‹ La pensée religieuse dans le Nouveau TestamentChapitre 22 sur 78 · LE SALUT DU MOND^ I. PIRSFICTIVB BB LA MORT · texte numérisé non relu

LE SALUT DU MOND^ I. PIRSFICTIVB BB LA MORT

Quand Jésus fait le bilan de sa situation, voici quel résultat peu satisfaisant il obtient. Pour lui, il ne peut compter qu'un certain nombre de disciples, gens simples de mœurs et d'idées, qui ont trouvé en lui la satisfaction des besoins naïfs de leur cœur, qui commencent à comprendre par expérience les douceurs de la vie spirituelle^ qui tiennent surtout au charme de sa présence, k l'intimité de leur vie commune avec le Maître. La masse du peuple ne lui est plus favorable et ne peut plus le devenir que momentanément. Elle a manifesté ouvertement son exigence : elle veut de Jésus la délivrance politique, ou elle le repousse et le tient pour imposteur. Elle pourra bien se laisser reprendre par ses illusions, quand elle espérera qu'en fin de compte Jésus cédera à ses injonctions, mais au moment décisif elle l'abandonnera, c'est-k-dire elle se retournera contre lui et lui demandera compte de ses espérances trompées. Les chefs religieux de la nation lui sont franchement hostiles. Us ne peuvent pas comprendre et admettre les intentions de Jésus ; ils ne peuvent Voir en lui

qu'un novateur dangereux, qu'un révolutionnaire, qu'un ennemi des institutions sacrées du peuple. Leur haine ne peut que grandir et éclater un jour, terrible, redoutable.

La seule conduite prudente à tenir en ces conditions est bien celle à laquelle Jésus semble se résoudre quand il se retire en pays païen : quitter le sol de la Palestine si mal disposée à recevoir le Messie, se consacrer dans l'obscurité à l'éducation morale et religieuse des disciples qui veulent bien le suivre et de ceux qu'ils pourront lui amener ; ou peut-être chercher en quelque pays étranger des conditions plus favorables pour la propagation de la vie spirituelle. Mais Jésus ne peut accepter aucune de ces décisions. Dieu ne l'a pas placé au sein du peuple d'Israël pour qu'il quitte volontairement ce champ de travail. S'il n'a pas trouvé les prédispositions nécessaires chez les Juifs, ce serait une grave illusion que de les croire réalisées quelque part sur la terre. Ce à quoi il vient se heurter, ce n'est pas à quelque disposition particulière aux Juifs, ce n'est pas à un caractère spécial de la nation, c'est à la puissance terrible du Prince de ce monde qu'il rencontrera la même partout. Il ne peut pas se contenter du petit nombre de disciples groupés autour de lui, car il ne peut pas attendre qu'ils soient capables de faire ce qu'il n'a pas réussi à accomplir, propager la vie spirituelle en dépit de la résistance du Prince de ce monde.

Pour un temps il peut bien, il doit même se retirer du sol de la Palestine, refuser son activité au peuple juif et se consacrer entièrement à l'éducation de ses disciples, mais il lui faut revenir en Galilée, reprendre son ministère populaire et chercher à accomplir la tâche que Dieu lui a confiée. Mais quelle perspective la connaissance des dispositions des cœurs lui présente-t-elle?

Dans cette nouvelle tentative, soutenu par ses disciples fidèles, mais de suite attaqué par les chefs religieux hostiles, il sera bien accueilli au début par le peuple et, jusqu'à un certain point, retrouvera son succès et sa popularité. Mais le moment viendra nécessairement où la vérité se montrera dans

ce qu'elle a de blessant, d'inacceptable pour la foule ; les circonstances se chargeront de montrer clairement que Jésus ne veut à aucun titre et sous aucune forme être un personnage politique et guerrier, qu'il borne de dessein prémédité son influence, son action, sa mission au domaine moral et religieux, et alors le peuple mécontent, irrité, l'abandonnera, et cette fois d'une manière définitive. Ce moment, ses ennemis en profiteront, d'autant plus exaspérés que le succès apparent de Jésus les aura efirayés pour leur propre puissance et leur propre autorité, et ils mettront à exécution les mauvais desseins qu'inspirent la haine et la jalousie. Alors, il est probable que c'est la mort qui attend Jésus. Les conditions sont telles qu'aucune autre issue n*est possible sans une infidélité de Jésus à la mission que son Père lui a confiée, et Jésus ne songe pas même à ce moyen d'échapper à ce sort terrible qui le menace. Non, devant ses yeux, il n'y a bien place que pour cette lugubre perspective, la mort.

Au moment où cette pensée se présente à lui, nette, précise, avec les caractères de la certitude et de la nécessité, il est impossible que Jésus ne ressente pas en son cœur un frisson d'épouvante, un serrement d'angoisse. Il ne serait pas homme si la mort lui paraissait naturelle et acceptable. Notre instinct de vie se révolte à l'idée de la mort, et cette protestation quQ nous trouvons en nous devait se montrer encore plus forte et décidée en Jésus, à cause de la dignité de son existence. Mais la pensée vient bientôt à Jésus que c'est le sort de tous les hommes. Un jour ou l'autre, cette redoutable certitude se fait dans l'esprit de tout homme, non pas seulement qu'il doit, mais qu'il va mourir. C'est dans la position humaine que Jésus se trouve, il en ressent l'horreur, il comprend la misère profonde de l'homme, puisque l'homme doit mourir. Ah! à ce moment il n'est pas séparé des autres hommes, au contraire, il est plus près d'eux que jamais, il partage vraiment leur sort, il fait, lui aussi, l'expérience de l'appréhension de la mort.

Mais aussitôt Jésus sait trouver la consolation et le secret

du relèvement. Tandis que les autres hommes cherchent longtemps, à tâtons, vainement une espérance, Jésus rencontre d'emblée et nous montre le vrai chemin pour échapper au découragement, au désespoir. Du moment que la mort est nécessaire, ce n'est pas possible sans Tautorisation, sans la volonté de Dieu, et la mort est acceptable par confiance en Dieu. Certes, la volonté de Dieu apparaît ici différente de la volonté de Thomme, opposée à Tinstinct vital que Dieu même a mis en nous, mais un cœur religieux sait faire plier sa volonté devant la volonté de Dieu sans même chercher à comprendre. Voilà le calme et la paix- que Thommepeut avoir en présence de la mort, et Jésus nous en donne Texemple, nous en divulgue le secret. Si la mort est inévitable, c'est donc que par elle se manifeste la volonté de Dieu, et la confiance en Dieu rend vainqueur des épouvantements àe la mort.

Mais encore ceci suffirait, si Jésus se voyait atteint d'une maladie redoutable, incurable et chargé d'années, affaibli par un long ministère, inclinait lentement vers la tombe. Sur son lit de mort, il aurait cette douce et inaltérable consolation de sa confiance filiale en Dieu. Mais voici, il s'agit d'une mort violente, le surprenant en pleine ardeur, en pleine activité, d'un supplice qui lui sera infligé par son peuple, d'une condamnation portée contre lui par des hommes à qui il n'a jamais voulu que du bien, et qui lui sont très inférieurs moralement. N'est-ce pas une belle occasion de se plaindre de la mauvaise organisation de la société humaine, des iniquités qu'elle comporte, de la vie mal faite? Jésus se contente, avec son sens religieux absolument droit, de reconnaître qu'ici Dieu l'abandonne au pouvoir des hommes. Dieu pourrait certes intervenir pour empêcher la solution tragique et douloureuse. Mais Jésus comprend de suite l'inutilité de cette délivrance. Elle ne changerait pas le cœur et les dispo-sitions des hommes* elle ne servirait donc qu'à protéger Jésus contre une des difficultés de l'existence terrestre, — la plus effroyable il est vrai, — mais dès le début de sa carrière

Jésus s'est fait une règle de ne pas demander à Dieu en sa faveur d'exemptions de ce genre.

Si Dieu n'intervient pas, c'est donc qu'il l'abandonne à la haine de ses ennemis. Quelle amertume pour son cœur âlial! Il ne peut en aucune façon mettre en doute l'amour de son Père, il doit seulement se résigner à être abandonné de lui en ce moment solennel. 11 ne perd pas sa confiance, mais la mort lui apparaît bien affreuse ^ Souvent, pour l'homme, la mort est accompagnée de ce sentiment atroce de l'abandon de Dieu, souvent il souffre comme Jésus d'iniquités sociales, il est victime d'organisation défectueuse de la société et il ne peut retenir ce sentiment désespérant qui envahit son cœur, qu'en réalité Dieu l'abandonne. Jésus est bien encore dans la position humaine, non plus générale, mais particulière à ceux* qui sont le plus à plaindre, le plus dignes d'intérêt. Il apprend par expérience à connaître ce qu'il y a de plus dur dans les terreurs de la mort, le sentiment de l'abandon de Dieu. Et encore il y apporte ce qu'aucun homme n'a pu y apporter, un cœur qui ne s'est pas détaché de son Dieu, un

' Au moment où la question se pose a Fesprit de Jésus des moyens que ses ennemis vont employer pour se saisir de lui, se présente l'idée odieuse de la trahison. Jésus connaît très bien les sentiments de Judas, il sait que chez lui Tambition déçue, les illusions renversées ont transformé son attachement en haine. 11 prévoit que Judas plus perspicace reconnaîtra les signes précurseurs de la défaite, et ne voulant pas, lui qui n*est plus dupe du faux Messie, être enveloppé dans la ruine qui va frapper le Maître et ses disciples, en viendra à désirer se concilier la faveur des advei'saires en se faisant leur complice. Ainsi, il ne manquera pas à son agonie cet élément méprisable et douloureux, la trahison, la perfidie d*un ami. Mais il est impossible de se dissimuler que les disciples ne seront pas capables de supporter un coup aussi dur et aussi imprévu que Tarrestation de leur Maître et Tabandonneront au moment décisif; et si le plus courageux, Pierre, ravient de sa terreur première, et se laisse entraîner par son attachement pour son Maître à le suivre, ce sera pour marcher au-devant d'une chute plus profonde et plus complète, en déclarant qu*il ne connaît pas Jésus, en jurant qu'il n*a jamais eu de relations avec lui. Ces traits de son supplice, si douloureux pour le cœur de Jésus, ne se dévoilent à son r^ard que dans les derniers temps de sa carrière, qu'au moment où la catastrophe approche.

cœur qui a vécu toujours en intimité profonde, inaltérable avec son Père, et c^est pour lui un véritable déchirement que cet instant fatal où son Dieu l'abandonne. Jésus est de telle nature que la souflfrance prend chez lui des proportions surhumaines et que l'abîme d'angoisse où la perspective de la mort le plonge est véritablement sans fond à nos yeux. Qui pourrait contempler ce douloureux spectacle sans poignante émotion^ !

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