‹ La pensée religieuse dans le Nouveau TestamentChapitre 23 sur 78 · II. VICTOIRE DÉCISIVE S0B LA FUISSANCE DU viCEÈ · texte numérisé non relu

II. VICTOIRE DÉCISIVE S0B LA FUISSANCE DU viCEÈ

Mais si Dieu consent à cet abandon, si la volonté de Dieu autorise cette mort, d'où vient que le? hommes la veuillent et la désirent? Comment se fait-il que, du moment où Dieu n'interviendra pas pour empêcher la réalisation de leur projet, les hommes mettront Jésus à mort? Jésus, il est vrai, n'a pas ménagé leur amour-propre et leur susceptibilité, n'a pas cédé à leurs injonctions et à leurs désirs. Mais il n'a jamais eu en vue que leur bien, il n'a jamais voulu que leur accorder des bienfaits inappréciables, tout d'abord une réforme qui ferait des institutions juives un modèle parfait,

*■ <c G*e8t bien à tort que Ton voit dans ces mots (Mon Diea, mon Dieu, pourquoi m'as- tu abandonné?) la preuve d'une malédiction divine pesant sur la sainte victime. L'abandon n'est pas la malédiction ; un maudit, n'appelle pas Dieu son Dieu, il ne dispose pas du ciel et ne remet pas son esprit entre les mains de son Père. Pour expliquer ces gémissements, il n'est pas nécessaire de supposer que Tindignation du Père soit allumée contre son Fils au moment où celui-ci accomplit l'acte saint par excellence et boit les dernières gouttes du calice devant lequel sa chair avait frémi. L'angoisse d'une telle agonie pour un être comme Jésus explique Suffisamment l'accent déchirant de sa plainte.

« 11 n'y a rien dans sa souffrance qui ressemble à une malédiction directe de Dieu, s'adressant à sa personne ; Jésus ne meurt point comme un damné, il n'a connu de l'enfer que la haine diabolique qui Ta cloué sur le bois du supplice. » (M. de Pressensé.)

accompli, et rendrait le peuple capable du Royaume, puis la vie spirituelle qui fait la supériorité de Jésus et rendrait tous les pécheurs semblables à lui. D'où viennent donc ces malentendus, cette haine inévitable que Jésus a soulevée à son passage ? De ce que Jésus s'est toujours uniquement préoccupé de la volonté de Dieu et de ce que les hommes sont soumis à l'inâuence du Prince de ce monde. Si les hommes se proposent de rejeter et de condamner Jésus, ce qui sera une criante injustice, ce qui sera de leur part un péché éclatant, c'est que les hommes sont assujettis au Prince de ce monde. La mort de Jésus, c'est encore une machination perfide de Satan.

La clarté se fait maintenant plus entière. La mort est nécessaire à cause de la puissance du péchés S'il n'y avait pas sur l'humanité cette influence perverse, jamais les hommes ne viendraient d'eux-mêmes à cette horrible pensée. C'est donc en réalité son adversaire, le Prince de ce monde, qui le fait condamner, qui l'immole à sa jalousie, à sa vengeance. Mais, directement, il ne peut rien sur Jésus, il faut qu'il gagne la complicité des hommes, il faut qu'il fasse condamner et qu'il fasse tuer.

Quelle horreur cette constatation dut faire naître dans le cœur de Jésus ! Quelle répulsion profonde invincible pour cette mort qui est la main mise sur lui par la puissance détestable du péché! Quelle tristesse réservée à celui qui a su garder son cœur â l'abri de l'influence du mal, de voir à la fin le Prince de ce monde maître de sa destinée! Voilà qui dépasse tout ce que nous pouvons connaître et imaginer, voilà la torture morale la plus raffinée : le saint, qui a en son cœur horreur du péché, condamné à subir en son exis-

^ « Son supplice sera la manifestation la plus complète du mal, car le péjhé y atteindra sa plus haute puissance. Ainsi, soit par lui-même, soit par une sympathie si entière qu'elle est une assimilation complète de nos hontes et de nos douleurs, Jésus va subir toutes les conséquences de la chute qui sont réunies dans son supplice. » (De Pressensé.)

tence la hideuse atteinte de la puissance du diable. C'est là Texpérience eflfroyable de Jésus.

Ajoutons ici la conscience que Jésus possède de sa personnalité exceptionnelle, unique. Il est homme, c'est vrai, et en tant qu'homme exposé à l'empire du péché, exposé aux attaques de la mort. Mais ce n'est pas là toute la vérité. Il n*est pas homme fatalement, nécessairement, sans l'avoir demandé, sans savoir pourquoi. Il est homme volontairement, incorporé à l'humanité, mais venant d'une autre sphère. 11 est le Fils unique du Père, l'instrument et l'ouvrier de son plan de salut à l'égard de l'humanité. Et c'est cet être que le Prince de ce monde ose menacer et atteindre, cet être que l'humanité dédaigne assez pour le condamner, cet être que Dieu abandonne ainsi à ce noir complot I Pourtant le Prince de ce monde n'a aucun droit, aucune puissance sur lui ; l'humanité n'a pas d'autorité sur celui qui vient, bien supérieur à elle» la transformer à son image et lui assurer la délivrance ; Dieu aime son Fils, et comme son Fils unique en qui il a mis librement son affection et qui s'en est montré absolument digne, et comme son instrument dans l'exécution à travers les siècles de son œuvre de salut, et comme celui qui a consenti à s'incorporer à l'humanité pour y réaliser pleinement les intentions de Dieu, et comme le seul homme saint qui ait I jamais traversé l'histoire de l'humanité pécheresse. 11 faut

I donc, pour que Dieu consente à abandonner son Fils unique à

j la puissance malfaisante du Prince de ce monde, qu'il attende

f de ce fait monstrueux un résultat favorable à ses desseins,

j. que la mort de Jésus soit une partie importante de Taccom-

\ plissement de son ministère terrestre. Il faut donc que Jésus

cherche à comprendre, à découvrir quelle place sa mort • occupe dans l'influence qu'il peut exercer sur Thumanite

pécheresse.

La première conséquence de sa mort sera de séparer à tout jamais ses disciples de ses adversaires juifs. Aucune réconciliation ne sera possible entre la nation qui l'aura condamné et le groupe d'amis fidèles qui lui conserveront le souvenir

de leur aflfection. Et ce résultat est excellent. Il ne faut pas que l'œuvre de Jésus, réduite désormais au petit groupe de disciples qu'il a formé, soit comme absorbée dans Tensemble des institutions juives. Le moment nest plus où Jésus se proposait une Réformation de son peuple; l'illusion est passée que la nation juive pourrait comme telle présenter sur la terre le commencement de la réalisation du royaume de Dieu, U&ut que les disciples de Jésus se séparent de leurs compatriotes, comme le véritable Israël se dégageant du sein d'Israël dégénéré, et qu'ils ne paraissent pas seulement une secte à quelques caractères spéciaux, mais bien un commencement nouveau, le germe non seulement d'un nouvel Israël, mais d'une nouvelle humanité. Il est vrai, le fait de sa mort les épouvantera et risque d'écarter ceux qui sont encore flottants, irrésolus. Mais il aura aussi cette conséquence de décider un certain nombre d'esprits encore dans le doute. Eo particulier la famille de Jésus, sa mère et ses frères, qui de son vivant ne sont pas au nombre des disciples, vont être appelés à se prononcer entre ses amis et ses bourreaux. L'hésitation ne leur sera pas un instant possible, leur affection pour Jésus ne leur permettra pas même d'avoir l'idée de donner raison à ses adversaires, et les obligera à se joindre à ses disciples. Voilà bien un résultat qu'on peut attendre certainement, et il est réjouissant, mais encore insignifiant en comparaison de l'énormité du sacrifice, de cette terrible mort qui attend Jésus. 11 faut qu'il y ait une autre explication plus profonde et plus générale.

La mort de Jésus racontée par ses disciples paraîtra a tout auditeur sincère et droit une criante iniquité. Impossible que Thisloire ratifie la sentence du peuple juif et considère ce supplice comme justifié. Ce sera là un péché terrible dont la uation se charge bien légèrement. Ses contemporains vont acquérir la réputation détestable d'instruments par excellence du péché. Mais ce n'est pas seulement contre les hommes aveugles qui ont détesté et poursuivi Jésus que se soulèvera l'indignation des consciences, ce sera encore et surtout con-

tre ce pouvoir tyrannique que le Prince de ce monde possède sur l'humanité, et qui a amené cette génération à repousser brutalement et à condamner injustement le saint qui lui proposait la sainteté. Il est impossible que la conscience ne mette pas en relation directe le crime de la condamnation de Jésus avec l'abominable puissance du péché qui le fait commettre. Cet événement, une fois fait historique indéniable, sera la proclamation de la vérité sur la puissance du Prince de ce monde, établira à tout jamais à la face du monde que le péché est une influence souverainement malfaisante, que celui qui s'y livre tombe en un état d'aveuglement si complet qu'il n'est même plus capable de reconnaître la sainteté et de la désirer, ni même de l'accepter. Ce fait montrera avec évidence que la tyrannie du Prince de ce monde est abominable et odieuse, qu'elle doit être à tout prix rompue et repoussée : il ne permettra plus aux hommes d'accepter à la légère l'empire du péché. Voilà un résultat admirable, précisément celui que Jésus devait se proposer, celui que son ministère lui faisait un devoir de poursuivre.

Ce qui fait que la vie spirituelle n'est pas acceptée par ses contemporains à qui il l'offre, c'est précisément l'état d'aveuglement où ils se trouvent plongés en suite de leur soumission au Prince de ce monde. Le problème que Jésus a à résoudre semble insoluble : faire comprendre à des aveugles qu'ils sont aveugles ; montrer à des hommes qui n'éprouvent pas le besoin et ne sentent pas la valeur de la vie spirituelle, que leur attachement grossier aux réalités matérielles est une faiblesse, une lâcheté, une infériorité. C'est là par excellence la preuve impossible h fournir. L'homme est radicalement impuissant à montrer à Tanimal la supériorité de la vie humaine, ou à la plante la supériorité de la vie animale. De même l'homme spirituel est radicalement impuissant à faire comprendre sa supériorité. Il fautdoncque l'empire du péché, que le Prince de ce monde lui-même montre la vérité h l'homme ; il faut que sou état d'aveuglement porte ses plus terribles conséquences pour que l'homme se doute que sa

position est misérable. C'est précisément le rôle de la mort de Jésus.

Du moment que le Prince de ce monde usera de son influence sur l'humanité pécheresse pour l'amènera condamner odieusement le Fils unique de Dieu, cette influence se proclamera elle-même malfaisante, insupportable et provoquera la protestation de toutes les consciences. C'est ainsi que le triomphe apparent le plus complet du Prince de ce monde sera réellement le signal de sa déroute, le commencement de sa défaite. Ah ! du moment que sa mort est le moyen vraiment efficace pour rompre l'enchantement du péché, pour détruire cet état d*éblouissement et d'étourdissementoù le Prince de ce monde tient le pécheur, Jésus n'hésite plus à y reconnaître une partie importante de sa mission, c'est bien son œuvre, c'est bien ce qu'il a directement à faire pour que le plan de salut de Dieu puisse s'exécuter.

Ainsi l'homme qui se trouvera en face du fait accompli de ]a mort de Jésus sera par là mis en présence du caractère odieux et tragique du péché, il comprendra la misère morale qui est la sienne, tant qu'il subit simplement l'influence du Prince de ce monde ; il sera poussé à secouer ce lourd esclavage et pour en venir à bout demandera à Jésus le secret de la vie spirituelle qu'il apporte au monde. C'est ainsi que, par le fait de sa mort, la postérité sera rendue capable de ce que les contemporains n'ont pas su faire, désirer ardemment la délivrance du péché et rechercher avidement la vie spirituelle. Ainsi, l'œuviijB de Jésus deviendra possible, son influence est assurée, elle se substituera naturellement à l'influence du Prince de ce monde. Voilà bien ce que Jésus désire ; si pour cela sa mort est nécessaire, il l'accepte.

Pour arracher les hommes à Tinfluence néfaste du Prince de ce monde, il n'y a qu'un moyen, montrer le caractère tragique et odieux du péché, et pour cela mourir, victime de l'aveuglement des hommes sous Tempire du péché ; pour faire apprécier, désirer et connaître la vie spirituelle qui découle de son influence, il n'y a qu'un moyen, montrer l'indignité

et la bassesse de la vie matérielle sous Timpulsion du péché» et pour cela mourir victime de l'incapacité des hommes à aspirer à des biens meilleurs et plus sûrs que les réalités de la terre ; ainsi donner sa vie physique en rançon de la vie morale des hommes ; mourir, pour que cette vie morale soit délivrée de la puissance du Prince de ce monde et de l'obsession des réalités visibles ; mourir, pour que cette vie spirituelle qui découle de son influence naisse et se développe ^ ! Dans ces conditions, Jésus accepte sa mort et y voit un moyen sublime de témoigner à l'humanité jusqu'à quel point s'étend son amour pour elle, jusqu'où il est capable de pousser en sa faveur le renoncement et le sacrifice.

Ainsi c'est bien la volonté de Dieu que Jésus meure. Il ne se contente pas ici de respecter, comme il le fait toujours, la liberté des pécheurs et l'influence du Prince de ce monde quand elles s'opposent à la réalisation de ses plans; il trouve dans la mort de Jésus une circonstance extrêmement favorable à la délivrance de l'humanité pécheresse. C'est bien un point essentiel de la mission que Jésus a reçue de son Père, que de mourir ainsi pour établir la vérité sur l'empire du Prince de ce monde, sur la triste position de l'humanité. Dieu veut cette fatale issue du ministère du Sauveur, parce que c'est la seule manière de sauver l'humanité. Il montre donc ici jusqu'où va

^ Ce terme de rançon a donné lieu à des discassions interminables. La grosse question, qui se pose et que Jésus a laissée sans solution positive possible est celle-ci : A qui cette rançon? Il 8*agit ici d*une délivrance. MaisdequeUe puissance faut- il affrancbir les hommes? De la mort physique pensent Ritschl et Weiss, en s*appuyant sur des textes analogues de l'Ancien Testament. De la puissance du péché, de l'esclavage du mal, déclare Beyschlag d'après Tensemble de la pensée évangélique, et d'après le contexte lui-même. 0n ne peut choisir qu entre ces deux interprétations. Or la première est pratiquement inacceptable. Jésus ne nous a pas délivrés de la mort physique. Quant à Tinterprétation traditionnelle, la mort de Jésus nous rachetant de la puissance de condamnation de Dieu, c'est le contraire de la pensée évangélique où la délivrance suppose toigours une puissance opposée à Dieu, qu'il s'agit de combattre, de repousser et d'anéantir, et jamais un accord â produire en Dieu lui-même. Voir à ce sujet l'excellente étude de Beyschlag.

son amour pour les pécheurs, puisqu'il est capable, en vue de leur délivrance, d'abandonner à la puissance du Prince de ce monde son bien-aimé, son Fils unique. Et d'autre part, son amour pour Jésus devient encore, si possible, et plus tendre et plus profond. C'est un titre nouveau à cette affection de son Père que l'acceptation de cette volonté dure pour lui, que cette immolation volontaire pour assurer la réussite de l'œuvre de Dieu, le salut de l'humanité. Ahl certes, Dieu pourrait le délivrer, mais il ne le veut pas, car il le trouve plus grand, plus digne de son amour, dans ce renoncement et cet abaissement suprême où il descend par amour pour Dieu et par amour pour les pécheurs.

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