‹ La pensée religieuse dans le Nouveau TestamentChapitre 43 sur 78 · I. ABSORFriON PROGRESSIVE DU PEUPLE JUIF · texte numérisé non relu

I. ABSORFriON PROGRESSIVE DU PEUPLE JUIF

Toutes les difficultés n'étaient pas résolues par la démonstration de la messianité de Jésus et de la valeur des prétentions du cercle apostolique à la réalisation du règne de Dieu. Une grosse question se posait encore, celle des rapports de ce cercle apostolique soit avec la nation juive, soit avec les peuples païens.

Puisque ce groupe nouveau affichait des ambitions dans le domaine historique, il allait se trouver en présence des ambitions semblables de la nation juive dans son ensemble. Les Juifs étaient assurés par toute leur histoire, par ses promesses, par son développement même des bénédictions divines et en particulier de cette ère messianique que l'attente des disciples désignait comme très proche. 11 y avait donc conflit entre les prétentions de la nation élue et celles des adhérents de Jésus, et, comme les parties adverses faisaient également remonter leur certitude à l'appui de Dieu, il semblait qu'il y eût division de Dieu contre lui-même. Il importait donc au début de justifier les voies de Dieu et de sauve-

garder tout ensemble les droits du peuple et ceux du cercle apostolique.

L'idée émise parles apôtres, c'est que le peuple juif est seulement rejeté pour un temps. La cause de cette disgrâce momentanée, c'est la faute énorme qui a été commise par le supplice du Messie (Actes, m, 15, v, 28). En efiet, dans l'exécution de ses plans et précisément parce qu'il a choisi un instrument historique et humain pour les réaliser, Dieu dépend en partie de la liberté humaine, de la volonté et de la conduite des hommes. L'histoire du peuple est là pour le montrer dans des exemples éclatants. Dieu modifie constamment non pas ses desseins, mais ses voies, suivant les circonstances et d'après l'état moral du peuple et des individus (Actes, vii). C'est ainsi qu'il appelle Abraham en Chanaan, puis plus tard ne laisse pas ses descendants dans le pays promis, mais les envoie en Egypte, en conséquence de la faute des frères de Joseph. Mais Dieu ne laisse pas davantage le peuple en Egypte du moment que la tyrannie du Pharaon pèse sur lui. Il suscite Moïse pour le délivrer. Encore est- il obligé d'ajourner l'exécution de ses desseins à cause de la mauvaise volonté du peuple en présence de l'intervention imprévue de Moïse. Dieu envoie de nouveau Moïse, allant le prendre dans le désert, et le présentant au peuple comme libérateur, en sorte que l'inintelligence de ses compatriotes n'a servi qu'à prolonger leurs soufi^rances, à retarder la délivrance. Quand Moïse est ainsi devenu de la part de Dieu le chef du peuple, il ne rencontre au désert que murmures et révoltes, à tel point qu'à l'heure même où il va donner à ia nation la loi de Dieu, il trouve les Hébreux célébrant le veau d'or. Aussi Dieu est obligé de se détourner d'eux. Tant que le peuple est dans le désert, le lieu de culte c'est le tabernacle, et il subsiste jusqu'à David. Mais, une fois le peuple établi dans des villes et des maisons. Dieu renonce à cette tente et le temple de Salomon lui est substitué. Mais en réalité Dieu n'est pas plus attaché au temple qu'il ne l'était au tabernacle qui a été mis de côté.

C'est ainsi par ce double exemple et des changements de pays et de la modiâcation du lieu de culte, qu'Etienne met en pleine clarté cette vérité, que Dieu est obligé de se conformer aux dispositions et aux besoins du peuple, et met en évidence cette thèse que le peuple n'a jamais compris ces changements dans les plans de Dieu et ne s'y est jamais prêté de bonne grâce. Au, contraire, chaque fois que Dieu doit employer une nouvelle méthode, de nouveaux moyens, on peut s'attendre à une nouvelle révolte de la part du peuple élu. C'est donc bien dans l'ordre, dans la règle, que les Juifs qui s*opposent au Saint-Esprit, qui persécutent les prophètes, qui tuent les précurseurs, se soient élevés contre le juste et l'aient condamné. Mais à cause de cette faute énorme, il est aussi dans l'ordre que Dieu modifie ses plans et retire momentanément ses bénédictions au peuple élu pour les transporter à la seule partie fidèle de la nation, au cercle apostolique ^

*■ En regard de notre interprétation, rappelons-en d'autres. Reuss: « Le discours apologétique que Luc met dans la bouche d*Etienne ne vise-t-il pas à faire comprendre à ses auditeurs que Dieu s'est révélé indépendamment des formes rituelles de la Loi et de la Synagogue ? Ne met-il pas en évidence le fait du caractère progressif de la révélation ? »

Sabatier : (c Etienne s'applique dans toute l'histoire d'Israël à relever et à mettre en lumière ce perpétuel conflit entre la miséricorde de Dieu, toujours infatigable, et l'obstination charnelle du peuple, toujours invincible. Dans celte tragique antithèse est tout son discours... Le discours d'Etienne est le complément et le développement de la parabole des vignerons. »

Weiss : c Dans ce discours, nous ne trouvons pas la moindre trace qu'Etienne ait considéré la loi et le culte d'Israël comme une révélation incomplète de Dieu. Mais dans tout le discours se retrouve cette pensée que la révélation du salut de Dieu n'est pas attachée au Temple. »

Beyschlag : « La révélation de Dieu a été dès le début libre, elle est esprit et vie, elle n'est pas liée à un lieu spécial et à des cérémonies déterminées; mais vous, Juifs, vous Tavez toujours méconnue, reniée et matérialisée. Toute votre histoire est la lutte permanente de l'Esprit de Dieu et de votre sens charnel. »

Weizsâcker : « Le discours d'Etienne tend à montrer que l'adoration de Dieu dans le Temple n'a jamais répondu à la volonté de Dieu. Tout le discours est disposé pour arriver à déclarer que le Temple de Salomon n'aurait jamais dû exister (welcher nie hâtte geschehen sollen). d Weizsâcker reconnaît que dans ce cas toute la longue introduction histo-

268 LA CONCEPTION HISTORIQUE DU CHRISTIANISBfE

Mais voici, le péché commis ainsi par le peuple peut encore être pardonné, parce qu'il a été commis par ignorance (Actes, III, 17). Nous voyons que les disciples se souviennent de la parole de Jésus sur la croix : Père, pardonne- leur, car ils ne savent ce qu'ils font ! On prend cette déclaration à la lettre. On estime que la nation ne s'est pas rendu un compte bien clair du crime dont elle devenait coupable. Et c'est l'exacte vérité. Il suffira que le peuple reconnaisse loyalement sa culpabilité, qu'il s'en repente sincèrement (Actes, m, 19, y, 31) et s'attache de tout son cœur à ce Jésus qu'il a repoussé, pour qu'il soit mis au bénéfice de ce pardon, non seulement accordé, mais demandé à Dieu par le Crucifié.

Mais si les autorités religieuses du peuple et la nation elle-même persistent à le rejeter, elles aggravent leur faute première, et s'éloignent volontairement de l'exécution des promesses. Aussi on relève l'hostilité naissante des sacrificateurs et des Sadducéens (Actes, iv, 1-3, 17, 18, 21), les progrès de leur haine et de leur opposition (Actes, v, 17, 18, 28, 33), les mauvais traitements qu'ils infligent aux apôtres (Actes, V, 40, VI, 11-14, viii, 3, vu, 57, 58). Aussi, on montre que la persécution grandissante contre les disciples a détaché le cercle apostolique du Temple, non seulement à cause de Tanimosité des Juifs, mais par le fait de l'éloignement de Jérusalem (Actes, viii, 1, ix, 31). On rappelle enfin que l'hostilité religieuse a déchaîné contre la

rique sur Abraham, Joseph et Moïse, est bien un peu inutile. « Il repond au reproche de détruire la loi, en reprochant aux Juifs de ne pas la respecter eux-mêmes i» puisqu'ils ne Taccomplissent pas.

Certainement la pensée d'Etienne lui est bien personnelle, elle porte le cachet de son originalité. Ce n*est pas le cercle apostolique, mais Etienne qui est parvenu à cette vue d'ensemble de l'histoire d'Israël. Et il faut bien reconnaître qu'il dépasse ici le cadre habituel des vues des disciples, qu'il prépare les voies à Paul. Mais encore est- il injuste de le séparer du cercle apostolique, qui ne renie pas son point de vue, qui est disposé certainement à l'adopter et qui ne regarde pas sa prédication comme hérétique et blasphématoire.

communauté apostolique la persécution du pouvoir politique (Actes, m, 1-4).

C'est la conversion totale du peuple qui donnera le signal du temps messianique (Actes, m, 19-21), retardé à cause de rinfidélité présente de la nation à laquelle il est réservé. A ce moment les incrédules obstinés seront seuls privés des bénédictions divines (Actes, m, 23), mais ils n'auront qu'à s'en prendre à leur endurcissement, selon que les prophètes l'ont annoncé. C'est ainsi que les promesses faites au peuple d'Israël seront réalisées sans faire tort aux prétentions du cercle apostolique, par l'absorption progressive par le cercle apostolique du peuple tout entier.

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