VI. LA HÉFORME DU CULTE IiNDIVIDUBL
Après l'examen du domaine de l'activité morale, Jésus passe à l'étude du domaine des manifestations de la piété. Le peuple d'Israël est à ce sujet extrêmement scrupuleux.On ne se contente pas d'une piété sincère, qui ne se montrerait pas en pratiques de dévotion. Il semble qu'à ce sujet les contemporains soient exemplaires, zélés comme ils le sont pour le respect de toutes les traditions. Mais Jésus sent une différence profonde entre l'expression de sa piété et les habitudes religieuses de son peuple. Il s'aperçoit que tout est fait autour de lui pour attirer l'attention des hommes (Matth., vi, 1).
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Quelqu'un veut-Q faire l'aumône (Matth., vi, 2), il l'annonce publiquement. Ce n'est donc pas uniquement pour être agréable à Dieu et pour respecter sa volonté, pour devenir son instrument dans le soulagement des malheureux, mais pour acquérir la réputation de générosité, de libéralité. Quelqu'un prie-t-il (Matth., vi, 5), c'est avec des gestes et une attitude destinés à avertir tout le monde qu'il est en prière ; ce n'est donc pas uniquement pour être en rapport avec Dieu, mais pour montrer sa ferveur et acquérir la réputation de piété ardente. Quelqu'un prie-t-il (Matth., vi,7), c'est en employant de longues phrases» dites avec rapidité, avec volubilité, sur un ton monotone ; ce n'est donc par pour être entendu de Dieu, mais bien des hommes, et acquérir la réputation de piété sincère et de besoins religieux abondants. Quelqu'un jeûne-t-il (Matth., vr, 16), c'est en se donnant un visage décomposé, c'est avec les symptômes de l'épuisement et de la souffrance. Ce n'est donc pas pour être plus apte aux soins religieux, pour entrer mieux en relation intime avec Dieu, mais bien pour être vu des hommes et jugé par eux austère dans sa piété.
Tout cela, c'est donc de l'hypocrisie, ce sont des manifestations de dévotion qui n'ont point de place dans le royaume. Ah! si Ton veut que le peuple d'Israël devienne véritablement le lieu de la réalisation du royaume, il y faut une réformation radicale. La religion, c'est la relation de 1 arae avec Dieu ; il n'y a donc de vraiment religieux que ce qui est fait uniquement en vue de Dieu, il n'y a de pieux que ce qui regarde Dieu seul. Toute manifestation de piété qui n'est pas destinée uniquement à Dieu est hypocrite et doit être bannie du royaume. Veut- on faire l'aumône, que ce soit en secret et de manière à l'oublier soi-même (Matth., vi, 3-4). Veut-on prier, que ce soit en un lieu retiré, qu'on se présente seul devant Dieu, et qu'on expose simplement et posément ce qu'on veut dire à Dieu (Matth., vr, 6). Veut-on jeûner, qu'on en évite soigneusement toutes les apparences (Matth. vi, 17-18). Le principe qui doit diriger toute manifestation religieuse, c'est
de ne rien se permettre, de ne rien rechercher que pour Dieu, qu'en vue de Dieu seul. Tout ce qui déroge à cette règle sage est de l'hypocrisie.
Jésus revient en d'autres occasions sur ces pratiques de la dévotion, pour en déterminer plus exactement la signification. La valeur de l'aumône n'est pas en proportion de la quotité du don, mais bien du sacrifice qu'on s'impose (Marc, XII, 41-44 ; Luc, xxi, 1-4). Le jeûne doit exprimer un sentiment réel de tristesse, en sorte qu'il ne faut pas jeûner du tout quand on n'a aucune raison sérieuse d'humiliation et d'angoisse (Matth., ix, 14-15; Marc il, 18-22; Luc, v, 33-39). Quant à la prière, Jésus n'avait aucune raison de rien ajouter aux principes qu'il vient d'établir et qui suffisent pour diriger tout homme. Aussi, est-ce seulement sur la demande formelle de ses disciples qu'il leur donne un exemple de prière pour bien graver dans leurs cœurs les dispositions qu'ils doivent revêtir, en se présentant devant Dieu. La préoccupation de l'homme doit d'abord se porter sur les intérêts de Dieu, l'homme doit avoir à son cœur avant tout que la sainteté de Dieu soit reconnue, que sa domination soit acceptée, son autorité respectée, sa volonté exécutée. C'est seulement après avoir confessé ainsi son désir principal que les desseins de Dieu s'accomplissent, qu'il en peut venir à exposer ses besoins particuliers en commençant, sans idéalisme raffiné, parles besoins matériels, pour finir par les besoins moraux plus importants et plus pressants (Matth., vi, 9-13; Luc, xi, 1-4).
Mais, il faut en convenir, on retire de ces dévotions en proportion des intentions qu'on y apporte (Matth. , vi, 2, 5,16). Les hypocrites qui n'ont d'autre but que d'acquérir une haute réputation de piété atteignent ce résultat et sont regardés par tous les hommes comme des modèles ; mais Dieu n'a pas de récompense à accorder à ces âmes qui ne se préoccupent pas de lui. Les humbles membres du royaume qui n'ont d'autre but que de plaire à Dieu, que de demeurer en relation avec Dieu, obtiennent ce qu'ils cherchent (Matth., ti,
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4,6,18), la faveur, la grâce, la béQédiclion de Dieu, mais les hommes n'accordent ni attention, ni récompense à ceux qui ne se préoccupent pas d'eux. Ce n'est là que justice. Mais il faut choisir entre ces deux voies (Matth., vi, 24), et Jésus ne peut hésiter pour lui et pour ses disciples, car à quoi servent les trésors terrestres, la bonne réputation acquise, en comparaison des biens célestes, qui sont autrement importants et durables (Matth., vi, 19-21 ; Luc, xii, 32-34). C'est ainsi que se dessine l'état religieux, ou du moins l'état des manifestations religieuses au sein du royaume : les formes et les cérémonies, quelles qu'elles soient, respectées et suivies avec l'intention seulement de témoigner par elles de ses sentiments à l'égard de Dieu, de trouver par elles le moyen facile d'entrer en relation avec Dieu. C*est là le programme de la piété dans le royaume, tel que Jésus l'a fixé d'après sa propre expérience, c'est là la Réforme religieuse qu'il voudrait introduire en Israël pour y établir le royaume.
yil. LA REFORME DE tA VIE PRATIQUE
Enfin y Jésus passe à l'examen du domaine pratique et indique un certain nombre de réformes, sans cohésion, sans rapport direct entre elles, mais qui ont toutes pour but unique de rendre la vie du peuple d'Israël digne du royaume, de faire d'Israël, de la nation juive, la réalisation commencée du royaume. La disposition générale que Jésus rencontre chez ses contemporains, c'est une préoccupation constante et exclusive des choses de la terre, de la vie et de ses besoins, un souci permanent de l'avenir (Matth., vi, 25-34; Luc, XII, 22-31). Il reconnaît de suite, en comparant les habitudes dépensée de ceux qui l'entourent à son état personnel, qu'en réalité les hommes ont très peu de confiance en Dieu, qu'ils s'eo remettent difficilement h Dieu du soin de diriger
leur yie, qu'ils préfèrent prévoir, calculer, tout organiser d'avance. Dans cette voie, ils ne s'en tiennent pas aux précautions légitimes, mais quand ils ont atteint la limite de leurs efibrts personnels, ils restent absorbés dans l'attente ou l'appréhension de ce qui ne dépend plus de leur volonté. Ce ne peut être un trait de l'organisation du royaume. 11 faut absolument que les hommes apprennent à se décharger de leurs soucis sur Dieu, qu'ils deviennent confiants. Us ont une seule préocupation légitime qui réclame leurs forces et leur temps, c'est la préoccupation du royaume de Dieu et de la justice telle que Dieu l'entend et la réclame d'eux, et toute autre préoccupation porte atteinte et ombrage à ce souci nécessaire et supérieur. Dans le domaine du royaume, il faut compter sur le secours de Dieu et le lui demander hardiment (Matth., Yii, 7-11 ; Luc, XI, 5-13), comme dans la famille, l'enfant s'attend avec une entière confiance à l'aide de son père, et accepte de lui sans défiance, sans soupçon, ce qu'il lui donne en réponse à ses requêtes.
Jésus remarque, chez ses contemporains, une disposition générale à une extrême sévérité dans les jugements moraux qu'ils portent les uns sur les autres (Matth.^ vu, 1-5; Luc, VI, 41, 42). En comparant à ses propres sentiments et à sa propre indulgence, il ne peut s'empêcher d'y voir un gros obstacle à l'établissement du royaume. 11 demande aux hommes de comprendre qu'ils ont besoin eux-mêmes de la bienveillance des autres pour leur pardonner leurs torts, et d'user à leur tour de bonté envers le prochain, souvent moins répréhensible qu'eux-mêmes. Ce n'est pas pour juger sévèrement autrui que Dieu a donné à l'homme une conscience, le sentiment du devoir, de l'obligation, mais pour qu'il exerce un contrôle strict sur sa propre conduite ; et il ne faut songer à appliquer l'austérité de la loi morale aux autres, qu'après avoir réglé entièrement sa propre vie sur ses prescriptions. Mais alors, Jésus fait l'expérience que celui qui est parvenu à la sainteté est plutôt disposé à une profonde compassion pour les pauvres esclaves du péché.
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Cependant rindulgence pour les pécheurs ne doit pas exclure la prudence à leur égard (Matth., vu, 6) à cause du caractère sacré des biens qui nous sont confiés. Il n'est pas bon d'offrir à tous indistinctement les réalités suprêmes du rojaume, parce qu'il y a telle disposition d'esprit qui les fait mépriser.
La règle de la conduite pratique d'un membre du royaume à l'égard de son prochain, c'est de se mettre idéalement à sa place, et de supposer qu'il est lui-même l'objet de sa propre activité (Matth., Tir, 12), afin de comprendre par cette expé* rience préliminaire la portée profonde de son intervention et de la calculer exactement en vue du résultat à obtenir.
En présence de la routine absolue qui entraînait le peuple juif dans des chemins déjà battus, larges, spacieux, aboutissant à la ruine de toute individualité (Matth., vu, 13, 14), Jésus voudrait réveiller les besoins d'indépendance, il voudrait fortifier l'originalité des caractères. 11 faut que chaque homme trouve sa porte peut-être étroite, son chemin peut-être resserré, car c'est par là qu'il arrivera à la vie. Cela ne signifie pas que chacun doive marcher solitaire, que chacun soit condamné à se frayer une route neuve, mais il faut être sage dans le choix de son conducteur (Matth., vu, 15-17), il faut apprécier, non à leurs paroles, mais à leurs œuvres, à leurs actes, la valeur de ceux qui se proposent pour diriger les âmes. En effet, il ne s'agit pas seulement d'apprendre à répéter de belles formules, de connaître par cœur une belle leçon (Matth., VII, 21-23; Luc,xiii, 23-30), il faut faire la volonté de Dieu, toujours mieux comprise, toujours exécutée avec empressement. Ceux-là qui se montrent en pratique de fidèles serviteurs du Père céleste sont seuls aptes à conduire les autres dans la bonne voie.
C'est ainsi que Jésus donne les conseils pratiques qui découlent de son expérience, et qui, bien entendus et mis à exécution, transformeraient la vie habituelle des Juifs, feraient de leur milieu de société, de leurs habitudes, de leur existence, la réalisation commencée du royaume. Mais l'essentiel,
c'est qu*OQ ne secoûtente pas d'écouter Jésus, mais qu'on s'applique avec lui à la réformatiou progressive du peuple d'Israël dans tous les domaines (Matth., vu, 24-27; Luc vi» 46-49), car Jésus prévoit un terrible orage qui va fondre sur la nation, et le sort des individus dépendra de leur prudence. Ceux qui, ayant entendu Jésus, auront pratiqué pour leur compte les réformes qu'il préconise, se trouveront par là même membres du royaume et de ce fait protégés contre tous les cataclysmes; mais ceux qui auront négligé ou dédaigné ces sages avertissements, qui se seront tenus ainsi en dehors de l'enceinte du royaume, se trouveront exposés aux catastrophes. Le moment est solennel, l'appel est pressant.
Nous avons parcouru le cycle des réformes que Jésus juge nécessaires, qu'il prétend réaliser. Nous avons reconnu qu'elles sont toutes dictées d'un côté par l'état réel où se trouvent ses contemporains, état défectueux qui entrave plutôt qu'il ne favorise l'avènement du royaume, et, d'un autre côté, par l'expérience personnelle, l'état propre de Jésus, qui est le type achevé du membre du royaume. C'est la comparaison de sa vie avec la vie de ses compatriotes qui lui fait connaître les modiâcations urgentes que son activité doit produire ^
*■ Lq Sermon sur la Montagne est l*exposé clair et substantiel de la manière dont Jésus lui-même pratiquait la religion juive. Rappelons l'analyse de M. de Pressensé: « Le Discours sur la Montagne est la charte du royaume de Dieu, tel que Jésus -Christ a voulu le fonder. Entre la législation du Sinaï et cette législation nouvelle tout est contraste, bien que la seconde soit le développement légitime de la première... Ces paroles calmes et saintes sont au fond une déclaration de guerre au judaïsme dégénéré, car elles renversent tout ce qu*il adore et écartent tout ce qu'il poursuit... Jésus nous fait connaître les conditions d'entrée dans le nouveau royaume... Puis Jésus retrace en quelques mots la noble mission du nouvel Israël; il sera la lumière qui éclaire le monde et le sel qui Tempêche de se corrompre. Puis il promulgue la loi de son royaume en établissant que, bien loin d*abolir Tancienne législation, elle Taccomplit véritablement, parce qu'elle fait disparaître toutes ses imperfections. Au lieu de diminuer Tobligation morale, il Tétend et lui ouvre le domaine intérieur... La fausse dévotion est écartée comme la fausse justice... La dernière partie du Discours sur h Montaçne s'empreint d'une sévérité croissante... Par ce qu'ij
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Il est encore possible que sa parole soit entendue et comprise et qu'en conséquence son activité se borne à cette Réformation d'Israël. Mais il est possible aussi que cette première tentative échoue, que cette œuvre par laquelle historiquement, il fallait commencer, n'aboutisse pas, et que Jésus doive chercher ailleurs des conditions plus favorables k sa mission .
renverse et par ce qu*il remplace, ce discours, où Ton n*a voulu voir qu'un judaleme épuré, déploie Tétendard de la nouvelle alliance. »
D.-H. Meyer affirme bien catégoriquement : « Tous les enseignements pratiques du Sermon sur la Montagne ont leur racine dans la conscience religieuse de Jésus. » Mais il s*efibrce, au contraire, d'y montrer le développement logique d'une conception théologique : la paternité de Dieu!
Weizsâcker suppose que les premiers temps de la communauté des disciples après la mort du Maître ont été la réalisation pratique du Sermon sur la Montagne. Hypothèse pour hypothèse, le récit des Actes nous semble plus vraisemblable.
Weizsâcker ajoute : c Les collections de paroles de Jésus servirent de modèle et d'exemple pour la composition de morceaux didactiques semblables dans la primitive Eglise. L'exemple typique du procédé de transition entre la simple agrégation des discours du Seigneur et la littérature d'édification est la Lettre de Jacques, » qu'on peut appeler les Logia conuuentés par Jacques.