‹ La pensée religieuse dans le Nouveau TestamentChapitre 42 sur 78 · III. DANGERS INTERIEURS · texte numérisé non relu

III. DANGERS INTERIEURS

Pendant de longues années l'influence directe des apôtres, témoins de l'existence et de Tactivité de Jésus, dirigés en tout par la puissance de l'Esprit, maintint ainsi le cercle apostolique à une telle hauteur morale et religieuse, qu'il put revendiquer que tous reconnussent ses caractères exceptionnels. Mais tandis que la première thèse sur la roessianité de Jésus pouvait se maintenir intacte et demeurer inébranlable, la seconde sur la valeur morale et les dispositions religieuses des chrétiens devait être sans cesse menacée. Nous avons vu que, dès les débuts, il faut des exhortations constantes, une sollicitation permanente adressée aux membres du cercle apostolique, pour que leur conduite réponde à leurs principes et pour que la communauté présente le spectacle du règne de Dieu réalisé sur la terre, Tant que l'autorité des apôtres ne fut pas ébranlée, tant qu'on leur reconnut le droit de parler et d'être obéis, les écarts furent vite réprimés, le danger ne fut que momentané. Mais l'heure vint où le péril s'installa en permanence et ce fut sous une forme extrêmement habile.

C'est en tant que docteurs et prédicateurs que les apôtres et les premiers disciples paraissaient avoir leur puissance et leur supériorité. En réalité, ils n'avaient d'influence que comme témoins de Jésus, et comme instruments de l'Esprit. Mais c'est sous le mode de l'enseignement du docteur et de lexhortation du prédicateur que cette activité s'exerçait dans la communauté. Or, dès qu'il y eut dans le groupe des disciples des éléments mauvais introduits (et comment l'empêcher, comment écarter tout alliage impur ?) l'autorité des apôtres leur devint insupportable et ils s'efibrcèrent de lutter avec les mêmes armes. C'est ainsi que la conduite indigne de membres du cercle apostolique, compromettant sérieuse-

ment ses prétentions et provenant en réalité de caractères irrègénérés, se couvrit bientôt du manteau d'une nouvelle doctrine, s'abrita dans le refuge d'un nouvel enseignement.

Il faut bien le reconnaître, l'écueil était inévitable. Le cercle apostolique se place sur le terrain historique, est une revendication historique, une institution historique. C'est un fait historique, le rejet du Messie par le peuple élu qui provoque sa manifestation ; c'est un fait historique, la résurrection du Messie exécuté, qui fait l'affirmation centrale et la base de ses prétentions; c'est un fait historique, la réalisation terrestre du règne de Dieu, qu'il prétend être. Ces traits n'appartiennent pas absolument au même domaine. On peut fort bien accepter et proclamer que le peuple d'Israël a commis un crime en condamnant Jésus, et tenir pour certain que Dieu a par la résurrection désigné Jésus comme le Messie, sans remplir les conditions morales qui rendent digne et capable de participer au royaume de Dieu réalisé sur la terre. Alors le cercle apostolique se trouvait obligé, s'il voulait maintenir intactes ses prétentions, de se placer sur le terrain psychologique, et de déterminer les conditions morales de l'adhésion au Messie ressuscité. Certes, nous l'avons vu, les aperçus et les explications psychologiques ne font pas défaut sous la plume et sur les lèvres des membres et représentants de la communauté. Mais ce n'est pas là lé point de vue dominant. Il était réservé à un psychologue plus sûr et plus profond de s'engager résolument sur cette voie. Le cercle apostolique se maintient plutôt dans le cadre historique et par là s'expose à de grandes difficultés.

Il commence par accepter au nombre de ses membres des hommes qui ne comprennent ni ne désirent le règne spirituel de Dieu. U espère, en les soumettant à l'influence permanente de vrais disciples, modifier leurs ambitions et leurs intentions. Mais ce calcul est dangereux, et pour un certain nombre de membres, ainsi vraiment gagnés au royaume, il s'en trouve

beaucoup d'autres qui, partant de leurs sentiments différents, de leurs expériences morales incomplètes, arriveront à d'au très résultats intellectuels que ceux des apôtres et entreront en discussion, en compétition avec eux. C'est -ainsi que, après avoir fermenté quelque temps dans la communauté, l'hérésie éclate enfin au grand jour, au scandale des vrais disciples, parce que cette division visible compromet gravement les prétentions de la communauté.

La cause de l'hérésie, c'est la nature composite des caractères du cercle apostolique, d'une part uniquement historiques, de l'autre essentiellement moraux ; c'est la séparation possible entre les affirmations historiques et les expériences morales qui s'y rattachent; c'est l'absence du lien organique reconnu, découvert et affirmé entre ces deux ordres de faits et de prétentions. La source de l'hérésie, c'est la présence dans la communauté et sous la direction des apôtres de faux disciples, qui n'ont pas les dispositions morales que Jésus réclame et qui, pour sauvegarder les défectuosités de leur vie morale, n'hésitent pas à en tirer les conséquences logiques ou à les appuyer sur les prémisses nécessaires. Le danger de l'hérésie, c'est la ruine de la bonne renommée et de ce bel idéal que le groupe apostolique s'est proposé. Elle va, non pas en elle-même, mais par ses conséquences, en consacrant et favorisant une conduite en désaccord avec les prétentions des apôtres et la direction de l'Esprit, empêcher dans le cercle apostolique la réalisation du règne de Dieu sur la terre. Aussi, voyons-nous le groupe s'en alarmer fortement.

Le remède de l'hérésie, ce n'est pas l'uniformité de la doctrine officielle, puisque la divergence de pensée n'est pas la cause mais la conséquence des écarts de conduite, de l'impossibilité de réaliser le règne de Dieu. Ce n'est pas davantage l'établissement d'une autorité indiscutable personnelle ou impersonnelle, à laquelle tous devront se soumettre, puisque la divergence de pensées est précisément un résultat d'une autorité de ce genre, impatiemment supportée. Ce ne peut

être que l'abandon partiel de Timportance accordée aux considérations et au domaine historiques, et le christianisme envisagé, examiné dans son rôle et sa valeur psychologique. Mais ce seul remède utile, le cercle apostolique se trouve incapable d*en user. Et cependant, il lui fallait se défendre. Il discerne d'abord très clairement le danger que lui fait courir l'hérésie. Les accusations contre les hérétiques portent plus sur les manifestations pratiques que sur les considérations théoriques (Jude, 12-16; II Pierre, ii). Jude leur reproche de faire bonne chère sans retenue dans les agapes (Jude, 12), de se plaindre de leur sort, de vivre au gré de leurs passions en cachant leurs débordements sous de pompeuses paroles (Jude, 16), de flatter les autres par intérêt, de pousser à la séparation (Jude 19), de se faire delà grâce de Dieu un motif de désordre (Jude, 4), de souiller leur chair, de mépriser l'autorité, d'injurier les gloires * (Jude 8). Le cercle apostolique considère donc ces hérétiques comme de grossiers matérialistes, enclins aux excès de la chair, qui tendent à secouer le joug de leurs directeurs spirituels, qui veulent non seulement se rendre indépendants, mais encore se faire dans le cercle apostolique leur petite coterie. Dans l'épître II Pierre, nous trouvons les mêmes traits, plus accentués. Quant à leur doctrine spéciale, nous ne trouvons indiqués que deux points (Jude, 8 ; II Pierre, ii, 10,11, m, 4) : un grand scepticisme dédaigneux relatif aux êtres glorieux du monde invisible, et une négation formelle, celle de ^la Parousie.

^ Gomment admettre Topinion de Renan que TEpître de Jude serait une lettre contre Paul, donnée à la contre-mission I

Nous ne partageons pas le parti-pris de suspicion de Ghavannes : «c Je doute que toute cette caractéristique des gens qui prêchent une fausse liberté soit une vraie dénonciation d'actes immoraux. Je crains que ce ne soient, au moins pour une bonne part, des injures, Tauteur étant persuadé que la liberté prêchée par ces gens conduisait à l'immoralité et les taxant purement et simplement de cette immoralité, par un procédé bien connu dans les luttes religieuses. »

Contre ces adversaires les représentants des disciples authentiques emploient d'abord des apostrophes insultantes, des comparaisons déshonorantes (Jude, 12, 13), qui nous prouvent avant tout combien ce péril alarmait et exaspérait les chrétiens fidèles. Puis ils rappellent les châtiments de Dieu dans les temps passés atteignant les impies (Jude, 5-7,11; II Pierre, II, 4-10, 15; m, 5-7). Enfin, ils tentent une réfutation de leur conduite et de leurs objections. A leur position injurieuse envers les êtres métaphysiques, Jude oppose la conduite de Tarchange Michel (Jude, 9 ; Il Pierre, ir, 11). A leur objection tirée du retard de la Parousie on répond par le rappel de la patience de Dieu (II Pierre, m, 8-10).

En regardant ces lettres de près, on s'aperçoit que les auteurs n'ont pas en vue une polémique directe avec les adversaires, mais se proposent avant tout de mettre les disciples en garde contre l'influence que les prétentions et la conduite de ces faux frères pouvaient exercer sur eux. Aussi, la principale exhortation porte sur la nécessité d'une vie morale pure, du développement de toutes les vertus, comme le vrai moyen de progrès pour le disciple de Christ (II Pierre, i,3-ll). Quanta l'extinction de ce grand péril plutôt dévoilé qu'occasionné par l'hérésie naissante, on s'en remet encore à Dieu, on attend patiemment qu'il châtie et épure le cercle apostolique * . C'est qu'on a gardé jusqu'au bout la certitude que le cercle apostolique est le vrai lieu de la réalisation du règne de Dieu. C'est aussi qu'une nouvelle influence parallèle à celle du cercle apostolique, se montre très forte, très bien armée pour éviter le grand danger que court le christianisme. Nous reconnaissons ici que la conception histo-

* On voit bien que les Epîtres de Jude et II Pierre se tiennent encore complètement sur le terrain du cercle apostolique par ces deux traits : l» la proximité du jugement de Dieu portant d'abord sur le monde chrétien; 2» la condition naturelle des chrétiens, c'est de demeurer irréprochables, sans tache, dans Tattente paisible de cet événement.

rique du christianisme, nécessaire au début, seule possible d'abord, ne suffit pas et doit faire place à autre chose, ou du moins se compléter par des emprunts à une autre acception. C'est ce que nous allons voir beaucoup plus sûrement encore et sous une forme plus dramatique, en examinant le troisième problème que doit résoudre le cercle apostolique.

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