V. LES APÔTRES ET LES DISCIPLES
C'est ici que nous pouvons apprécier combien peu Jésus est un philosophe, un docteur, un théoricien. Il ne se contente pas de ces explications et de ces discours, il ne demeure pas dans la contemplation des vérités spirituelles qu'il a découvertes et indiquées aux hommes, il se sait appelé à agir, à communiquer pratiquement la vie spirituelle qu'il possède et il organise son ministère en vue de ce résultat à atteindre. Il ne cesse pas ses guérisons et ses appels aux pécheurs et semble par là continuer simplement son activité passée. Mais il introduit dans sa carrière des éléments nouveaux, mais le centre de gravité de son œuvre se trouve réellement déplacé.
Il a organisé un groupe de disciples permanents à qui il voue ses soins spéciaux. Le noyau de ce groupe est formé parles Douze Apôtres (Matth., x, 1-4; Marc, m, 13-19; Luc, VI, 12-16). Ces hommes, Jésus les choisit parmi ses auditeursles plus attentifs et les plus assidus, parmi ceux qui ont jusqu'ici connu de plus près son ministère, pour en faire
ses compagnons ordinaires, pour les rendre capables de connaître à fond sa vie, ses actes, ses paroles. Leur rôle propre est celui de témoins oculaires et auriculaires.
Comment Jésus en vient-il à cette idée de se préparer des apôtres, de s*assurer le secours du témoignage d'hommes bien informés? C'est en constatant que la Réformation d'Israël est impossible, que sa tâche devient plus profonde et plus lente, qu'il faut propager parmi les hommes cette vie spirituelle qu'il possède ! Jésus reconnaît la nécessité de ne pas laisser perdre complètement la graine qu'il sème en abondance. Il est certain pour lui que la plupart des auditeurs immédiats ne comprennent pas et ne retiennent pas le germe de vie que Jésus veut leur communiquer par ses actes et par ses paroles. 11 importe donc que cette graine, qui serait complètement perdue, soit recueillie par des hommes fidèles et dévoués, qui se borneront à s'en souvenir, et à porter à d'autres le récit des événements qui se sont passés sous leurs yeux sans produire toujours complètement l'effet qu'en attendait Jésus. Peut-être plus tard, en d'autres lieux, cette simple narration aura-t-elle une influence directe sur des cœurs mieux disposés?
Comme Réformateur d'Israël, en vue d'une œuvre qui peut et doit s'accomplir directement sous son influence, Jésus n'a pas besoin de témoins. Mais comme propagateur de la vie spirituelle, il lui faut des hommes qui recueillent pour eux-mêmes, et pour ceux qui subiront leur influence, la graine perdue, inutile pour les auditeurs directs. Pour que le témoignage soit complet, décisif, il importe que ces hommes accompagnent Jésus et partagent son intimité. Jésus n'a rien à cacher, il peut laisser pénétrer tous les secrets de son existence, car on n'y trouvera que des témoignages répétés de sa vie spirituelle et de sa sincérité et de son intensité. L'éducation des apôtres, c'est la' préparation de témoins ^
^ Renan : « On était son disciple non pas en croyant ceci ou cela, mais en 8*attachant à sa personne et en Taimant. » G*6tait Tessentiel, comme Tapôtre Jean l'a bien reconnu plus tard, mais ce n'était pas tout.
Cependant les apôtres ne sont pas seulement des témoins ; c'est là leur rôle, leur fonction à Tégard de ceux qui n'ont pas eu le privilège de rencontrer Jésus. Mais vis-à-vis de Jésus ils sont disciples. Et, outre les douze, il y a un certain nombre d'hommes et de femmes qui accompagnent Jésus en cette qualité (Luc, viii, 1-3; Matth., xxvii, 55; Marc, xv, 40). Tant que Jésus poursuivait seulement la réforme d'Israël, il exposait à ceux qui voulaient bien l'entendre les détails de ces modifications profondes qu'il désirait apporter aux habitudes ou pensées nationales. Les disciples étaient vraiment à son école et se pénétraient de ses leçons. Leur rôle était de l'écouter, de le comprendre, de mettre en pratique ses conseils dans leur propre vie et de retenir sa pensée dans leur cerveau. Du moment que Jésus devient propagateur de vie spirituelle, leur tâche est bien encore d'écouter ces paraboles qui dévoilent et déroulent les mystères du royaume, d'en pénétrer le sens profond et de le retenir précieusement. Mais ce n'est plus là que le côté secondaire de leur fonction de disciples. Le groupe qui accompagne Jésus devient le principal champ de la propagation de la vie spirituelle.
Les disciples, tous sans exception, mais les apôtres principalement, deviennentles objets de l'activitéde Jésus pour leur donner, leur communiquer la vie spirituelle. C'est donc-une éducation exclusivement morale et religieuse, dont le procédé est l'influence personnelle de Jésus; le groupe de disciples devient une véritable famille. En vivant avec ses disciples Jésus sème abondamment pour eux et en eux la bonne graine
M. de Pressense : u L^apôtre n'était pas simplement appelé à faire la propagande d*une doctrine; sa mission était de concourir à la fondation d*unc religion. Ni l'adhésion de Tesprit, ni Télan courageux ne pouvaient suffire à une telle tâche ; il fallait revêtir Tesprit même de Jésus, ce désintéressement absolu qui est une constante immolation de soi-même. L'apostolat est par essence un martyre. » Nous n'en sommes pas encore à cette conséquence tragique. Weiss : « La fondation d'une communauté particulière au sein du peuple suppose la renonciation à la conquête du peuple comme tel. » Non pas, mais à la réformation immédiate. Le résultat n'est <}ue retardé, l'envoyé à un avenir plus ou moins éloigné,
de la vie spirituelle. C'est à cette œuvre intime que Jésus voue ses soins spéciaux, aussi les faits extérieurs, les événements deviennent moins nombreux et moins apparents à mesure que Jésus se voue à cette tâche de père de famille (Matth.,xïi, 46-50; Marc, m, 31-35; Luc, viii, 19-21). Les disciples sont donc proprement ceux des membres d'Israël qui consentent à s'abandonner à Tinâuence personnelle de Jésus en vue de recevoir de lui le germe de la vie spirituelle, la communication de sa vie spirituelle personnelle ^
Cependant, il faut ajouter que l'attachement des disciples pour Jésus n'est pas encore le but dernier de l'éducation qu'ils subissent, mais n'est qu'un moyen. Us dépendent absolument de Jésus, parce que Jésus est la seule source de la vie spirituelle et par conséquent ils sont appelés à subir absolument toute son influence et à s'attacher de tout leur cœur à leur Maître. Mais ce que Jésus veut développer en eux, ce qui sera l'expression pour leur intelligence et pour leur cœur de cette vie nouvelle où ils entrent, c'estla conscience de leur filialité divine. Qu'ils s'attachent à Jésus pour ne plus le quitter, c'est la condition sine qua non pour l'acquisition de la vie spirituelle ; qu'ils se reconnaissent enfants de Dieu et qu'ils se comportent comme des enfants de Dieu, voilà la manifestation décisive de la possession de la vie spirituelle.
De l'activité de Jésus à l'égard des disciples, nous ne savons malheureusement presque rien, et la nature de cette influence est telle que nous comprenons qu'elle n'a pas pu faire l'objet d'un récit détaillé comme une guérison de malade ou une parabole et son explication. Ainsi, la partie essentielle de
^ G*est ici qae se trouve exacte ropinion de Renan : «. La foi ne sera point la persuasion de la réalité de tel fait historique ou dogmatique, persuasion qui serait le produit de la réflexion, Taifaire d'un travail intellectuel, mais bien un attachement plein de confiance et d'abandon à une personne. Par cela même, le rapport d*un croyant chrétien avec le royaume est absolument différent de celui d'un croyant juif. »
Nous ne saurions partager Topinion de Weizsficker : «< Les premiers adhérents de Jésus n'étaient pas autre chose que les élèves d'un Maître, »
Tœuvre de Jésus, son action sur le cœur de ses disciples directs nous demeure inconnue. Mais nous pouvons du moins nous représenter par analogie ce qu'elle était ; nous n'avons qu'à examiner l'éducation que nous donne à nous chrétiens du XIX." siècle l'influence de Jésus en nos cœurs. Il s'agissait ainsi d'une conduite, d'une surveillance de tous les instants, pour détruire les influences mauvaises déjà établies dans les cœurs, pour faire pénétrer progressivement son influence à lui, pour s'opposer à tout retour mauvais, à toute influence nouvelle en contradiction avec la sienne ' .
Le travail ne manquait pas à Jésus dans ce champ restreint. Les apôtres tels que nous les connaissons et les disciples n'étaient pas d'une sainteté absolue, n'étaient pas à l'abri de la puissance du péché et partageaient les préjugés de leur temps et de leur nation. Jésus appelait à lui comme disciples ceux qui étaient disposés à le suivre et à l'entendre sans s'informer des motifs de leur attachement. Il est vrai que ses actions et ses paroles étaient de nature à décourager et à éloigner ceux qui n'avaient pas des besoins moraux et religieux profonds et sincères. Mais s'il avait voulu écarter tous ceux qui conservaient en eux quelque alliage impur, il ne serait plus resté personne.
Il est certain que tous les apôtres ont conservé jusqu'à la fin de la vie de Jésus leurs espérances charnelles, les illusions nationales touchant le Messie (Matth., xx, 20-28; Marc, x, 35-45). Un seul a vu clairement que Jésus ne les satisferait
*■ C'est là seulement que nous pouvons retrouver ces secrets que, selon Renan, « Jésus gardait pour les douze et leur défendait de communiquer à tous ».
Nous sommes bien loin de cette opinion de Renan, qui ne voit dans les relations avec Jésus qu'un généreux enthousiasme. « Combien dura cet enivrement? On Tignore. Nul, pendant le cours de cette magique apparition ne mesura plus le temps qu*on ne mesure un rêve. La durée fut suspendue ; une semaine fut comme un siècle. Mais qu*il ait rempli des années ou des mois, le rêve fut si beau que Thumanité en a vécu depuis, et que notre consolation est encore d*en recueillir le parfum aifaibli. Jamais tant de joie ne souleva la poitrine de Thomme. »
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pas, et il est devenu un ennemi de Jésus, c'est Judas. Il est certain que tous les apôtres ont conservé quelque penchant vicieux, quelque habitude de péché jusqu'au bout de leurs relations terrestres avec le Maître.
Il faut bien comprendre quelles qualités Jésus réclame de ses apôtres. Pourquoi a-t-il choisi ces douze et pas d'autres ? D'abord il devait s'adresser à des hommes qui fussent disposés à tout quitter pour le suivre et devenir capables de cette fonction de témoins qu'il voulait leur confier. Et cette condition restreignait déjà considérablement son choix. Il devait ensuite s'adresser à des hommes qui eussent le besoin de la vie spirituelle, l'aspiration à cette vie, la prédisposition à l'accepter. Par là, il est obligé d'avoir recours à des êtres simples, candides, et non pas aux sages, aux savants satisfaits de leur intelligence et fiers de leurs connaissances. Il devait ensuite s*adresser à des hommes capables d'admettre la réformation qu'il se proposait comme fruit de la vie spirituelle. Il devait faire appel à des hommes qui ne fussent pas attachés par tradition de famille ou par intérêt aux abus et aux préjugés nationaux que Jésus attaquait. Il se trouva que ces conditions étaient bien remplies en particulier par les disciples de Jean, qui avaient quitté le Baptiste pour suivre Jésus. Aussi, en voyons -nous six sur les douze apôtres. Mais ces conditions pouvaient fort bien être réalisées par des hommes ayant de très fâcheuses prédispositions morales, comme la présomption, ou la colère, Temportement, ou l'avarice. Et le travail de Jésus fut précisément de faire triompher son influence, c'est-à-dire la vie spirituelle, sur tous les fâcheux germes de péché que contenait déjà l'âme de ses disciples. S'il y réussit, il les aura gagnés à sa cause et à sa personne ; s'il n'y réussit pas, il risque de trouver en eux de redoutables ennemis.
Après quelque temps de cette éducation donnée à ses disciples, Jésus sent le besoin de les mettre directement à l'œuvre et d'éprouver leurs forces. 11 les fait débuter dans leur rôle de témoins. Il les envoie, non pas isolés, mais deux à
deux dans toute la Galilée (Matth., x, 2-15; Marc, vi, 7-13; Luc, IX, 1-6, X, 1-16). Il ne leur donne la tâche ni de prêcher sur les places publiques, ni d'enseigner dans les synagogues, mais bien d'aller à domicile rendre témoignage de ce qu'ils ont vu et entendue C'est dans le sein des familles qu'ils vont exercer leur influence comme il convient à des témoins. Il faut qu'ils aient bien soin de ne s'adresser qu'aux Juifs, qui seuls peuvent être préparés à les recevoir. Ils raconteront simplement leurs expériences, ils en tireront cette conclusion que l'apparition du royaume de Dieu se prépare, et ils pourront donner une preuve de la vérité des faits qu'ils avancent en guérissant les malades comme Jésus et dans les mêmes conditions que lui. Les disciples connaissent assez bien l'activité de leur Maître et les dispositions qu'il réclame des malades, pour pouvoir demander comme lui l'intervention de Dieu. Comme il n'y a dans ces guérisons miraculeuses aucun pouvoir magique à la disposition de Jésus, il n'est pas question ici d'une transmission de force surnaturelle. Sans doute les disciples n'ont pas la perspicacité du Maître, et ils pourraient se tromper dans leur appréciation, aussi ils doivent réclamer en tous cas la manifestation des sentiments religieux des malades, dont Jésus peut souvent se passer. C'estainsi en allant de ville en ville, en s'installant dans des maisons connues pour leur honorabilité, qu'ils commenceront à rendre témoignage à Jésus et à lui préparer sa tàche^. Ensuite Jésus passant dans ces lieux que ses disciples ont
^ Renan : « Otez l'hospitalité orientale, la propagation du christianisme serait impossible à expliquer. »
^ Les dispositions que Jésus et ses disciples voudraient rencontrer chez leurs auditeurs sont celles des enfants, cette naïve confiance et cet attachement facile, cette ingénuité et cette candeur, ce sentiment profond de son impuissance personnelle, Thumilité naturelle qui rendent Téducation possible. Aussi Jésus accueille les petits enfants et par ses actes et par ses paroles cherche à ûdre comprendre que le Royaume qu*il prêche n*est pas affaire de sagesse et d'intelligence, mais réclame seulement des hommes la réceptivité de l'enfant. (Math., xviii, 1«4; xix, 13-15; Marc, x, 13-15; Luc, XVIII, 15-17).
parcourus y trouverait un meilleur accueil, un terrain déjà bien préparé; ou même l'influence des disciples serait peutêtre suffisante pour amener à Jésus de nouveaux auditeurs.