LA VIE SPIRITUELLE I. INGAPACITÂ DE JEAN-BAPTISTE
Dans sa tentative de réformer le peuple d'Israël pour le rendre apte à réaliser sur la terre le royaume de Dieu, Jésus vient se heurter à une incapacité générale de le comprendre et de le suivre. Ses discours paraissent originaux, intéressants, suggestifs ; ils attirent autour de lui une foule nombreuse et attentive, mais l'effet en est nul, mais aucun symptôme ne se manifeste des transformations que Jésus réclame. Sauf uq petit nombre de disciples zélés et âdèles, la nation juive se montre incapable de se réformer selon les principes et les conseils de Jésus. Suivons les diverses phases de cette douloureuse et décevante expérience.
Tout d'abord, c'est le Précurseur lui-même (Matth.,xi, 2-16 ; Luc, vu, 18-30), Jean-Bapliste qui se montre incapable de comprendre l'activité de celui qu'il a désigné au peuple comme le Messie attendu . Jean avait modifléles préoccupations messianiques en donnant la prépondérance au côté moral. Il avait accompli une œuvre magnifique et préparé le chemin pour Jésus. Mais il n'avait fait que rejeter au second plan le
côté politique et national ; il avait conservé intactes les espérances du peuple relatives au triomphe matériel et visible du Messie ; il avait bien consenti à écarter de sa propre carrière tout élément charnel et terrestre, mais il attendait du Messie qu'il se chargerait complètement et rapidement de la réalisation de cette partie importante du programme messianique.
C*est là une faiblesse bien naturelle et bien excusable. Nous le trouvons fidèle à ce que Dieu lui a donné, et nous ne croyons pas que Dieu pût réclamer de lui davantage. Sa mission était parfaitement claire et nettement délimitée: préparer le chemin moral pour le Messie, disposer les cœurs, les esprits à la venue du Messie en les amenant au niveau moral nécessaire. Cette tâche, il s'y est consacré tout entier, il Ta remplie dans la mesure de ses forces ; mais si Jean avait été capable de comprendre entièrement la carrière messianique comme Jésus lui -même, il aurait été Tégal de Jésus ; il lui aurait fallu pour cela Texpérience do Jésus. De Texpérience morale et religieuse de Jean découle la carrière du Baptiste avec toute sa grandeur et avec cette faiblesse qu'il restait attaché aux espérances charnelles de son peuple. De l'expérience de Jésus seul résulte cette conception supérieure de la carrière messianique, qui écarte pour longtemps, jusqu'au bout, ce qui est terrestre, ce qui a trait à la gloire d'ici -bas. Il ne faut donc pas parler d'infidélité ou de culpabilité, mais bien d'incapacité et de faiblvisse de la part de Jean.
Quant à la scène du baptême, rappelons qu'elle n'avait une valeur probante qu'autant que la vie de Jésus se montrait en accord avec les prévisions et promesses de l'Ancien Testament. C'est Jésus le premier, et après lui ceux qui ont vécu dans son intimité et sous son influence, qui ont pu comprendre qu'il se produisait dans l'histoire d'Israël un événement capital, dépassant tout le niveau de l'Ancien Testament, comme le couronnement dépasse l'édifice. Mais Jean ne serait pas l'homme moral, qui entreprend l'œuvre de relèvement moral de son peuple, s'il ne se tenait pas strictement sur le terrain de l'ancienne alliance, s'il ne procédait avec cette prudence
admirable, de contrôler et d'apprécier ses expériences à la norme des assurances delà Loi et des Prophètes. Au baptême, il a reconnu en Jésus un homme qui lui est supérieur, mieux que cela un Oint de Dieu, un être rempli du Saint-Esprit, mieux que cela, le Fils bien-aimé de Dieu. 11 en conclura que c'est le Messie, à condition que la conduite de Jésus ne lui apparaisse pas clairement en contradiction avec la carrière dépeinte à Tayance par les prophètes. Si Jean se disait : Jésus ne répond pas aux prophéties, mais à cause de ce que j*ai tu et entendu je le tiens néanmoins pour le Messie, il serait infidèle à sa position de prophète de l'ancienne alliance, de précurseur ^ La sagesse de l'Israélite pieux consiste à interpréter toujours tous les événements à la clarté des données de l'ancienne alliance. Ne cherchons pas à faire de Jean un disciple de Jésus, il ne l'est à aucun titre. Jean demeure strictement dans son rôle, en supposant que ce Jésus, qui lui est certainement supérieur, qui est messager de Dieu à meilleur titre que lui, n'est peut-être pas le Messie, mais encore un précurseur du Messie, du moment qu'il ne réalise pas Tidéal messianique, tel que Jean croit le voir dans les livres sacrés de l'ancienne alliance.
Enfin, ajoutons que sa délicatesse morale doit le pousser à souffrir très péniblement de son emprisonnement et de l'apparente indifférence de Jésus à l'endroit de cette iniquité. Si sa droiture et ses besoins moraux lui ont fait juger que l'œuvre qu'il a entreprise est l'œuvre même de Dieu, si dans sa pré dication de la repen tance, il se considère comme le messager de Dieu, l'interruption brusque et prolongée de son ministère par le caprice coupable du roi Hérode doitlui apparaître comme un odieux attentat contre la volonté de Dieu, contre l'exécution des plans de Dieu. Ce n'est pas à lui, Jean-Baptiste,
*■ Voilà ce qui explique ce que Sabatier trouve bien remarquable, « que Jésus, au lieu de lui rappeler cette scène du Jourdain pour dissiper ses doutes, le renvoie au contraire simplement aux miracles (}u*il fait actuellement ep Galilée ».
LA VIE SPIKITDELLB 141
qu*Hérode caase uq mal irréparable, mais bien au peuple entier, au Messie et à Dieu. Comment donc est-il possible que cette injustice se commette sans intervention de Dieu pour Tempêcher? Comment donc admettre qu'un messager de Dieu, comme Jésus, ne prolSte pas de cette occasion pour entrer avec éclat dans son rôle, en représentant la colère et Findignation de Dieu et en faisant fléchir la volonté rebelle du roi ? C'est ainsi que la position même du Baptiste doit contribuer à ébranler en lui la certitude que Jésus est le Messie.
Voilà précisément ce que Jésus doit constater, c'est que Jean lui-même, à cause de sa hauteur morale, de sa plus grande clairvoyance, de son entière loyauté^ est le premier à se montrer incapable de le comprendre et de l'approuver entièrement. Il est vrai que Jean ne l'entend pas et ne raccompagne pas habituellement, qu'il n'éprouve pas son influence personnelle, mais il paraît donc qu'à moins d'être son disciple direct un homme moral ne peut pas suivre Jésus dans ses projets et tentatives de réformation I C'est donc qu'il y a quelque lacune que Jésus doit d'abord combler ; c'est qu'ici s'oppose à son œuvre l'influence de quelque préjugé ou de quelque infirmité, que Jésus doit d'abord guérir; c'est évidemment que Jean se tient à un autre niveau que celui de Jésus et par conséquent du royaume. Dans le domaine qui est le sien, Jean, absolument Adèle à ce qu'il a reçu est aussi grand que possible ; mais le royaume est un domaine plus élevé et le plus petit dans cette sphère se trouvera par là plus grand que Jean.