‹ La pensée religieuse dans le Nouveau TestamentChapitre 19 sur 78 · III. INCAPACITE DU PEUPLE · texte numérisé non relu

III. INCAPACITE DU PEUPLE

l)ans sa rencontre avec le jeune homme riche (Matth., 5CIX, 16-26 ; Marc, x, 17-27 ; Luc, xviii, 18-30, xii, 13-21, XVI, 1-9, 19-31), Jésus constate l'incapacité des classes dirigeantes de la société à lui prêter leur concours dans son œuvre de réformation, pai*ce qu'elles se trouvent trop

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attachées à leurs richesses et aux avantages matériels qu'elles en retirent ; il faudrait leur faire connaître des biens supérieurs et préférables auxquels elles fussent prêtes à faire tous les sacrifices ^

Dans la visite qu*il fait à Jérusalem, tout seul, pour la fête de Purim(Jean, v, 1-18), tandis que ses disciples parcourent la Galilée en mission, Jésus se rend compte de l'incapacité du peuple de la capitale et des autorités religieuses de la nation à le reconnaître dans son œuvre de réformateur. C'est au moyen d'une expérience déjà tentée en Galilée qu'il éprouve leurs dispositions. Il provoque en quelque sorte leur adhésion ou leur refus en violant la loi du sabbat, telle qu'elle est généralement entendue. Rien ne l'obligeait à donner au paralytique guéri l'ordre de porter son lit ; s'il le fait, s'exposant aux reproches de tous les hommes religieux, c'est qu'il juge nécessaire de s'assurer de cette manière des sentiments des Juifs. L'épreuve est décisive. Avec plus de force que jamais, avec plus de colère encore on le traite de transgresseur du sabbat et la réputation lui est faite de novateur dangereux. Il y a autre chose à faire à Jérusalem qu'une tentative de Réformation, toutes les prédispositions sont absentes, qui lui donneraient quelque chance de succès ^

1 Voir à ce sujet l'excellente étude de Beyschlag, Gottesîiebe und Weltschàtsung, p. 118-121.

* Renan ne parvient à s'expliquer Tattitude de Jésus à Tégard de Jérusalem, qu'en dépeignant sous des couleurs sombres, évidemment exagérées les pratiques du Temple et les dispositions de Jésus. <c Le charmant docteur, qui pardonnait à tous pourvu qu'on Taimàt, ne pouvait trouver beaucoup d'écho dans ce sanctuaire des vaines disputes et des sacrifices vieillis. » Jésus nous apparaît ici un peu trop simplifié. Mais en revanche le voici complètement travesti, a L'abolition des sacrifices qui lui avaient causé tant de dégoût, la suppression d'un sacerdoce impie et hautain, et, dans un sens général, l'abrogation de la Loi lui parurent d'une absolue nécessité. Â partir de ce moment, ce n'est plus en réformateur juif, c'est en destructeur du judaïsme qu'il se pose, d Voilà qui est faux historiquement, et encore plus psychologiquement. Certes, Jésus renonce à être réformateur du judaïsme, mais il n'en devient pas pour cela un ennenii direct et déclaré des institutions juives.

Enfin, après œtte fête de Purim.au moment où il retrouve ses disciples» Jésus fait la cruelle expérience que le peuple lui-même dans son ensemble, ce peuple galiléen à qui il a voué tout spécialement ses soins, est incapable de comprendre et d'approuver sa réformation. Au jour de la multiplication des pains (Matth., xiv, 13-23, xv, 32-38 ; Marc, vi, 30-46, VIII, 1 -9 ; Luc, IX, 10-17 ; Jean, vi, 3-15), la foule enthousiasmée de cette preuve de puissance surhumaine, laisse libre cours à ses ambitions et ses désirs en se proposant de faire de Jésus son Messie au sens politique et guerrier du mot, de mettre fin à cette carrière qui ne donne que de belles promesses, de s'emparer de Jésus et de le mettre en demeure de réaliser enfin les espérances nationales. Jésus s'aperçoit qu'on veut le faire roi et il se dérobe à cette dangereuse tentative.

Le peuple avait tous les droits de laisser éclater ses sentiments en une occasion aussi solennelle et aussi favorable. Depuis longtemps il soupçonnait que Jésus avait des prétentions à la messianité, et sans tenir compte de ce que sa conduite et ses paroles avaient de rebutant pour leurs ambitions politiques, ses concitoyens laissaient l'espérance couver dans leurs cœurs que peut-être ce personnage démasquerait un jour ses batteries, et d'autant mieux préparé qu'il se serait longtemps tenu caché, frapperait alors un coup décisif. Jésus avait tenté sans doute de faire comprendre au peuple la vanité et l'inutilité de ses ambitions politiques, il avait voulu réformer les perspectives messianiques et leur substituer un idéal plus moral et religieux que terrestre, mais il s'était heurté à une incapacité absolue du peuple en son ensemble de modifier ses espérances. Pour Israël, point de Messie ou un Messie guerrier ; point de temps messianique, ou le triomphe des armes juives sur toutes les nations ennemies ; point de délivrance, ou la délivrance du joug romain. Or un jour vient où Jésus fait preuve d'une puissance extraordinaire en un fait qui frappe plus les imaginations que les guérisons de malades. 11 se montre à la foule capable

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de multiplier les pains et les poissons» d'agir ainsi sur la nature et de la bouleverser. Cette force magique dont il dispose il remploierait sans doute à Taffranchissement de son peuple. Il n'attend évidemment que le consentement ou Tappel de la nation. Cette foule va se lever, le mettre à sa tête et marcher sur Jérusalem. En examinant la situation, Jésus doit se convaincre qu'il ne s'agit ici que de Téclosion au grand jour de dispositions intimes qu'il connaît de longtemps, que la manifestation bien éclatante cette fois de l'incapacité du peuple à accepter ses réformes. Et il doit se rendre ce témoignage qu'il était impossible d'agir autrement. Il ne peut pas renoncer à sa prétention d'être le Messie, il est vraiment le Messie promis et attendu. D'autre part, il ne peut pas céder aux aspirations et aux injonctions du peuple ; il se l'est formellement interdit au début de sa carrière ; il reste strictement fidèle à la volonté de Dieu.

Mais peut-être aurait-il dû user de prudence et s'abstenir de ce miracle qui a surexcité les espérances fiévreuses du peuple. Alors, ce n'est pas seulement ce jour-là qu'il aurait dû montrer une précaution scrupuleuse allant jusqu'à l'abstention complète, jusqu'à la suspension de son activité. D'ailleurs, si la crise est inévitable, autant vaut qu'elle se produise sans plus tarder, ce sera moins de temps perdu. Si le devoir de Jésus se trouvait à quelque degré d'accomplir ce miracle de la multiplication des pains, la considération qu'il provoquerait par là la manifestation des espérances charnelles irréalisables du peuple ne devait pas le retenir.

Reste à examiner la question si c'était le devoir de Jésus, ou du moins, car nous savons d'emblée que personne ne peut jamais sous aucun prétexte faire ce reproche à Jésus qu'il n'a pas reconnu ou pas exécuté son devoir» si nous pouvons comprendre en quoi ce miracle était un devoir pour Jésus, une partie de Texécution de sa mission. Voici une foule immense qui renonce à ses occupations ordinaires, aux soins de la vie du corps, jusqu'à oublier le besoin de boire et de manger, jusqu'à mépriser la soif et la faim, pour suivre

Jésus, pour l'écouter, pour se laisser transporter par lui en ce domaine du royaume, pour se trouver mieux à en contempler les beautés morales et la grandeur religieuse, qu'à retourner à son train ordinaire de vie. Il y a là certainement un peu d'imagination, mais aussi beaucoup de besoins réels et d'aspirations morales légitimes. C'est bien ce que Jésus demande. Il veut que les intérêts du royaume priment tous les autres intérêts, que la préoccupation du royaume fasse oublier toutes les autres préoccupations. Mais l'idéal du royaume que Jésus prêche n'est pas d'acquérir des membres pour les laisser mourir de faim. Jésus juge à la compassion et au tendre intérêt qu'il éprouve pour cette foule qui l'a suivi ainsi dans le désert, des sentiments de Dieu lui- même, il estime au désir qu'il éprouve de les récompenser de ce dévouement et de ce sacrifice, les intentions de Dieu luimême. Jésus sent le besoin do montrer, en un exemple retentissant, que Dieu n'abandonne pas ceux qui se consacrent à son service, et que, s'il le faut absolument, il intervient miraculeusement en leur faveur. Il demande à Dieu de lui accorder ce privilège et de manifester en ce moment sa bonté pour Jésus et pour les siens, pour ceux qui s'attachent à lui, en leur procurant la nourriture nécessaire.

Il ne s'agit pas ici d'un miracle inutile, pour faire parade de puissance surhumaine ; il s'agit de la mise en évidence d'une loi du royaume, d'un principe essentiel de Jésus : c'est que la préoccupation du royaume, le temps et les efforts consacrés au royaume ne portent aucun préjudice à la vie matérielle, s'accordent fort bien avec les nécessités de la terre. D'habitude, cette loi se vérifie tout simplement, sans aucune intervention visible, appréciable, de Dieu. Mais il peut arriver tel cas, oii la loi pour se vérifier, pour s'appliquer, réclame une intervention manifeste de Dieu *. Jésus

*■ « Nulle œuvre de Jésus n est plus touclianle ; elle inaugure avec éclat ce long et fécond miracle de la charité chrétienne qui, elle aussi, à toutes les époques, a multiplié les pains pour ceux qui avaient faim. » (De Pressensé.)

û'iiésite pas à la réclamer, comme en pareille occurence un disciple Udèle de Jésus et surtout une réunion nombreuse de disciples n'hésiteraient pas h l'attendre. ' Nous comprenons que les circonstances sont telles que Jésus doit demander à Dieu cette intervention, car autrement il douterait lui-même de la réalisation possible d'un principe essentiel du royaume. Comment le miracle s'est -il opéré ? Nous ne le savons pas davantage que lorsqu'il s'agit d'indiquer le processus physio logique d'une guérison. Nous nous contentons dans les deux cas de rechercher et d'indiquer les conditions morales. Toutes les tentatives d'explication, sans exception, sont misérables et de nature h rabaisser ou l'événement lui-même, ou la valeur morale de Jésus. Nous devons seulement retenir ces points qui sont bien établis : la foule a eu la certitude d'uri miracle éclatant en sa faveur ; celte opinion étant un danger pour l'œuvre et la personne de Jésus, Jésus serait impardonnable de la laisser se répandre, s'il ne pensait lui-même qu'il y a là une intervention de Dieu ; les conditions matérielles et morales sont telles que non seulement le miracle est acceptable, mais qu'il nous paraît presque nécessaire, en tout cas complètement d'accord avec la prédication du royaume. Quant à la multiplication des pains et des poissons, nous n'en pouvons dire qu'une chose, c'est absolument inexplicable et nous restera probablement toujours un mystère *.

* Beaucoup plus tôt dans la carrière de Jésus, le miracle de la tempêté apaisée (Mattn., viii, 24-27 ; Marc, iv, 35-41 ; Luc, vin, 22-25) qui produisit une si grande impression sur les disciples, est la mise en évidence, ou mieux encore en pratique, de cette grande loi morale que la conâance en Dieu est victorieuse» non seulement des inquiétudes, mais des dangers réels et pressants. Jésus est certain d'avoir une mission importante à remplir, il y puise l'assurance parfaite qu'il ne peut pas périr obscurément dans un orage. Les disciples qui ont compris et admis si ce n'est la valeur messianique, du moins le rôle prophétique de leur Maître, doivent partager cette confiance. Ils doivent se sentir entre les mains do Dieu et s'abandonner à cette protection. Jésus éveillé les réprimande doucement, leur fait sentir leur manque de fui, et déclare qu'ils vont assister à 'ce merveilleux spectacle de sa foi à lui, de sa confiance inébranlable dans Iç

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Le résultat pratique de cette jouroée solennelle, c'est la dèeeptkm des eapéraaces du peuple et le mouvanent d'indignation et de colère qui s'ensuit; c'est pour Jésus laconsta* taiioa de l'incapacité du peuple à accepter une modification du programme messianique politique et guerrier \

ly. LORGANISME DU ROTAUMB

Ainsi Jésus s'aperçoit que sa réformation n'a aucune chance de réussite immédiate, il rencontre partout une incapacité complète à le comprendre et à l'approuver* 11 faut trouver la raison véritable de cette difficulté ; ce n*est pas à des

Père apaisant la tempête; et, en effet, par Tinterveotion de Diea en réponse à la confiance filiale de Jésus, soudain le vent tomba et le calme se fit. En sorte que les assistants eurent cette impression profonde et terrifiante que cet homme commandait à la mer et aux éléments. Inutile d*ajouter que le trait de Jésus tançant les veuts et donnant ses ordres à la mer est un embellissement légendaire, provenant de l'idée d*un pouvoir magique possédé par Jésus, et contredisant Tidée fondamentale du récit, puisque les disciples ne sauraient être blâmés d*avoir éveillé le Maître, du moment qu*il faut sa parole, eon injonction verbale pour conjurer le danger.

^ Nous admettons avec Weiss, en raison de l'importance exceptionnelle et des circonstances toutes spéciales de Tévénement, qu'il n'y a eu qu'une multiplication des pains. Les deux récits ne différent d'ailleurs que par des détails sans importance. Voir aussi à ce sujet, Tarticle de Sabatier sur J ésus - Chrîst (En cyclopêdie Lich ten berger) .

Que faut-il penser du nouveau miracle, Jésus marchant sur les eaux (Matth., XIV, 24-33; Marc, vi, 47-52; Jean, vi, 16-21), qui se serait passé dans la nuit suivante? Nous croyons en examinant les textes avec soin et en accordant ici, comme toujours, une importance prépondérante au récit de Jean, qu*en réalité Jésus s'avança sur le bord de la mer, et que ses disciples crurent seulement que Jésus marchait sur les vagues. Rien ne nous empêche d'admettre que Pierre, avec l'impétuosité qui le carac* térise s'élança réellement dans la mer pour i*ejoindre Jésus, et avec l'inconstance de sa fol fut pris d'épouvante en se voyant enfoncer dans les eaux, bien qu'il ne courât pas grand risque, puisqu'il était tout près du bord.

préjugés de différentes sortes, à des erreurs ou des habitudes fâcheuses que Jésus vient se heurter, mais à une lacune générale, partout la même. Ce qui donne à Jésus le plan, les principes et les conditions de la réforme qu'il propose, c'est sa propre vie spirituelle, c'est son expérience intime ; ce qui rend ses contemporains incapables de le comprendre, c'est l'absence en eux de cette vie spirituelle, c'est l'ignorance de ces expériences intimes. Avant de songer à cette Réformation qui serait l'épanouissement de tous les fruits admirables du royaume, Jésus doit s'occuper de propager autour de lui la vie spirituelle qui est la sienne, ce qui sera l'établissement des racines du royaume ^ Ainsi la conception de sa tâche directe ou du moyen pratique à employer pour exécuter sa mission sur la terre, se transforme à la découverte de l'incapacité des hommes à embrasser de suite sa Réforme. Son but prochain va être de faire éclore en chaque individu une vie nouvelle, aux hommes inconnue, et qui ne sera autre chose que la reproduction partielle de la vie spirituelle de Jésus *.

Alors sa réflexion s'attache à cette vie spirituelle et sa pensée à ce sujet se forme et s'affirme, et nous en trouvons l'énoncé complet dans une série de paraboles ^. Il n'y a en effet que deux moyens de comprendre une certaine manifestation, une certaine forme de vie : l'expérience personnelle ou l'analogie trouvée en un autre domaine organique déjà connu.

1 JéstiB ne voulait pas laisser subsister Tillusion qu*il suffisait de le suivre de lieu en lieu, de solliciter de lui des miracles répétés et de trouver plaisir à ses discours pour voir l'ère messianique. C'eût été certes plus agréable à ses auditeurs, mais cela n'eût guère mieux valu que les préjugés des chefs de la nation.

* « Son but n*a jamais été de mettre une nouvelle doctrine à la place d'une doctrine ancienne, mais bien une nouvelle vie là où il n*y en avait pas eu du tout auparavant. » (Heuss).

3 Par son expérience personnelle, Jésus en est venu à comprendre à la fois que son influence ne s*exerce pas immédiatement, n'obtient pas de suite son résultat, et d*autre part, que pour ne pas produire de manifesation visible, elle n'est cependant pas perdue, mais lentement dans le ■ecret des cœurs se prépare, s'élabore, se développe et grandit.

i56 LE CHRIST

Jésus se propose d'amener les hommes à l'expérience personnelle de la vie spirituelle qu'il prétend communiquer au monde, mais tout d'abord pour leur faire entrevoir en quelque manière ce qu'il leur apporte, il dégage des connaissances universelles sur les manifestations de la vie, des traits, qui prolongés deviennent une révélation d'un nouveau domaine, d'une sphère inconnue ^

Nous allons examiner d'abord ce que Jésus pense, dit, proclame de la vie spirituelle, en étudiant les paraboles, puis .nous regarderons aux procédés qu'il emploie pour amener quelques-uns à l'expérience personnelle de cette vie. Nous -retrouvons ici la collection préparée par le Matthieu grec, peut-être par les Logia hébreux ; nous ne faisons que reprendre à notre compte et pour en chercher l'explication, la tentative faite par les premiers disciples de formuler en un ensemble complet la pensée de Jésus.

La source de la vie spirituelle, c'est Jésus lui-même, qui la possède pleinement à cette heure sur la terre. Pour pouvoir la communiquer à d'autres, il est obligé d'employer les .procédés naturels pour entrer en relation avec un homme ; il ne peut faire connaître de la vie spirituelle que la pensée qu'il en a, que la formule intellectuelle qu'il lui donne. C'est la parole de Jésus seule qui peut servir ici de véhicule à cette

^ Renan se contente de dire qu'un sentiment exquis de la nature lui fournissait à chaque instant des images expressives. C*est bien d'autre chose en réalité qu'il s*agit, de la pénétration du caractère organique de toute vie, que nous sommes à peine capables, non pas de retrouver, mais même de comprendre dans l'épanouissement scientifique de notre siècle. D* ailleurs Renan se rend compte du développement qui se fait dans la pensée de Jésus du Sermon sur la Montagne aux paraboles. Jésus ne sera plus seulement un délicieux moraliste, aspirant à renfermer en quelques aphorismes vifs et courts des leçons sublimes ; c*cst le révolutionnaire transcendant qui essaie de renouveler le monde par ses bases mêmes et de fonder sur terre l'idéal qu*il a conçu. Mais Tinter prétalion des paraboles nous semble absolument fantaisiste. 11 i-econnait que c'est surtout dans la parabole que le Maître excellait. <( Rien dans le judaïsme ne lui avait donné le modèle de ce genre délicieux. 9

vie intime cachée *. La vie spirituelle ne devient accessible à rhomme que par le moyen de la parole de Jésus. Pas de parole de Jésus et pas de connaissance possible de la vie spirituelle.

Mais ce n'est pas à l'intelligence de l'homme qu'elle s'adresse, cette parole. Tout d'abord, il est vrai, la parole de Jésus doit être comprise, sa signification doit être retenue, mais il faut que cette connaissance ainsi communiquée atteijjne le cœur pour y faire naître le désir de cette vie, et la volonté pour y susciter l'intention de la rechercher et de la cultiver; Après avoir été pour ainsi dire filtrée par l'intelligence qui la reçoit, la parole de Jésus redevient ce qu'elle est à son origine en Jésus, expérience intime pour pénétrer jusqu'aux sources cachées de la vie. La parole de Jésus est vivante, organique, et par une habile dialyse, elle fournit à chaque organe de l'individu ce qu'elle a reçu de Jésus lui-même : à l'intelligence, la compréhension ; au cœur, le désir ; h là volonté, l'intention.

Mais alors le sort de la parole de Jésus, véhicule indispensable de sa vie spirituelle, dépend uniquement des dispositions de l'individu auquel elle s'adresse (Matth.,xiii, 4-23 ; Marc, IV, 2-20; Luc Viii,5-15). Si l'individu est complètement indifférent, absolument fermé à l'influence que la parole pourrait exercer si elle pénétrait en lui, Teffet sera nul, aucun germe de vie spirituelle ne peut se développer en lui. Si l'individu n'ouvre à la parole de Jésus que les portes de son intelligence et s'imagine qu'il suffit de comprendre et se croit par là gagne et changé, en réalité l'effet semble rapide et extraordinaire et tout le monde peut s'en réjouir, mais il n'est pas durable parce qu'il n'est pas solidement établi dans le vrai terrain, le

^ Beyscblag : « La parole sortant des profondeurs de sa conscience, le témoignage de la vie intérieure qu*il possédait était pour la révélation qu*il apportait la forme la plus simple. » D. H. Meyer : « La parole du Fils de rhomme est Texpression absolument sincère d'une conscience absolument unique. » Ainsi la parole n est qu'une forme, qu'un véhicule ; l'élément actif, c'est la conscience de Jésus*

cœur de Thomme. Si Tiadividu ouvre à la parole de Jésus Taccès de son cœur, mais que la place se trouve déjà occupée par d'autres influences, d'autres germes de vie, l'effet moins prompt, semble aussi plus sérieux et plus sûr, il n'est cependant pas plus durable, parée que la vie spirituelle ne trouve pas l'espace suffisant pour S3 développer, elle est étouffée avant épanouissement par d'autres manifestations de vie plus hâtives et plus encombrantes. Il faut donc pour que la parole de Jésus produise son effet de pénétration intime et de propagation de la vie spirituelle, qu'elle rencontre d'abord l'attention qui la fait entrer dans l'intelligence, qui la fait comprendre dans sa vraie portée, puis le consentement de la volonté et du cœur qui Tintroduit aux sources mêmes de la vie^ qui lui permet de s'installer à la place qu'elle doit occuper, enfin la préparation du cœur, débarrassé h son intention de toutes autres influences pour lui laisser les moyens de se développer et de prendre consistance.

Alors, quand ces conditions sont scrupuleusement remplies, il suffit que la parole de Jésus, toute imprégnée de son expérience de vie spirituelle atteigne un cœur pour que lentement, de sa vertu propre, elle produise en ce terrain propice, tous ses fruits (Marc, iv, 26-29). Au début, personne ne se doute de la présence en un cœur de ce germe de vie ; il y est pourtant, mais il demeure caché et quelque temps en repos comme impuissant, inefficace. Puis le moment vient où une petite manifestation se produit, c'est le commencement du développement, de la croissance. 11 n'y a désormais qu'à laisser ce germe de vie produire tout son épanouissement.

Mais voici, il n'y a pas que la parole de Jésus qui soit véhicule de vie, germe de développement, il y a au contraire d'autres influences qui s'exercent sur l'homme en un tout autre sens. Nous avons vu qu'il faut qu'un cœur s'en soit préalablement débarrassé pour devenir un terrain propice à la parole de Jésus. Mais cette œuvre n'est pas faite une fois pour toutes ; l'influence de la vie spirituelle de Jésus installée au cœur, d'autres influences diverses se font de nouveau

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sentir et ne trouvent que trop facilement le chemin du cœur (Math, xm, 24-30, 36-43), et Dieu ne s'oppose pas à leur réussite, à leur développement, et par conséquent c'est rhomme, en ceci différent du terrain inerte recevant toutes les semences, qui doit veiller et s'opposer à l'introduction en son cœur des germes de vie qui proviennent de l'adversaire de Dieu, du Prince de ce monde, de Satan. Ainsi, il ne suffit pas d'un moment de bonnes dispositions, d'une circonstance favorable pour que la vie spirituelle se développe en un cœur, il 7 faut ensuite une surveillance permanente, une attention soutenue. Il arrivera que des hommes qui auront reçu la parole de Jésus et auront vu un commencement de développement de la vie spirituelle, retomberont sous Tinfluence du Prince de ce monde ; aussi il arrivera que pour induire en erreur, le Prince de ce monde exercera une influence dont les premières conséquences ressembleront à s'y méprendre au début du développement de la vie spirituelle. Mais patience, attendons le plein épanouissement et alors la confusion ne sera plus possible, la distinction se fera, plus facilement.

La vie spirituelle implantée au cœur de l'homme par la parole de Jésus ne se développe donc qu'au travers de difficultés et de luttes incessantes. Il faut que l'homme s'accoutume à cette idée et s'y prépare. Il arrivera certainement que des assauts terribles seront donnés à la vie spirituelle qui est en lui, et il faut qu'il soit bien assuré de sa valeur supérieure pour ne pas y renoncer (Matth., xm, 44-46). La vie spirituelle est le trésor par excellence de l'homme, elle a un prix incomparable, elle est digne de tous les sacrifices. Si douloureuse que soit la lutte qu'elle provoque, si pénibles que soient les conséquences de sa présence (Matth., v, 29-30), l'homme doit se réfugier dans l'assurance qu'il possède ce qu'il y a de plus précieux, de plus essentiel pour lui en ce monde, il doit renoncer plutôt à tout le reste pour conserver ou acquérir ce bien suprême.

La vie spirituelle doit arriver à un plein et parfait épanouissement, elle pénètre alors l'homme entier, elle transforme

toute son activité, toute sa vie, tout soù caractère (Matth., XIII, 31-33; Marc, iv, 30-32; Luc, xiii, 18-21). Pour ce résultat, il n'y a qu'à lui laisser porter ses conséquences, en veillant seulement à ce qu'aucune influence adverse ne vienne l'entraver dans ses progrès. Ainsi Thomme entier est modifié par la présence en lui de cette vie spirituelle. Et de même l'humanité entière sera gagnée de proche en proche à cette vie spirituelle, réduite en ce moment à un seul représentant, Jésus, et à la parole de sa bouche, comme une graine cherchant un bon terrain. Si mesquins que soient les commencements, il ne faut pas se laisser décourager par ces apparences, l'avenir est à la vie spirituelle qui procède de Jésus, elle se propagera par toute la terre et attirera à elle toutes les âmes.

Cette parole de Jésus, semence de la vie spirituelle, c'est une intervention nouvelle de Dieu au sein de l'histoire de l'humanité, une intervention souveraine qui rompt la fatalité ancienne attachant les bons au bien, les méchants au mal. Une occasion nouvelle est fournie à tous d'obtenir un nouveau classement. En effet, c'est à tous indistinctement que la parole (le Jésus est offerte, aux mauvais comme aux bons, et, jusqu'à un certain point, les mauvais sont mieux disposés à la recevoir. On ne tient donc plus compte des choses passées qu'à ce point de vue qu'elles ont mal ou bien préparé les âmes à recevoir l'ensemencement de la parole. C'est comme un renouvellement des destinées de l'humanité. Gela ne veut pas dire qu'un classement ne se fera pas, qu'un triage ne se produira pas entre les hommes (Matth., xiii, 47-50), mais ce sera sur une base plus simple, d'après un principe nouveau. Désormais les bons sont ceux qui reçoivent la parole de Jésus et lui permettent de produire en eux tout son fruit ; les mauvais sont ceux qui s'opposent à Tintroduction de la parole de Jésus et de la vie spirituelle qu'elle porte, et ne lui permettent pas de s'installer en leur cœur.

Telle nous apparaît dans son ensemble la pensée de Tau— teur des paraboles du royaume. Il y découvre bien le mys^

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1ère du royaume, son fond caché. Ce qui fait le caractère propre du royaume, c'est la prédominance de la vie spirituelle ; ce qui rend Israël à cette heure incapable de recevoir le royaume, c'est l'absence ou la faiblesse de la vie spirituelle. La pensée de Jésus à ce sujet provient directement de son expérience personnelle comparée à l'état d'âme et d'esprit de tous ceux qui rapprochent. Sa tâche s'est maintenant simplifiée, en même temps elle est devenue plus délicate. Il s'agit par sa parole de pénétrer dans les cœurs, de s'y installer et de les transformer. C'est la condition indispensable au succès de sa mission. Mais aussi Jésus va s'éloignant toujours plus des pensées et préjugés de ses contemporains. C'est maintenant, de par son expérience, à cette propagation de sa vie spirituelle, que se borne son activité messianique. C'est désormais cette nature intime et active du royaume qu'il va présenter au peuple, c'est cette réalisation lente, organique, progressive, qu'il va donner à la promesse du royaume. Ici Jésus n'est plus en désaccord avec le peuple, il est en contradiction ouverte avec lui, et il n'est pas étonnant, en ces conditions, qu'une crise violente éclate, qui détourne le peuple de lui^

^ Ce n'est pas seulement avec les espérances contemporaines, mais même avec le témoignage prophétique que la pensée de Jésus ne se rencontre plus. « Pour les prophètes, le règne de Dieu venait d'un seul coup du ciel par un miracle do Dieu. » Reyschlog voit l'originalité de la pensée de Jésus dans cette notion du règne de Dieu à la fois existant présentement et devant se réaliser plus tard, dans cette conception du devenir. Cette réflexion est parfaitement fondée, mais ce n'est encore qu'un résultat et non pas le point de départ de la pensée de Jésus. Ce que Jésus possède d'absolument nouveau relativement au règne de Dieu, c'est l'intuition de sa nature organique. Voilà ce qui dépasse toutes les espérances prophétiques et toute lallente populaire. Pour le judaïsme tout entier, le règne de Dieu apparaît sous une forme magique ; pour Jésus, en vertu de sa propre expérience, le règne de Dieu est moral et son développement graduel. On a remarqué aussi que, dans la bouche de Jésus, le règne de Dieu est présente plus comme un don de Dieu que comme un devoir de l'homme. Le côté théologique serait relevé aux dépens du côté social. Il n'y a rien là qui doive nous surprendre. Jésus n'enseigne pas une théorie du

Mais une autre conséquence de son expérience, c'est qu'il doit désormais attirer l'attention sur sa vie spirituelle, sur ses manifestations, sur sa personnalité exceptionnelle; il est appelé à rendre témoignage de lui-même. La parole qui portera au cœur de l'homme la vie spirituelle sera avant tout celle qui en découvre, en dévoile, en décrit la source. Il est vrai qu'ici il parlera un langage incompris de la plupart, comme dans ses paraboles il est devenu inintelligible aux auditeurs paresseux ou mal disposés. Qu'importe, son but n'est pas d'être compris des indifférents ou des hommes préoccupés de la terre, mais seulement de ceux qui sont capables de lui ouvrir l'accès de leur cœur (Matth., xiir, 10- 17 ; Marc, iv, 11, 12; Luc, viir, 10).

C'est ici que nous trouvons les discours conservés par l'apôtre Jean. Accusé de violation du sabbat, puis de blasphème, Jésus se voit amené pour se défendre à exposer la conscience qu'il a de lui-même et nous découvrons ainsi le fond le plus intime de sa pensée. Il se sait incapable d'avoir une volonté propre différente de celle de Dieu, d'avoir une activité distincte de celle de Dieu. Cette unité produite par un profond amour réciproque va si loin qu'on peut dire en vérité que le Père, au lieu d'agir lui-même, confie son activité au Fils. Ainsi, c'est une prérogative qui appartient, certes, à Dieu seul, que la production de la vie en tout domaine. Or, il se trouve que le Fils est actuellement source de vie spirituelle. C'est donc que Dieu lui a délégué cette fonction. Ainsi, c'est

royaume, il cherche à le fonder. Ce qui devient de première importance, c'est qae l'individu soit gagné Quand un Juif se laisse toucher et ouvre son cœur à la honne semence du royaume, tout naturellement et sans impulsion nouvelle de Dieu, il s'attache à Jésus et à ses disciples et le côté social du royaume est ainsi réalisé ipso facto,

Weiss remarque en outre : « 11 n'y a pas dans ces paraboles l'indication précise d'une extension du règne de Dieu en dehors des limites d'Israël, mais la manière dont son développement est décrit l'affranchit des conditions nationales, en transportant toute sa réalisation au domaine spirituel. »

nne prérogative qui appartient à Dieu seul que le jugement. Or, il se trouve que la présence seule du Fils exerce déjà un jugement; il attire à lui les hommes droits, ceux qui ont des intentions perfides s'éloignent de lui, et de plus en plus ce jugement s'étendra sur toute l'humanité. C'est donc que Dieu lui a délégué cette fonction. Ainsi, c'est une prérogative qui appartient à Dieu seul que l'honneur suprême. Or, le moment est venu où on ne peut plus honorer le Père qu'en honorant le Fils. C'est donc que Dieu lui a délégué cette gloire.

Pour appuyer ce témoignage qu'il se rend à lui-même, Jésus en appelle au témoignage de ses œuvres, qui attestent le secours du Père et au témoignage des Écritures. Par là, Jésus ne met pas fin au différend. Il n'y a pas, en effet, de solution à la difficulté. Se placer devant Jésus de Nazareth avec cet a priori : il est impossible qu'il y ait une relation spéciale entre Dieu et cet homme, c'est nier le fait fondamental de la conscience de Jésus, c'est s'interdire à tout jamais de le comprendre et de pouvoir profiter de lui* (Jean, v, 19-47).

Jésus se sent appelé à devenir la nourriture des âmes; possédant en lui-même la vie de relation intime et suivie avec Dieu, il a le pouvoir de la communiquer, mais pour cela

^ Beyschlag reconnaît qu'il y a eu développement pour Jésus dans la conscience des moyens de salut. Après avoii*, en une première période, borné ses efforts à la prédication, à l'exposé vrai de sa vie intime, de ses expériences et de ses sentiments et aux miracles, manifestation de son amour et preuve palpable de rapproche du règne de Dieu, il en vient en une deuxième période à attirer Tattention sur sa personne, faisant de rattachement à lui la condition du salut. Mais pour Beyschlag les circonstances éveillent, suscitent en Jésus cette nouvelle conception; nous croyons qa*eUes n'ont d'autre influence que de l'amener à proclamer ouvertement ce qui était dès longtemps sa pensée.

Sabatier : « Il faut constater que, dans la première période de son ministère, Tunique objet de sa prédication a été le royaume des deux, non sa personne. C'est un point très ferme dans les souvenirs de l'Eglise primitive que les révélations de lui-même à ses disciples, ses claires affirmations d'être le Messie appartiennent aux derniers mois de son activité galiléenne. » Mais Sabatier établit très justement que, s'il ne s'est pas dit le Messie, il a jusque-là « fait avee une claire conscience et une parfaite certitude l'œuvre du Messie ».

il faut en quelque sorte faire de lui sa nourriture. Celui qui s'approche de Jésus, non pour l'admirer ou le contempler, mais avec un besoin intense comme la faim d'arriver à s'assimiler cette vie sainte, celui qui se nourrit de Jésus, ; ossède cette vie supérieure morale et religieuse. Aux foules qui sont encore dans la stupéfaction à propos de ces pains dont il avait nourri les corps, et qui portent envie aux pères que Dieu a entretenus avec de la manne, don céleste, Jésus offre un don céleste plus beau encore, cette nourriture des âmes qui est lui-même, Jésus, sa vie, son existence terrestre, manifestation de la vie religieuse vraie. Et la possession de cette vie que Jésus communique à l'âme qui se nourrit de lui, c'est le seul principe de vie éternelle pour l'homme, c'est la condition de la résurrection (Jean, vi, 30-59).

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