‹ La pensée religieuse dans le Nouveau TestamentChapitre 25 sur 78 · IV. LA VALEUR DE CE SACRIFICE · texte numérisé non relu

IV. LA VALEUR DE CE SACRIFICE

La conséquence en sera, pour l'humanité, comme une nouvelle alliance conclue (Matth., xxvi,28; Marc, xiv,24 ; Luc, xxii,20; I Cor., xi,25); les choses passées seront oubliées, La différence établie entre les hommes par leur conduite honnête ou mauvaise et qui leur préparait un sort dissemblable est ici comme effacée, anéantie. Une chose nouvelle se présente aux hommes et sollicite leur attention morale ; ce dont Dieu tiendra compte désormais seulement c'est de Tattitude que Thomme va prendre devant la mort de Jésus. Ou il laissera son cœur s'attendrir et sa conscience s'indigner, il reconnaîtra laveuglement où le péché le tient plongé, il aspirera à la délivrance ; connaissant la vérité sur le péché qui s'est montré puissance malfaisante et sur l'amour de Dieu qui s'est montré puissance souverainement bienfaisante, il rompra avec le Prince de ce monde pour s'attacher à Jésus et à Dieu, pour rechercher la vie spirituelle qui découle de Jésus; il sera réellement et complètement sauvé. Ou il restera insensible et inattentif, il passera indifférent, il demeurera attaché à la puissance du Prince de ce monde et il sera radicalement perdu. C'est bien un nouvel ordre de choses amené par la mort de Jésus, et on peut à bon droit, la comparer à l'immolation d*une victime au moment de la conclusion d'une alliance solennelle, son sang paraît le sceau mis à ce pacte entre Thomme et Dieu.

Cette grande délivrance, ce joug du Prince de ce monde ainsi définitivement rompu, c'est comme la sortie de l'humanité d'un pays étranger où pesait sur elle une injuste tyrannie, c'est comme un acheminement de l'humanité vers

sa vraie patrie, le royaume de Dieu. Pour un Juif ces événements ont été préfigurés autrefois par l'exode d'Égjpte. Comme au moment de la formation du peuple d'Israël , Dieu l'a fait sortir d'Egypte et l'a délivré définitivement du joug insupportable des Pharaons, pour l'acheminer vers la Terre Promise, voici que la volonté bienfaisante de Dieu arrache les fidèles qui s'attachent à son serviteur, Jésus, à la puissance redoutable du Prince de ce monde, pour les préparer à la réalisation sur la terre du royaume. Il y a donc analogie entre Jésus et l'Agneau Pascal (Jean, r, 29,36) ; la mort de Jésus est comme la réalisation de ce type prophétique. Comme le sang de l'agneau mis sur les portes est non pas la cause, mais le signe avant-coureur de la délivrance d'Egypte, le sang de Jésus répandu, sa mort violente, son supplice sera comme le signal de la délivrance du péché, delà réalisation du royaume. Et, se maintenant fidèlement à la conception symbolique de Tancienne alliance, Jésus comprend qu'il sera bon que sa mort soit mise en relation avec l'antique souvenir de l'agneau pascal, et conclut qu'il doit être immolé au moment delà fête de Pâques.

Mais, indépendamment de ces analogies juives, Jésus trouve une image bien plus saisissante, un symbole bien plus frappant qui lui montre en sa mort non un fait exceptionnel, en dehors de toutes les lois connues, mais au contraire un fait normal, et comme le couronnement et l'explication suprême d'une série de faits mystérieux, obscurs. Sa mort physique nécessaire pour produire chez les hommes en abondance la vie spirituelle, c'est comme la décomposition nécessaire du grain jeté en terre pour permettre la germination d'une nouvelle plante (Jean, XII, 23-25). Voilà une grande loi qui se découvre aux yeux de Jésus : de la mort jaillit la vie. Et plus nous avançons dans l'étude et la compréhension de la nature, plus nous trouvons de faits à l'appui de cette grande pensée de Jésus < Non seulement le grain doit mourir pour donner naissance à une nouvelle plante, mais encore en général la reproduction, la transmission de la vie est le signal ou de la mort^ de la

destruction immédiate ou d*uDe rapide dégénérescence ; mais encore en général la génération, la mise au monde de nouveaux êtres et leur développement exige au moins un sacrifice, un renoncement qui est sinon cause de mort, du moins acheminement à la mort. Si donc l'homme s'indigne de ce sort fatal qui le menace et ne veut pas simplement courber la tête à ce joug inévitable, il lui reste un moyen de transformer la dure nécessité de la mort en joyeux sacrifice, en en faisant sortir des fruits excellents pour les autres, en mourant par dévouement pour autrui. C'est là le sort de Jésus, la mort devient pour lui le précieux et cruel moyen de se dévouer aux hommes et d'assurer leur salut. Par la mort seule Jésus peut devenir la vie de l'humanité.

L'image se présente sous sa forme humaine plus touchante encore quand Jésus se désigne comme le Bon Berger (Jean, X, 1-18). Les âmes sont des brebis, elles distinguent le vrai berger du voleur et du brigand à son allure douce, au traitement plein de tendresse et sans aucune violence dont il use envers elles, à cette entente tacite qui se révèle au moment où il les appelle et où il se trouve qu'il connaît ses brebis et que les brebis reconnaissent de suite sa voix. Mais encore le bon berger peut, en une occasion plus grave et par un signe plus sûr, se différencier du mercenaire. C'est à l'heure du danger; la caractéristique du berger, c'est qu'il se dévoue pour ses brebis jusqu'à la mort. La mort de Jésus, c'est l'effort suprême du berger pour garantir ses brebis des attaques perfides et redoutables du péché.

Et en sortant de toute image pour s'en tenir au terrain solide des réalités, ce qui explique et justifie la nécessité de la mort de Jésus, c'est sa solidarité avec les hommes pécheurs. En présence de l'œuvre déplorable du Prince de ce monde qui a réduit la pauvre humanité à un misérable esclavage, en présence de la volonté bien arrêtée de Dieu de délivrer les pécheurs de cet asservissement, Jésus a voulu s'incorporer à l'humanité pour y devenir un nouveau commencement. Il aspire à être le chef d'une humanité sauvée et régénérée, qui o. r. 13

dépouillera le Prince de ce monde de son pouvoir usurpé et restituera à Dieu la domination qui lui appartient légitimement. Pour cela il n'y a qu'un moyen, il lui faut s'incorporer véritablement à l'humanité pécheresse et subir toutes les consécfuences de son enrôlement en un corps vicié, corrompu. U veut naître comme homme, mais la conséquence qu'il a dû accepter, c'est qu'il mourra comme homme. Il veut affranchir les hommes du joug du péché, mais la conséquence qu'il a dû accepter, c'est qu'il s'expose aux atteintes et aux attaques du Prince de ce monde, qu'il risque de succomber à ses tentations, et que s'il résiste jusqu'au bout, il sera en butte aux embûches de son redoutable adversaire. Mais cette solidarité libre, consentie, sauvera l'humanité, car elle rompra la chaîne de l'hérédité et de la solidarité avec Adam, jusqu'ici seule, inévitable, en offrant aux individus qui voudront bien l'accepter une hérédité spirituelle et une solidarité spirituelle avec Jésus. Le moyen employé par Jésus, c'est simplement d'accepter comme un homme la solidarité avec les pécheurs, en s'opposant de toutes ses forces, comme il le réclame de ses disciples, à la puissance du péché.

Ce que Jésus accepte et subit, c'est la solidarité de destinée, poussée jusqu'à l'acceptalion de la mort en punition attirée sur le seul saint par l'état de péché de la race ; mais dans cette solidarité de destinée, il donne l'exemple de la puissance du péché repoussée victorieusement et du règne de Dieu absolument réalisé. 11 en résulte que pour les hommes qui sont non plus volontairement, mais nécessairement dans cette même solidarité de destinée, il y a désormais une possibilité de briser la puissance du péché et de connaître le règne de Dieu, c'est de s'attacher à Jésus. Voilà bien par sa mort pleinement exécutée l'intention qui a introduit le Fils unique du Père dans la destinée humaine ^

^ Nous voyons combien la réalité est loin de ce que Renan a décrit comme une période d*exaltation de Jésus, a Le senUment âpre et triste de dégoût pour le monde, d'abnégation outrée, qui caractérise la perfection

Alors à l'égard de Dieu, Jésus peut se représenter que son œuvre est accomplie. Ce que Dieu attendait de Jésus, c'est la parfaite réparation de l'œuvre détestable d'Adam. Entre Tordre formel de Dieu et la séduction du Prince de ce monde, Adam s'est laissé entraîner au mal et a ainsi condamné lui< même et sa postérité à tomber sous la puissance grandissante de Satan, à réaliser ici-bas le règne du diable. Entre les sollicitations, les tentations et les attaques brutales du Prince de ce monde et l'amour de son Père céleste, Jésus a résisté parfaitement aux influences mauvaises, est demeuré fidèle à

chrétienne, eut pour fondateur, non le fin et joyeux moraliste deè premiers jours, mais le géant sombre qu*une sorte de pressentiment grandiose jetait de plus en plus hors de Thumanité. Il était, si on peut le dire, totalement hors de la nature : la famille, Tamitié, la patrie, n*avaient plus aucun sens pour lui. Un goût singulier de persécution et de supplices le pénétrait. Parfois, on eût dit que sa raison se troublait. » Au fond, d*après Renan, la mort est une délivrance pour Jésus de cette folie furieuse. « La mort allait dans quelques jours rendre à Jésus sa liberté divine, et l'arracher aux fatales nécessités d*un rôle qui chaque jour devenait plus exigeant, plus difficile à soutenir. » Mais c^est aussi la punition légitime de son égarement. « L'amertume et le reproche se faisaient de plus en plus jour en son œuvre. Il était juste aussi que ce grand maître en ironie payôt de sa vie son triomphe. » Enfin, c*est un grand service que lui l'endent ses adversaires. « Laissé libre, Jésus se fût épuisé dans une lutte désespérée contre Timpos^ible. La haine inintelligente de ses ennemis décida du succès de son œuvre et mit le sceau à sa divinité. » En conséquence, a tout ce qu*il est permis de dire, c*e3t que durant ses derniers jours, le poids énorme de la mission quMi avait acceptée pesa cruellement sur Jésus. La nature humaine se réveilla un moment. Il se prit peut-être à douter de son œuvre. Mais Tamour de son œuvre Tempoi-ta. 11 accepta de boire le calice jusqu'à la lie. Désormai-?, en effet, Jésu^ se retrouve tout entier et sans nuage. Les subtilités du polémiste, la crédulité du thaumaturge et de Texorciste sont oubliées. 11 ne reste que le héros incomparable de la Passion, le fondateur des droits de la conscience libre, le modèle accompli que toutes les âmes souifrantes méditeront pour se fortifieret se consoler. » Enfin, sur la croix, «son instinct divin l'emporta encore. Â mesure que la vie du corps s'éteignait, son âme se rassérénait et revenait peu à peu à sa céleste origine. II retrouva le sentiment de sa mission, il vit dans la mort le salut du monde, il perdit de vue le spectacle hideux qui se déroulait à ses pieds, et, profondément uni à son Père, il commença sur le gibet la vie divine qu*il allait mener dans le cœur de l'humanité pour des siècles infinis. »

la mission de Celui qui l'avait envoyé, et a accepté sa volonté sainte jusqu'à la mort, jusqu'à la mort de la croix. Dès lors, l'œuvre de Jésus s'oppose à celle d'Adam, entraînant les hommes qui y consentent sous l'influence de Dieu à réaliser ici -bas le Règne de Dieu^ La tâche de Jésus est vraiment accomplie ; au moment où il rendra le dernier soupir tout sera consommé (Jean, xix, 30).

Voilà bien l'ensemble des pensées de Jésus touchant sa mort, voilà bien ce qui doit se présenter à son esprit, voilà bien comment il peut tout à la fois frémir d'angoisse à la perspective du supplice, demander à Dieu que ce calice passe loin de ses lèvres, et cependant préférer la volonté de Dieu à la sienne propre, faire le sacrifice de sa vie physique, livrer son corps à ses bourreaux, donner son âme pour ses amis, remettre son esprit à son Père. Mais si, à distance, les magnifiques résultats couvrent pour lui les horreurs du supplice, de près, au moment où la mort approche, dans l'agonie, ce sont, au contraire, les tourments du corps qui jettent un voile sanglant sur le calme et la beauté des réalités sublimes accomplies par sa souffrance ^.

^ De Pressensé dit très justement : « La croix est une réconciliation ; c'est là que l'humanité revient dans la personne d'une sainte victime au Dieu qui l'attendait depuis les premiers jours du monde. » Mais nous ne saurions admettre qu'en ce tableau de la mort de Jésus la théologie, dans un intérêt dogmatique, introduise un élément nouveau, dont nous ne trouvons aucune trace dans les textes. « 11 se repent pour nous. Sa compassion achève sa passion en lui faisant connaître des souffrances telles que le remords, qui ne sont pas compatibles avec sa sainteté. » (De Pressensé.)

^ Etant arrivé au bout de notre étude, rappelons en quelques traits l'opinion de Reuss : « Le plus grand nombre des passages proclament simplement la nécessité de sa mort« Il n'est point dit dans ces passages en quoi consistait cette nécessité» et comment la mort de Jésus pouvait avoir une signification particulière, une importance théologique pour l'humanité. Il y a d'autres passages dans lesquels le devoir du renoncement au monde, de l'abnégation dans l'intérêt du royaume de Dieu, est mis en rapport direct avec le fait de la passion du Seigneur. Dans d'autres passages, Jésus présente sa mort comme une preuve de son amour pour les siens et comme le moyen à la fois sûr et indispensable de faire réussir et prospérer son

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