IT. LE PROBLEME INSOLUBLE DE LA CIRCONCISION
La position du cercle apostolique à l'égard des Gentils était encore plus délicate. Ici ce n'est plus la prétention d'adversaires déclarés qu'il s'agit de repousser, ce qui a du moins l'avantage de maintenir et même d'accentuer fortement l'unité des disciples. Ce n'est plus une position historique nette, franche, donnée par des événements indépendants de la
volonté dos chrétiens qu'A s'agit de défendre, Cest un problème nouveau, tout hérissé de difficultés, qu'il faut résoudre, et au sein même du cercle apostolique vont surgir des divergences. Il faut reconnaître que c'est un grosécueil, du moment qu'on se tient sur le terrain strictement historique comme le fait le cercle apostolique. S'il est déjà malaisé, en présence du fait historique de l'existence et des prétentions du peuple juif, de justifier la position et les espérances de Juifs se détachant de la nation à causé de leur foi au Messie, pour former une corporation distincte et privilégiée, il devait être impossible de faire accepter une relation quelconque entre le cercle apostolique et les Gentils. Etablir les rapports de valeur entre les sentiments juifs et les sentiments chrétiens des disciples, entre les conditions qui les faisaient Juifs et celles qui les rendaient chrétiens, de manière à donner la vraie hiérarchie, déterminer le point le plus important, c'est afiaire de la conception psychologique et non pas de la conception historique. Au point de vue historique, il n'y a qu'une solution franche, qui ne permette pas de discussion : on ne devient chrétien qu'en étant préalablement juif. Toute modification, toute atténuation à cette rigoureuse et catégorique détermination devait entraîner des difficultés inextricables. Mais le cercle apostolique ne pose pas ainsi les problèmes dans la région de la^logique. Il se tient sur le terrain historique et attend la direction des circonstances, des événements.
Au début, le cercle apostolique ne compte parmi ses membres que des Juifs, et n'a pas la moindre velléité d'y admettre des païens. Survient la persécution qui disperse les fidèles loin de Jérusalem, et alors des prosélytes entendent naturellement la prédication de l'Évangile et manifestent de suite une grande disposition à l'accepter. Voilà le premier fait qui s'impose : les païens, déjà gagnés en partie à la religion juive, déjà rattachés à la synagogue, sont très favorables à TÉvangile, récoutent volontiers, le réclament et sont prêts à By soumettre. De là, une attraction inconsciente et involontaire
qui amène les prédicateurs à s'adresser aussi aux proséljrtes et peut-être même à eux tout particulièrement. Or, n'oublions pas que le cercle apostolique voit, avec raison, une influence du Saint-Esprit, partout où Jésus est reconnu comme le Messie, où l'évangile est reçu avec enthousiasme.
Mais la prédication de l'Évangile ne reste pas sans fruits chez ces prosélytes. Comme leur adhésion à la synagogue avait déjà produit chez quelques-uns les résultats admirables de la crainte de Dieu, de la pratique de la justice, des prières et des aumônes ( Actes, X, 1, 2,4,22, 31), il se trouve que ces mêmes prosélytes donnent bien vite la preuve qu'ils possèdent, par l'effet de la prédication, toute l'influence en eux du Saint-Esprit (Actes, x, 44, xi, 23, 15-17). Voilà le deuxième fait qui s'impose ; les prosélytes, convertis par la prédication des disciples, reçoivent de Dieu le don du Saint- Esprit.
Alors il ne manque plus à ces hommes, pour être membres du cercle apostolique, que la circoncision et le baptême. Quant au baptême, comme le cercle apostolique n'y voit qu'une cérémonie symbolique, qui figure d'une manière sensible des dispositions et expériences intimes, il est impossible de le refuser à ceux qui possèdent le Saint-Esprit (Actes, x, 47, XI, 17). Aussi voici le troisième fait indiscutable : on ne peut pas refuser le baptême aux prosélytes marqués du sceau de l'Esprit^
Reste la circoncision. Sur ce point va porter tout le débat. Et en effet ici nulle indication historique quelconque. Tout dépendra de l'importance accordée à la circoncision et c'est précisément une source de divergence d'opinions. Sur le terrain purement historique, qui est celui du cercle apostoli-
*■ Weiss : « Ce n'est pas le fait du baptême des païens, accompli en telles circonstances que personne ne pouvait contester leur droit, mais le fait que Pierre était entré chez des incirconcis et avait mangé avec eux, qui soulève des objections à Jérusalem et nécessite une justificatioD de l'apôtre. »
que, la circoncision doit nécessairement précéder le baptême ; et, si Tordre se trouve renversé parfois eu des circonstances exceptionnelles, ce n'est pas une raison pour se passer purement et simplement de la circoncision. On peut bien admettre que Dieu ait attiré lui-même un prédicateur chez des prosélytes (Actes, x), et ait accordé cette bénédiction à sa parole, qu'elle produise de suite dans les cœurs l'influence du Saint- Esprit ; on peut bien accorder que, dans ces circonstances, le baptême ne pouvait être refusé, mais il fallait y ajouter la cérémonie de la circoncision. Autrement la porte du cercle apostolique ne pouvait s'ouvrir pour de tels disciples.
Mais alors on devait prévoir qu'un jour ou l'autre des prosélytes baptisés se refuseraient à la circoncision. Pourquoi des disciples de Jésus^ qui séparent nettement leurs destinées delà nation juive, obligeraient-ils des étrangers à s'incorporer à cette même nation? L'Évangile apprend à mesurer l'importance des cérémonies à ce qu'elles représentent. Or, les prosélytes demanderont ce que signifie pour eux déjà chrétiens la circoncision, et déclareront n'en pas avoir besoin. Alors, si le cercle apostolique ne veut pas les admettre, il se formera en dehors de ce cercle un nouveau groupement de chrétiens authentiques et complets, à qui il manquera seulement d'être Juifs. N'est-ce pas un gros danger ! Ne vaut- il pas mieux passer par-dessus cette insuffisance, ne pas donner d'importance à la circoncision? Alors, au moins, les frères chrétiens ne seront pas désunis ?
Mais, ne doit-on pas craindre que cette admission de païens dans le cercle apostolique éloigne à tout jamais la conversion du peuple élu? Pour avoir gagné quelques païens, n'aurait-on pas repoussé la masse des Juifs ? Et, d'autre part, aurait-on évité par là la division entre chrétiens? Ils feront désormais partie du même cercle apostolique, païens et Juifs, mais la communion intime, la vie en commun leur sera impossible. Les Juifs, fidèles à leurs coutumes nationales et ne songeant pas même à y renoncer, ne pourront traiter fraternellement des païens qui ne se soumettent pas à la circon-
cision. Ainsi la seule solution satisfaisante, ce serait d'affran^ chir complètement les Juîjfe de leurs préjugés, c*est-à-dire il faudrait cesser d'être juif pour devenir chrétien. Maisc*est un changement trop radical pour qu'il puisse s*opérer rapidement et c'est impossible d*y arriver par la seule voie historique.
Voilà pourquoi le cercle apostolique, basé sur la conception historique du christianisme, qui est la première forme que les disciples du Christ doivent adopter, ne peut être qu*une forme de passage, qu'un type transitoire *. Il ne pourra subsister qu'en adoptant sur cette grosse question de ses rapports avec les Gentils une position intermédiaire entre les deux solutions extrêmes : pour être chrétien, il faut tout d'abord être Juif ; pour être chrétien, il faut cesser d'être Juif. Voici quelle semble avoir été la pensée de la majorité des membres de la communauté ^.
Les usages des pères doivent être scrupuleusement maintenus par les Juifs devenus disciples, puisqu'ils sont les vrais héritiers des glorieux ancêtres, les objets des promesses divines. Les païens doivent être simplement considérés comme englobés dans le peuple élu. De là vient que Pierre et Jacques appliquent encore aux disciples dispersés loin de Jérusalem le terme deàa<77ropà*(Jacq.,i. 1 ; I Pierre, i, 1). Cependant, on
i a Entre Jésus et Paul, TEglise de Jérusalem a donc formé une transition nécessaire. Le développement qui a suivi ne s^ezplique bien que par cette alliance primitive de TEvangile de Jésus-Christ et du judaïsme traditionnel dans la foi et la vie des premiers chrétiens. CTest même cette alliance intime de deux principes foncièrement hostiles qui constitue Toriginalité singulière de ce premier moment. » (Sabatier.)
* Nous croyons que Renan est injuste envers le cercle apostolique : < L*Eglise de Jéi-usalem s*était de plus en plus éloignée de Jésus. Le poids de plomb du judaïsme l'avait entraînée. » G*est méconnaître la difficulté inextricable de cette question de la circoncision.
3 Pour Jacques, tout dans sa lettre donne Timpression de commi^autés chrétiennes que Fauteur envisage comme strictement juives. Pour Pierre, au contraire, les disciples sont, en partie du moins, d*origine païenne. Au moment ou Pierre écrit, la question des rapports entre Juifs et païens est
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admet bien d'une manière générale que Jésus apportera quelques modifications aux institutions de Moïse, preuve en soit l'accusation portée contre Etienne (Actes, vi, 13-14), qui n*est d'ailleurs qu'une réédition de celle adressée à Jésus lui-même. Si le cercle apostolique n'avait en quelque façon partagé cette manière de voir, il eût renié Etienne et ses opinions. C'est Dieu lui-même qui est intervenu ostensiblement pour amener l'introduction directe d'incirconcis dans le cercle apostolique (Actes, x, xv, 7-9), et, à l'occasion de la conversion de Corneille, les plus farouches partisans de la circoncision, que la conduite de Pierre avait froissés, ont été apaisés et convaincus que Dieu avait manifesté son intention (Actes, xi, 1-18). C'est seulement après cette première conversion officielle d'un Gentil officiellement reconnue, que d'autresprédicatéurs de l'Évangile s'adressent directement à des Grecs. Et l'envoyé des apôtres a donné son approbation sans restriction à leur conduite (Actes, xi, 19-26). Enfin on en vient à reconnaître dans cette incorporation des Gentils au peuple élu une réalisation de prophéties (Actes, xy, 15-18). Cependant cette volonté de Dieu reconnue n'exempte pas de toutes les précautions qu'il faut prendre pour ne pas entraver la conversion totale d'Israël, en créant des obstacles insurmontables à son entrée dans la communauté. 11 faut recommander aux païens convertis de s'abstenir, par motif de conscience, des choses qui souillent le plus un homme selon l'idée juive (Actes, xv, 18-20, 28, 29). Il faut en quelque sorte diminuer autant que possible la distance entre les Juifs inconvertis et les païens devenus disciples. La question théorique n'est pas résolue, mais on se préoccupe surtout des difficultés pratiques à écartera
tranchée de fait par les Eglises pauliniennes, auxquelles Pierre 8*adreBse. Mais cela nous montre combien il est faux d'attribuer à Tapôtre une position intransigeante à regard des païens convertis.
*■ Chavaones : < Toute la trame du livre (des Actes) a été conçue pour célébrer la vocation des païens comme une œuvre merveilleuse de Dieu, à lacpielle Paul a eu Thonneur d'avoir une très large paii, mais non point
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Mais la présence de païens parmi les disciples crée bien d'autres embarras, plus directs et plus angoissants, pour la possibilité du culte et de la vie en commun. On maintient ces deux principes qui ne peuvent guère s'accorder, que les Juifs n'ont pas le droit en devenant chrétiens de s'affranchir de la loi juive, et que les païens en devenant chrétiens ne doivent pas être astreints à l'observation de la loi juive. De là non plus deux groupements- de disciples, mais deux classes de disciples dont les rapports seront très délicats. Delà, l'impossibilité d'une ligne de conduite fixe, inébranlable. Tantôt on sera sur le point d'affranchir les Juifs, tantôt au contraire on semblera en revenir à l'asservissement des païens; toujours il y aura gêne, inquiétude dans la vie intérieure du cercle apostolique, où de ce simple fait le règne de Dieu ne se trouve plus facilement et pleinement réalisé. De là encore une double arrière-pensée qui se manifeste et maintient des défiances. Les Juifs reprochent en leur cœur aux païens convertis de faire preuve d'un singulier et inexplicable entêtement en se refusant à cette cérémonie si simple de la circoncision, qui mettrait tout le monde d'accord, qui rétablirait l'union la plus parfaite, et qui permettrait la pleine réalisation du règne de Dieu dans le cercle apostolique. Les païens reprochent en leur cœur aux Juifs convertis de manifester une obstination bien incompréhensible et d'une inconséquence bien pénible, en se refusant à rompre jusqu'au bout avec leur nation juive, en conservant des scrupules et des préjugés indignes d'un vrai disciple de Christ, tandis que, s'ils voulaient bien reconnaître pour leurs frères, plutôt les chrétiens que les Juifs, l'accord
seul, non point le premier, et dans un parfait accord avec les apôtres dont Tautorité le couvre complètement, sans compter queux-mêmes n'ont jamais agi qu*avec la dernière circonspection et sur les indications directes de Dieu. y> G*est ainsi qu*avec beaucoup de finesse et d*artifice on arrive à reconnaître et à mettre en évidence la réalité historique. Pour nous, c'est le plan même deThistoire apostolique qui se déroule ainsi ; pour Ghavannes c*est la combinaison habile et ingénieuse d*un prédicateur qui invente les faits dans Tintérêt de la cause qu'il défend.
le plus profond serait rétabli, la communion deviendrait Traiment intime, et la réalisation du règne de Dieu se présenterait pleinement dans le cercle apostolique ^.
La réconciliation est impossible sur le terrain historique ; la seule chose qui puisse arriver, c'est que les événements mettent l'un des partis en telle minorité, en telle infériorité, que ses prétentions soient étouffées. La solution du problème doit être cherchée dans le domaine psychologique, et nous allons voir Paul à l'œuvre. Mais, en fait, ce n'est pas l'influence de Paul qui a triomphé, ce n'est pas la réconciliation qui a eu lieu. La destruction de Jérusalem et l'abaissement irrémédiable où est tombé le peuple juif ont donné libre carrière aux vœux et désirs des païens toujours plus nombreux dans l'Église, et ont fait taire les dernières répugnances des partisans de la circoncision. Mais alors le cercle apostolique a cessé d'exister. Ce n'est plus seulement la question des rapports avec les Gentils qui est tranchée, mais Tensemble des questions qui s'agitent dans le cercle apostolique. 11 n'y a plus en face des chrétiens aucune communauté puissante qui réclame pour elle l'espérance de la réalisation du règne de Dieu. C'est dans le sein du christianisme seul qu'on attend le règne de Dieu. Aussi les pensées et les espérances et les discussions chrétiennes se tournent d'un autre côté.
^ Voir à ce sujet Hamack : « Die Hauptrichtungen im apostolischen Zeitalter. »
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