'amour de Dieu ou de l'amour du prochain n'ont point de videur absolue étemelle. » (D.-H. Meyer).
Hamack : « Jésus accomplit la loi en mettant chacune des prescriptions spéciales en rapport avec les principes moraux fondamentaux exposés dans la loi mosaïque elle-même. »
conscience, c'est là la Réforme morale qu'il voudrait introduire en Israël pour y établir le royaume.
A cet exposé Jésus n'avait rien à ajouter, mais- plus tard il comprit qu'il fallait encore indiquer clairement quels sont les devoirs principaux, fondamentaux, que l'homme ne doit jamais oublier et d'où découlent tous les autres. En présence de cette difficulté pour l'individu de retenir et de comprendre tous les détails de la loi morale et, pour le mettre en état de déterminer lui-même en chaque cas particulier quel est son devoir, Jésus réduit la loi à deux ordonnances principales : l'amour pour Dieu et l'amour pour le prochain (Matth., xxii, 34-40 ; Marc xii, 28-34 ; Luc, x, 25-27), c'est-à-dire pour tout homme que Dieu place sur notre chemin, et qui a besoin de notre intervention en sa faveur (Luc, x, 29-37); l'amour pour Dieu dépassant toute autre considération, et lamour pour le prochain allant jusqu'à ce point, bien facilement re connaissable pour chacun, de l'affection qu'il se porte à luimême. Aimer Dieu plus que tous et tout, et aimer tout homme juste autant que soi. C'est bien là le résumé de la pensée de Jésus, puisque le devoir est ainsi du domaine intime des sentiments, et que la disposition réclamée, c'est lamour.