‹ La pensée religieuse dans le Nouveau TestamentChapitre 18 sur 78 · II. IKGAPAGITÉ DES PHARISIENS · texte numérisé non relu

II. IKGAPAGITÉ DES PHARISIENS

Nous voyons ensuite les Pharisiens se montrer absolument Incapables, non pas de comprendre, mais d'admettre les réformes que Jésus veut introduire et qu'il met en pratique dans le petit groupe des disciples. A propos du sabbat (Matth.»

XII, 1-13 ; Marc, n, 23-28 ; Luc, vi, 1-11 ; xiii, 10-18 ; xiv, 1-6; Jeai), vu, 22-24), nous allons trouver leur opposition raisonnée, réfléchie, aux prétentions de Jésus. Dans son expérience personnelle, Jésus comprend que le repos du sabbat est un moyen, non un but. Dieu n'a pas l'intention de réclamer la cessation des travaux de la semaine, parce que cette cessation est bonne en soi, lui est agréable par elle-même. Il est bien évident pour Jésus que Dieu n'a égard qu'aux sentiments et dispositions du cœur, et que le repos du sabbat est simplement destiné à donner à l'homme les moyens de manifester et de développer son état intérieur moral et religieux. Ainsi, pour l'expérience de Jésus, celui-là viole le sabbat qui se contente du repos matériel, tout aussi bien que celui qui continue ce jour-là son travail habituel. Le voilà arrivé par sa propre expérience en contradiction avec les traditions nationales, qui, se donnant pour but de délimiter plus exactement et jusqu'aux détails les ordonnances de la Loi, sont parties de ce point de vue faux que le but du sabbat c'est d'empêcher l'homme de travailler, parce que c'est là chose agréable à Dieu, et se sor.t contentées de déterminer tous les genres de travaux qui sont interdits. Mais comme il ne s'agit ici que d'une différence théorique, la contradiction n'apparaîtra pas dans les faits et ne suscitera pas de conflit.

D'après l'expérience de Jésus, si l'activité matérielle peut et doit être suspendue pour donner libre cours à l'activité morale et religieuse, il est bien évident que c'est aller contre le sens même de l'institution du sabbat que d'interdire l'activité morale et religieuse. Or, il est certains cas où l'activité morale entraîne forcément une sorte d activité matérielle, une sorte d'occupation, qui n'a certes pas de rapport avec le travail habituel, mais qui n'en est pas moins du domaine sensible. Par conséquent, s'opposer à cerlaines catégories de l'activité matérielle, c'est entraver l'activité morale, c'est violer plus sûrement le sabbat, que si l'on permettait toute espèce d'activité physique ce jour-là (Marc, m, 1-6). C'est une déviation moins grave de l'intention du sabbat, de con-

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tinuer son travail habituel que de se refuser à une activité physique qui traduit et manifeste l'activité morale. L'activité morale ne peut pas être suspendue à volonté, comme l'activité physique, et bien plus, elle ne doit pas être interrompuele jour'. du sabbat, elle doit être au contraire plus ardente que jamais, puisque c'est précisément pour lui donner place que l'activité physique cesse. Voilà Jésus arrivé par sa propre expérience en contradiction avec les traditions nationales, qui ne tiennent pas compte des intentions morales de l'activité physique et proscrivent en général l'activité matérielle comme telle '. Et ici, il ne s'agit plus d'une différence théorique, mais d'application pratique, et la contradiction va passer dans les faits, et le conflit va naître inévitablement.

Il faut bien comprendre la position du Pharisien en cette question du sabbat. Pour lui, son éducation religieuse a enfermé en un tout la loi du sabbat et son explication traditionnelle, c'est un bloc à prendre ou à laisser. Il n'y a pas de distinction possible entre l'intention de Dieu et les vues des rabbins. Le sabbat est ce que les docteurs en ont fait, ou il n'est pas. Ils se trouvent en présence de Jésus, qui leur semble un homme très droit, très vertueux, très juste, mais qui 86 met en contradiction ouverte avec la loi du sabbat. Il leur faut choisir : ou abandonner leur religion, leur foi, leurs certitudes, leurs pensées, en permettant que le sabbat, institution divine, soit violé, pour s'attacher à ce novateur, qui ne dit même pas en vertu de quels principes, sur la direction

. ^ tf Accomplir un acte de miséricorde le jour du sabbat, c*était opposer la morale étemelle et divine à la morale artificielle et de convention. » M. de Pressensé se borne à affirmer ce qu*il faut expliquer, ce qu*il faut montrer en Jésus sur le vif de Texpérience. Beyschlag a ici rai.«on contre AVeiss, dans son affirmation que Jésus donne aux ordonnances rituelles de la loi, tout aussi bien qu'aux traditions des ancêtres une place subordonnée, et maintient seulement au premier rang les prescriptions morales. <c Les discours sur le sabbat marquent, dans le développement de renseignement de Jésus, ce moment décisif où le Seigneur commence à déclarer que l'observation littérale des prescriptions cérémonielles de la loi de Moïse doit cesser d*être obligatoire pour ses disciples* » (D.-H. Meyer.)

de quelle révélation divine il modifie ainsi profondément un aussi antique usage, une loi aussi solennelle, ou bien demeurer fidèles à leur vie religieuse, à leurs habitudes de famille, à leurs pensées, à leurs convictions et déclarer que Jésus, malgré sa grandeur morale est un profanateur de la loi, un homme dangereux pour la religion d'Israël. Le choix est grave, et, pour les décider, il eût fallu une influence bien profonde exercée sur eux par Jésus.

Mais, dira-t-on, n'ont-ils pas les preuves de puissance de Jésus, n'ont-ils pas les miracles ? C'est attribuer aux Pharisiens une bien faible valeur morale. Les Pharisiens sont sincèrement religieux et le miracle le plus extraordinaire et le plus évident n'aurait pas pu servir de preuve à une doctrine immorale. Ils sont capables de juger autrement que le peuple ignorant et crédule, à qui la moindre démonstration de puissance procureun éblouissement. Ils ont leur règle, leur code religieux et, avec une fidélité inébranlable, ils y rapportent tous leurs jugements. Entre le témoignage de leur tradition religieuse et le miracle, ils n'hésitent pas, c'est à leur tradition religieuse qu'ils donnent raison. Et, à ce sujet, il nous faut les admirer et les approuver. Le point faible de leur situation, c'est qu'ils ne sont pas capables de juger leur tradition religieuse, ils sont obligés de l'accepteren bloc; si quelqu'un prétend y faire des distinctions, leur base solide tombe en morceaux, à leur sens. Il faut donc qu'ils se prononcent entre leur tradition religieuse et Jésus, et il faudrait qu'ils fussent bien élevés dans leur individualité morale pour pouvoir préférer Jésus. C'est bien ce que Jésus doit reconnaître, qu'il y a pour la majorité des Pharisiens, incapacité de le comprendre et de lui donner raison. C'est ici autre chose qu'une réforme qu'il faudrait *.

*■ Le seul argument décisif dont Jésus aurait pu faire usage pour montrer aux Pharisiens leur erreur, est le suivant : Il est impossible [que ce qui froisse et contredit la conscience d*un homme saint soit d'institution divine. G*est bien ce qu'il affirme sous une autre forme. Si le Fils de Thomme abroge une ordonnance israélite, c'est bien aa conscience d'homme saint

Sous une autre forme, la même difficulté renaît dans la question relative à la souillure (Matth.xv,l-20 ; Marc, vir, 1-23). D'après son expérience, Jésus ne voit desouillure pour l'homme que dans le péché. Sous toutes ses formes, dans toutes ses manifestations et ses conséquences, le péché souille l'homme. Comment donc se mettre à l'abri de la souillure? En se protégeant du péché, en se délivrant de sa néfaste influence. Cette solution si simple, si directe n'est pas en accord avec les traditions religieuses, qui, partant de la même idée, que la souillure provient du péché, et préoccupées d'éviter tout contacts du péché, ont multiplié les prescriptions et les précautions pour prévenir l'atteinte du péché, la souillure. Pour la tra- • dition, le seul moyen de se protéger contre le péché, c'est de surveiller toutes les occasions de péché et de se hâter d'user de purification. Jésus serait absolument d'accord, s'il s'agissait par des prescriptions minutieuses de rappeler constam* ment aux hommes le danger du péché et le besoin de purification. Mais l'expérience qu'il fait au milieu de ses contemporains lui montre que précisément les traditions concernant la souillure ont eu le résultat opposé. Il constate que les Juifs qui se soumettent à toutes les ordonnances relatives à la purification des souillures, s'imaginent avoir évité l'infiuence du péché et s'être réellement protégés de ses atteintes. Ainsi, la tradition est pour Jésus condamnée par ses résultats. Au lieu de rappeler à l'homme la nécessité de se délivrer de l'influence du péché, elle la lui fait oublier et met dans son cœur une sécurité fâcheuse. Au lieu de la préoccupation du péché moral et de sa délivrance, on ne trouve plus que la pensée de la souillure légale et de sa purification. Aussi, Jésus ne peut pas tenir les traditions relatives à la purifica-

qoi s'aiTOge le droit de discuter les titres des ordonnances et règlements se rëclamant de rautorité de Dieu. Mais on ne le comprend pas. Et on peut même se demander si de nos jours Jésus trouverait beaucoup d*auditeurs admettant d*emblée et sans contradiction son principe, pourtant bien évident, bien incontestable.

lion simplement pour iautiles, il les considère comme dangereuses, comme inacceptables et sa réformation doit viser à les supprimer^. C'est ainsi qu'il se met en contradiction ouverte et flagrante avec les ordonnances des anciens.

Mais ici la position du Pharisien est de nouveau très délicate, n ne possède pas de principe et n'admet pas qu'il y ait un critère pour découvrir dans les ordonnances de la tradition ce qui est valable et ce qui ne l'est pas. Jésus qui attaque la tradition en un point semble la renverser toute et porter la main à l'arche sainte, Il lui faut se prononcer entre sa religion passée, ses habitudes pratiques, ses certitudes intellectuelles et Jésus, et il faudrait que Jésus eût produit cette impression qu'il est supérieur à la Loi, pour qu'un Pharisien pût ne pas le repousser et le condamner. C'est bien ce que Jésus doit reconnaître, qu'il y a incapacité de la part des Pharisiens de sentir le besoin de sa réforme, d'en accepter la légitimité, de s'y soumettre et d'y travailler avec lui. La prétention seule de Jésus d'être un réformateur le fait passer aux yeux des Pharisiens pour un dangereux novateur. Pour que sa réformation fût possible, il faudrait ici autre chose qui la préparât, qui la contînt en germe et qui pût être accepté par le parti Pharisien *.

* « Voilà en quoi consiste essentiellement le péché, à 8*ëloigner de Dieu et à demeurer éloigné de Lui... Ce qui ne se rattache en rien aux déterminations et aux dispositions du cœur, la non-observance des lois cérémonielles et des purifications corporelles, Tusage de tels ou tels aliments» ne saurait en soi-même constituer un péché, v (D.-H. Meyer.)

* Gomme Weizsâcker le fait remarquer, partout Jésus indique quelque chose qui est supérieur aux exigences de la Loi, la miséricorde primant le sacrifice, la pureté intérieure remportant sur les règles de purification, la bienfaisance mise au-dessus du sabbat. En conséquence, Tobservation des prescriptions légales n'était plus lexécution de la volonté de Dieu, mais le service de la Loi, qui apparaît ainsi comme un intermédiaire intro-> duit entre Dieu et son peuple.

Mentionnons encore la discussion beaucoup moins importante sur le divorce» où Jésus, remontant au principe du mariage, le déclare indissoluble, ce qui le met en contradiction avec la loi mosaïque et Tamène à tenir ses prescriptions pour un accommodement nécessaire du législateur à la

La logique de la situation amèDe donc les Pharisiens à se déclarer contre Jésus, à le regarder comme un profanateur de la religion d'Israël, d'autant plus dangereux que sa moralité exemplaire lui donnait une grande autorité et lui assurait une profonde influence. Mais alors les Pharisiens se plaçaient dans la nécessité d'expliquer comment il se faisait que cet homme qui, à leurs yeux, n'était pas un envoyé de Dieu, fut doué d'une puissance extraordinaire qui semblait attester le secours de Dieu. N'oublions pas la disposition d'esprit du Juif. Si Jésus n*ayait fait aucun miracle, l'absence de ce signe divin aurait suffi à ses adversaires pour le discréditer et, à la foule, pour qu'elle refusât de le croire et de le suivre. Le miracle répété fréquemment de la guérison des malades donnait un poids énorme à sou enseignement aux yeux de la foule et pouvait légitimer une interprétation de la Loi, qui l'anéantissait au jugement des Pharisiens. Pour les Pharisiens, la parole de Jésus mesurée à leur tradition ne pouvait être admise comme la vérité, elle se montrait destructrice de l'ordre religieux et moral. Mais il fallait expliquer l'apparence d'une intervention divine en sa faveur. Évidemment, c'était l'œuvre non de Dieu, mais de Satan (Matth., ix, 34, XII, 22-37; Marc, ni, 22-30; Luc, xi, 14-26). La solution s'imposait, et elle était terriblement défavorable à Jésus. Mais un Pharisien pouvait être parfaitement sincère en accusant Jésus de chasser les démons par la puissance du Prince des démons. Ajoutons aussi qu'il n'était pas alors très clairvoyant et très attentif aux faits mêmes qu'il jugeait. Pour un esprit non prévenu, il était évident que les guérisons de Jésus, œuvre de charité, n'étaient pas une influence satanique. Mais pour celui qui en était venu à cette conviction que Jésus, en tant que réformateur, était un ennemi des traditions religieuses, il ne voyait dans ce caractère de charité et de bienfaisance que revêtaient ses miracles, qu'une

dureté des cœurs, à la grossièreté des mœurs (Matth., v, 31-32, xix, 3 10; Marc, x, 2-12.,

ruse infernale bien faite pour tromper et abuser la masse du peuple. C'est là malheureusement un degré nouveau dans l'incapacité des Pharisiens à comprendre Jésus et à accepter ses réformes ; la logique ne les laisse pas à ce point où ils refusent de suivre Jésus, elle en fait des adversaires et des calomniateurs.

Jésus ne peut cependant laisser passer cette accusation redoutable sans y répondre. Il avertit ses adversaires qu'ils sont sur le chemin dangereux qui conduit au péché contre le Saint-Esprit. La vie de Jésus a fait sur eux Timpression d'une haute moralité, ses miracles ont montré en lui un être charitable et bienfaisant, c'est là en quelque sorte le témoignage que le Saint-Esprit rend à leur esprit relativement à Jésus et ils n'ont aucun droit de l'oublier. Mais par fanatisme, par parti pris, ils en viennent à interpréter ces faits en sens diamétralement opposé à celui qu'indique pourtant clairement le Saint-Esprit, en y voyant une ruse de Satan, une influence et une puissance diaboliques. C'est là de leur part refuser le témoignage du Saint-Esprit, se soustraire à son influence et c'est la position la plus grave qu*un homme puisse prendre, il s'interdit désormais le secours de Dieu dans le domaine moral. Mais tout en avertissant ainsi sévèrement ses ennemis, Jésus doit reconnaître qu'il y a chez eux incapacité réelle et profonde à le comprendre et à adopter ses vues. Il faut donc pour eux autre chose qu'une réforma^ tion.

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