‹ La pensée religieuse dans le Nouveau TestamentChapitre 21 sur 78 · VI. L'OBSTACLE A LA VIE SPIRITUELLE · texte numérisé non relu

VI. L'OBSTACLE A LA VIE SPIRITUELLE

Pendant celte tournée misssionnaire de ses disciples en Galilée, Jésus mit à profit le temps de sa solitude pour aller à Jérusalem éprouver les dispositions des chefs religieux de la nation et du peuple de la capitale. Nous savons qu'il s'y heurta à la même incapacité de le comprendre et de le suivre dans ses réformes qu'il connaissait déjà chez les Pharisiens en Galilée. A son retour àCapernaoum, il retrouve ses disciples au rendez-vous qu'il leur avait fixé. Et le résultat favorable de leur mission ainsi que le désir éprouvé par les habitants des bords du lac de suivre Jésus préparent la crise qui éclate le jour delà multiplication des pains et qui montre l'incapacité du peuple à admettre la moindre réforme dans le programme messianique. Si l'effet de cette grande déception fut considérable dans la masse des pèlerins qui se rendaient alors à Jérusalem pour la fête de Pâques, le résultat de cette journée fut terrible surtout pour un des apôtres, pour Judas. H comprit comme le peuple que Jésus refusait définitivement la royauté, qu'il ne consentirait jamais à réaliser les espérances de gloire terrestre, de triomphe et de grandeur charnelle qui s'attachaient à la personne du Messie.

Pour Judas, Jésus prétend être le Messie et en repousse les charges, les responsabilités; c'est donc un imposteur qui a entretenu le peuple dans une dangereuse illusion et qui lui fait perdre inutilement à lui Judas les plus belles années de sa vie. Comment ce résultat est- il possible pour un disciple de Jésus? C'est que l'éducation de cette âme n'a pas abouti, c'est que la graine de la vie spirituelle n'a pas pénétré jus-

qu'au cœur, c'est que la vie spirituelle n'est pas née en lui. Alors Judas ne connaît pas d'autre bienfait que les biens matériels, il n'a pas d'autre besoin que son ambition. Et du moment qu'il s'aperçoit que Jésus ne lui procurera jamais ce qu'il désire, incapable qu'il est de comprendre et d'accepter ce que Jésus offre, son attachement pour le Maître se transformera en colère, en haine^ Dès ce jour même, il aurait dû quitter Jésus. Pourquoi reste-t-il attaché au groupe des disciples? Est-ce simple habitude prise, est-ce reste d'espérance, est-ce désir de tirer au moins quelque profit de Jésus, ne fût-ce que le peu qu'il prélevait sur la caisse commune f Il est' impossible de le déterminer. C'est peut-être simplement le résultat d'une décision que Jésus doit prendre à ce moment.

Quand Jésus a bien reconnu jusqu'au bout l'incapacité radicale d'accepter des réformes, et la faiblesse, la fragilité des résultats obtenus dans sa propagation delà vie spirituelle, quand il aperçoit même dans le cœur d'un apôtre l'inefficacité de l'éducation qu'il lui a donnée, il comprend qu'il lui faut vouer exclusivement ses soins au cercle de ses disciples, s'il veut obtenir quelque résultat suffisant. Du moment qu'il se propose directement de communiquer la vie spirituelle, il lui faut se consacrer entièrement à cette œuvre dans le milieu restreint où il peut espérer réussir. 11 va donc travailler uniquement à l'éducation morale et religieuse de ses disciples fidèles. Mais celte décision ne peut s'exécuter en Galilée, car d'une part, il y retrouvera sans cesse des distractions nombreuses, quand on lui présentera des malades à guérir, ou quand de pauvres pécheurs accourront à lui pour recevoir l'assurance du pardon, et d'autre part, il rencontrera partout des manifestations de l'animosité qui grandit contre lui, les attaques des Pharisiens et leurs questions insidieuses et les

*• L*explication de Renan est bien superficielle et bien insuffisante : « Judas en sera venu à mettre les intérêts de la caisse au-dessus de Tœuvre môme a laquelle elle était destinée. L'administrateur aura tué Tapôtre. »

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récrimiDatioûs du peuple lui reprochant sa grande déception. En conséquence, Jésus prend la résolution de quitter la Galilée et de se rendre avec ses disciples en pays païen.

Il ne va pas commencer sur un nouveau terraiaet dans de nouvelles conditions Tœuvre qui a si peu réussi en Israël ; mais il va s*y cacher, s*y dérober à toute autre exigence que celles de l'éducation à donner à ses disciples. C est un long voyage qu'il entreprend, à petites étapes, sans se presser, il arrivera toujours assez tôt au but, il rentrera toujours assez vite en Galilée. Dans cette période si importante de son ministère, point ou presque pas d'activité publique ; il faut que les circonstances lui montrent clairement que les conditions sont admirablement remplies pour qu'il se décide à une guérison miraculeuse (Matth., xv, 21-28; Marc, vu, 24-30). Tout se passe dans l'intimité de Jésus avec ses disciples, dans les entretiens prolongés sur les manifestations cachées de la vie spirituelle, dans la communion avec cet être qui donne largement sa richesse morale et religieuse, dans la surveillance active des premiers symptômes du développement dans les disciples de la vie spirituelle. De ce voyage en pays païen nous n'avons conservé que de faibles traces. Mais nous pouvons reconnaître qu'il a dû avoir une extrême importance.

Jesiis ne peut plus compter comme résultat de son ministère que sur quelques hommes amenés par lui à la possession de la vie spirituelle, et il ne trouvera ces hommes que parmi ceux qui l'ont accompagné, qui ont été témoins de sa vie et ont déjà recueilli une bonne partie de la graine qu'il a semée. Mais aussi Jésus doit chercher la cause de ce nouvel insuccès. D'où vient que, dans cette tâche nouvelle de propagateur de la vie spirituelle, il ait aussi peu réussi que dans sa tentative de réformer Israël? Pourquoi les foules se sont-elles montrées si indifférentes à l'égard du don magnifique que Jésus voulait leur faire de la vie spirituelle ?

La vérité que Jésus constate, c'est que les hommes sont comme obsédés par la réalité visible, matérielle, qu'ils sont tous dans le matérialisme pratique le plus grossier. Certes,

en pensée, en théorie, en aspiration, il y a pour eux autre chose que ce qui se touche et se voit ; certes leur philosophie est souvent ardente antagoniste du matérialisme, mais il n'y a guère que leur pensée, leur intelligence qui en soit ainsi détachée. En fait, ils estiment surtout les biens physiques ou plus exactement ils estiment pénible, désagréable, inaccep table la privation des avantages matériels. Leur cœur apprécie à une haute valeur les satisfactions de la terre, ou du moins ne peut se résoudre à en être dépouillé à un degré trop avancé. La vie spirituelle ne leur manque pas comme une grave lacune, le besoin impérieux ne s'en fait pas sentir dans leur cœur. Si elle se présente à eux, ils ne la refusent pas d'emblée, mais ils n'y attachent pas une importance capitale. Mais si le choix est réclamé entre les biens terrestres et la vie spirituelle, si le sacrifice est exigé des avantages matériels uniquement au profit de la vie spirituelle, pour la grande majorité il n'y a pas d'hésitation possible, la vie spirituelle n'est pas d'un prix assez haut pour mériter ce renoncement. Et cependant l'homme est fait par Dieu pour la vie spirituelle, c'est là sa vraie destinée. L'existence matérielle que Dieu lui donne n'est qu'un moyen, c'est le domaine où se fait lentement, progressivement l'éducation morale, c'est l'occasion pour l'homme de reconnaître l'éveil et le développement en lui de la vie spirituelle. Les biens matériels n'ont pas de valeur par eux-mêmes, ils ne sont ni durables, ni importants, toute la question est de savoir quel usage l'homme en fait. Le plus mauvais emploi, c'est de les servir, de les désirer, de les poursuivre, de mettre en eux tout son cœur, tout son amour. Le plan de Dieu, tel que Jésus le voit réalisé en lui-même et en lui seul^ c'est que le domaine de la réalité sensible soit un excitant, une impulsion pour l'homme à prendre conscience de lui-même et à reconnaître en lui ce qu'il y a de supérieur à la matière, l'esprit qui doit se développer et dominer, mais qui ne peut atteindre sa taille que sous l'influence de l'Esprit de Dieu. En sorte que l'esprit de l'homme a besoin du double contact de la nature et de Dieu, pour reconnaître sa place et

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s'orienter et se livrer à Tinfluence de Dieu qui le fait vivre, en se dérobant à 1* influence de la matière qui Tétouffe.

Les contemporains de Jésus sont précisément entre ces deux attractions sous un angle bien défini, d*une part les espérances messianiques charnelles, de l'autre Jésus et son influence toute spirituelle. Si les hommes se montrent incapables de suivre leur destinée naturelle, telle que Jésus la reconnaît à sa propre expérience, ce ne peut être que la faute du péché, c'est l'œuvre de l'adversaire de Dieu, du Prince de ce monde. Voilà une conséquence terrible du péché, la matérialisation de l'homme, l'incapacité de l'homme de faire passer les intérêts spirituels avant tout. C'est là la triste position de l'humanité, c'est la punition de son état de péché; livrée à la puissance de Satan, elle en est venue à ce point où elle ne peut plus comprendre le besoin de la vie spirituelle, elle ne peut plus la désirer.

En présence de cette triste constatation, que reste-t-il à Jésus ? L'attente que son influence sur ses disciples produise ses efiets et éveille en eux la vie spirituelle. Mais, comment s'imaginer que ces disciples seront à leur tour plus habiles et plus heureux que leur Maître et propageront plus rapidement et mieux la vie spirituelle au sein de l'humanité? Il faudra donc que Jésus gagne les âmes une à une et pour celles qui se dérobent à son influence il n'y aura pas d'espérance, il faudra les abandonner à l'empire du Prince de ce monde. Et c'est là que serait toute la victoire de Jésus sur Satan ; et c'est là le résultat qu'obtiendrait cette intervention de Dieu qui a été l'envoi de son Fils sur la terre ; c'est pour cela que le Fils unique aurait quitté la gloire de la sphère divine pour partager le sort terrestre des hommes. Sa réformation projetée, reconnue impossible, si dans le cœur des hommes ne se développe la vie spirituelle ; sa tentative de propager la vie spirituelle reconnue infructueuse, inefficace, tant que les hommes demeurent* dans l'aveuglement où les a plongés le péché. La tâche de Jésus se rétrécit et devient de plus en plus précise : il lui faut guérir les hommes de leur

aveuglement, conséquence de leur péché, leur ouvrir les yeux sur la vérité de leur situation morale, et par là les rendre désireux, avides de la vie spirituelle.

Après avoir proposé les fruits du royaume, après avoir préparé les racines du royaume, il faut en venir au point primordial, qui serait la graine, le germe même du royaume. Telle est la tâche que son expérience présente à Jésus, telle est la seule mission qu*il puisse encore remplir sur la terre. C'est à elle qu'il va consacrer le reste de sa vie.

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