II. TENTATION EXERCEE PAR L'INSTITUTION JUIVE
Or, voici le grand danger de ces prétentions historiques, c'est qu'il faut bien vite la sanction de l'histoire, de l'accomplissement, pour qu'elles ne s'écroulent pas sur elles-mêmes. Si l'on avait vu un mouvement se dessiner, entraînant nettement la masse du peuple du côté du cercle apostolique, ces raisonnements auraient paru excellents. Au contraire, si le peuple persiste à demeurer étranger au cercle apostolique, ne se laisse pas gagner, alors l'argumentation semble insuffisante ; et c'est une première cause d'hésitation pour les Juifs fidèles qui font partie du groupe des adhérents de Jésus. Il reste toujours pour leur esprit ce point obscur : comment accorder les promesses authentiques de Dieu avec le prolongement de l'abandon, du rejet du peuple ? Mais en outre les critiques et les objections de la nation élue ne devaient pas manquer à l'adresse du cercle apostolique. Les moqueries devaient s'adresser à cette religion qui n'avait ni temple, ni cérémonies de sacrifices, ni prêtres.
L'institution juive paraissait posséder des avantages réels sur l'institution chrétienne. A la longue, les Juifs fidèles
devaient regretter d'avoir séparé leur sort, leur vie religieuse de leur peuple. Et sans renoncer à la certitude de la messianité de Jésus, on pouvait avoir ce doute, que la formation du cercle apostolique en hostilité avec la nation privait ses membres de pratiques et de cérémonies religieuses pourtant excellentes et bienfaisantes, et, qui sait ? indispensables peutêtre. C'est ainsi que, du moment où le cercle apostolique n'absorbait pas rapidement la nation juive, il courait le risque de voir ses membres retourner isolément au culte juif, à la communion religieuse avec la nation ^ On devait conjurer ce nouveau danger.
Il faudra ici une argumentation adressée aux Juifs, d'après les habitudes juives de raisonnement et en réponse à des préoccupations, des pensées juives. Nous ne devons pas oublier ces conditions particulières, soit dans l'appréciation de la valeur des raisonnements, soit dans l'usage que nous, chrétiens, nous en voudrions faire*. Les points sur lesquels
^ « Plus d*un chrétien issu du judaïsme en était venu à se demandei' avec angoisse s'il ne se serait peut-être pas trompé en se séparant du vieux judaïsme, qui avait pour lui le prestige de la tradition. » (De Presscnsé.) Nous croyons qu'on ne saurait accepter l'opinion de Weizsâcker qu'il s'agit ici (Bpître aux Hébreux) de prosélytes devenus chrétiens qui ont la tendance de redevenir prosélytes. Weiss admet que l'auteur envisage encore strictement le peuple de l'ancienne alliance, sous la condition de la foi, comme le noyau de la nouvelle. Nous croyons que rien ne contredit cette assertion, mais que rien ne nous permet non plus de voir, dans l'Ëpître que noua avons, toute la pensée de son auteur. Il faut expliquer plutôt par les circonstances que par les préférences personnelles le choix et la tractation du sujet.
^ C'est ce que Ghavannes oublie complètement. Les conditions s'opposaient à l'emploi de la méthode, qu'il décrit ainsi : « Toute apologie saine de la religion procède par l'exposé de l'idéal religieux, pour ensuite en démontrer l'excellence, et enfin de là remonter à Dieu qui s'y manifeste. » En écoutant les conseils de Ghavannes, l'auteur des Hébreux aurait été à côté de sa tâche. Par conséquent, nous trouvons absolument faux son jugement : « L'auteur de l'Ëpître aux Hébreux tient la tête, dans l'histoire de l'apologie chrétienne, de cette race de respectables, mais plus que malencontreux défenseurs intellectualistes de la religion, qui font tout rouler sur des preuves externes, lesquelles ne prouvent rien, parce qu'en religion les soi-disantes preuves externes ne sont et ne peuvent être que des affir-
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portera la discussion ne sont pas choisis arbitrairement, ils sont déterminés par les objections et attaques des Juifs. Il nous faut donc établir premièrement ce que les Juifs pou vaient faire valoir en faveur de leur religion, qui dût ébranler les membres du cercle apostolique.
Ils rappelaient la grandeur exceptionnelle du fondateur de la religion juive, de ce Moïse qui a été un serviteur de Dieu absolument fidèle dans sa maison (Hébr., m, 2); l'assurance d'une alliance contractée avec Dieu lui-même (Hébr., vi,13) ; les cérémonies de son culte établies par Dieu (Hébr., ix, 1) et au premier rang l'institution si bienfaisante et si sûre de la propitiation pour les péchés (Hébr., ix, 7); le personnage auguste du grand-prêtre et sa fonction toute spéciale (Hébr., V, 1) (peut-être l'importance donnée à cet élément du culte juif est-elle exagérée par l'auteur de l'Épître aux Hébreux, qui y trouve un sujet très favorable à sa réfutation) ; enfin le temple de Dieu construit sur son ordre et d'après ses indications (Hébr,, IX, 1-5). Voilà bien ce qu'un Juif éclairé pouvait avancer à bon droit en faveur de la valeur exceptionnelle de sa religion, voilà bien ce qui était capable de faire naître des regrets et presque des remords dans le cœur d'un Juif sorti delà religion nationale pour s'attacher aux destinées du cercle apostolique. Aussi l'auteur de l'Epître aux Hébreux est tenu de répondre directement à ces objections s'il veut convaincre de la supériorité du christianisme, s'il veut retenir les membres du cercle apostolique, qui dans leur pensée commencent à être infidèles et retournent instinctivement aux pratiques du peuple *.
mations de théologiens, sans aucune garantie quelconque. » Est-il bien exact de dire avec lui : « La pensée est restée essentiellement juive pour tout ce qui regarde sa conception de la religion dans Thomme... Notre auteur est tellement juif de conception, sa nouvelle alliance est tellement la religion prophétique condensée dans la personne d'un médiateur nouveau et supérieur, que nulle part on ne peut s'apercevoir qu'il ait eu quelque idée que c'est Thomme que Dieu veut sauver. »
i a lyÈpître aux Hébreux est dans Tordre chronologique le premier traité systématique de théologie chrétienne... Elle traite des préroga-
En outre, il lui faut employer les méthodes des controversistes juifs, il doit les suivre sur leur terrain et les battre avec leurs armes ; il ne peut se servir que de Texégèse et des arguments en cours de son temps, et sur ce point nous n'aurons jamais le droit de lui demander qu'une chose, que son argument porte contre les Juifs. D'autre part, n'oublions pas qu'il se meut sur le terrain historique et qu'il doit accepter les cérémonies et pratiques juives avec l'interprétation du milieu et du temps ; il ne peut pas, d'après son intention et ses prémisses, changer ou critiquer la valeur religieuse unanimement reconnue par les Juifs. L'auteur des Hébreux est forcément à un niveau inférieur à Jésus, qui modifie d'après ses expériences,'sa conscience, la signification du sabbat, revenant à la valeur vraiment religieuse de cette institution, et même à Paul» qui par son analyse et son appréciation psychologique combat la notion vulgaire de la circoncision et de la loi. C'est bien encore un membre du cercle apostolique, c'est bien encore la tendance du cercle apostolique qui s'affirme ici, c'est le domaine historique, et par conséquent l'acceptation pure et simple des cérémonies et des idées du temps ^ Il faut encore ici que l'auteur suive l'adversaire sur son terrain.
Cependant il est un point où il demeure dans le domaine chrétien, où il n'accepte pas l'idée juive ; il suppose dans sa
tives de l^Evangile sur la loi judaïque, et a pour but de faire comprendre aux chrétiens, partisans de cette dernière, rinfériorité et Terreur de leur point de vue et les dangers qui doivent en résulter pour eux. » (Reuss.) *■ « L'Bpître dite aux Hébreux est en quelque sorte le dernier mot du judéo- christianisme dans sa direction normale, au moment ou il va rejeter dans son sein l'élément pharisalque, qui devait aboutir à rébionitisme... L'auteur de l'Ëpitre aux Hébreux porta le judéo-christianisme à son sommet lumineux, qui était précisément son point de rencontre avec Tuniversalisme paulinien... Dans notre épître se rejoignent aussi, pour se fondre et s'harmoniser, Télément judéo-alexandrin et Télément palestinien. Le premier s*y dépouille de la gnose orientale qui le faussait en Tindinant au dualisme panthéiste, mais il garde son idéalisme et son symbolisme ingénieux. En les appliquant à Tinterprétation de la tradition hébraïque, il en élargit la signification, sans porter aucune atteinte à la réalité historique. » (De Pressensé.)
lettre que le lecteur admet la messianité de Jésus. Gé point ne fait plus le sujet du débat. Jésus est le Messie. En effet, la lettre n'est pas écrite pour des Juifs incrédules qu'il faudrait convertir, mais uniquement pour des chrétiens, séduits par les supériorités apparentes du culte juif et qui se trouvent en danger d'y revenir, sans vouloir renoncer pour cela à la certitude de la messianilé de Jésus. Ainsi tout le raisonnement s'appuiera sur le fait de la messianité de Jésus et même sur une interprétation et des conséquences de cette affirmation, qui dépassent tout à fait le niveau habituel des pensées du cercle apostolique, qui sont une influence paulinienne bien marquée et bien profonde. Sur ce point, l'auteur de l'Epître aux Hébreux est paulinien,et encore de conclusions, mais non de méthodes, de procédés ; mais, par la tendance générale de sa lettre et le terrain historique sur lequel il se maintient de propos délibéré, il est sur la ligne même où se meut le cercle apostolique et répond précisément à un de ses besoins particuliers les mieux déterminés et les plus pressants.