CHAPITRE PREMIER
Nous devons suivre pas à pas rexpérience personnelle de Paul pour découvrir les faits générateurs de sa pensée. Et nous trouvons notre sujet d'étude dans la conversion si souvent examinée et si diversement appréciée. Le point de départ de Paul, c'est le pharisaïsme pur et simple. En Pharisien fidèle et convaincu, Saul est tout préoccupé de justice ; son idéal, c'est la justice ; le but de sa vie, c'est l'obtention, l'acquisition de la justice. Il n'est donc pas exagéré de dire que Paul est une conscience réveillée par l'éducation pharisienne, rendue très sensible par les prescriptions légales multiples, mais très sincère et très droite, comme c'était possible dans le milieu pharisaïque, en dépit de la fâcheuse influence de la casuistique. L'expérience de Saul le Pharisien, c'est non pas celle de la vanité de la Loi et des efibrts pour atteindre à la propre justice, mais simplement la constatation de l'insuffisance de la propre justice. En dépit des résultats excellents obtenus par
sa droiture et sa persévéra ace, il garde au cœur le sentiment de l'inquiétude, de rinsécurité. Il attend de la justice le bonheur, et il ne trouve pas au bout de ses efforts la paix. 11 se croit et se voit irréprochable devant la loi et ne se sent pas en règle devant Dieu.
Il ne faut pas attribuer au Pharisien Saul les pensées de Tapôtre Paul. Il ne faut donc pas dire qu'ildoute deTexcellence de la route où il s'est engagé. Il n'y a à ce sujet en son esprit pas la moindre hésitation. Il ne faut pas dire qu'il doute de sa propre justice. Mais il ne peut pas être un Pharisien satisait et sûr de lui-même, il faut un point de départ à un changement possible en lui, et ce ne peut être que le sentiment de trouble, de malaise qu'il ne peut éviter, en raison de l'éducation donnée à sa conscience et de l'insuffisance des moyens à lui indiqués pour la satisfaire. Mais Saul ne remonte pas à la cause de sa souffrance, il se trouve malade sans être capable de comprendre pourquoi. C'est là la grandeur du pharisaïsme, qu'il était capable de rendre une conscience aussi sensible à ce qui lui manquait, à ce que le pharisaïsme luimême ne pouvait lui donner. C'est là l'éducation de Saul, le besoin si impérieux de la justice, qu'il ne peut être satisfait, être tranquille tant qu'il n'a pas trouvé complètement la vraie justice.
La deuxième expérience de Saul, c'est la rencontre d'Etienne (Actes vit, 58, viii, 1). Etienne prétend que Jésus, ce malfaiteur justement condamné par les chefs religieux de la nation, est le Messie ; il affirme que le Crucifié est ressuscité, que Dieu a montré par là combien il désapprouvait la conduite du peuple élu, et combien il sanctionnait les prétentions de Jésus à la Messianité ; il déclare que ce Jésus-Messie modifiera profondément les coutumes des ancêtres, et réclame du peuple la reconnaissance de ce Messie et la soumission à son influence. Pour Saul, Etienne est un insensé ; le Messie ne peut pas être mort, ni surtout être mort du supplice infamant de la croix, encore moins condamné à ce supplice par les autorités religieuses régulièrement instituées ; Etienne
est un halluciné ou un menteur : Jésus ne peut être ressuscité, ceux qui prétendent Tavoir vu après sa mort, avoir mangé avec lui, avoir conversé avec lui, sont dupes de leur imagination surexcitée ou plutôt sont d'habiles imposteurs, qui prétendent s'appuyer sur une intervention de Dieu, pour faire accepter leurs idées et leurs ambitions ; Etienne est un dangereux révolutionnaire, qui menace la religion établie, qui s'oppose aux traditions des pères, qui contredit les ordres formels de Dieu. Aussi, son arrestation est juste.
Le discours qu'il prononce n'est pas d'une puissance irrésistible, puisqu'il peut être employé pour justifier toutes les ^'nnovations, les plus dangereuses, en réclamant pour elles le droit de Dieu de modifier ses voies. 11 est en outre d'une impertinence insolente, pwsqu'il compare les chefs pieux delà nation aux ancêtres rebelles, aux impies dont la mémoire est abhorrée. Aussi sa condamnation, son exécution sont méritées. Mais voici ce qui frappe Saul, c'est la mort. Etienne lui donne le spectacle d'une conscience paisible, ce qui* réveille le trouble intérieur de Saul, d'un cœur plein de charité, ce qui fait sentir les lacunes des dispositions de Saul, d'une confiance enfantine en Dieu par Jésus-Christ, ce qui rappelle vivement à Saul qu'il ne pourrait mourir dans ces dispositions. Là, au moment suprême de la mort, il n'y a plus de fanfaronade et d'exagération possibles, c'est la vérité qui s'affirme et se montre, et Saul en garde cette inefiaçable impression : la paix parfaite de conscience de ce serviteur de Jésus en opposition avec le trouble que Saul ressent encore, tout zélé Pharisien qu'il est^
^ Nons ne comprenons pas que F. Godet se refuse à reconnaître cette influence d'Etienne sur Paul : « La vue d'Etienne mourant devait Tavoir touché; elle ne l'avait pas ébranlé. Il se Texpliquait par le fanatisme de cet homme abusé. » Si Paul ne voit pas plus profond, s'U n'est pas capable de reconnutre la divine élévation et la paix souveraine de Tâme d'Etienne, il est complètement aveugle aux réalités du monde moral I Ce n'est pas parce que cette influence d*Etienne est relevée par Pfleiderer, au service de son explication psychologique que F. Godet combat, que cette observation devient fausse et inacceptable.
C'est comme un coup droit qui lui est porté, et il en resta tout étourdi. A la réflexion, quand il est redevenu maître de lui-même, il ne peut voir dans la paix d'Etienne qu'une sublime folie ou une suprême supercherie. Mais mû par des sentiments contraires (Actes, viii, 3, ix, 1 , 2), avec le besoin de voir encore et de plus près ces chrétiens qui ont la paix de leur conscience, avec la sourde jalousie et la haine instinctive pour ces ignorants qui ont si vite trouvé ce que lui cherche en vain depuis si longtemps et au prix de si grands sacrifices, avec la crainte très réelle et très profonde que de tels hommes ne portent un grand préjudice à la religion nationale, avec le désir de se distinguer entre tous par son zèle pour la religion des pères, pour la cause de Dieu, il devient persécuteur*. Et l'impression produite sur lui par Etienne se raffermit et se renouvelle devant les chrétiens les plus humbles et les plus ignorants. En sorte que son trouble augmente, et que la douleur de sa conscience devient intolérable. Le seul refuge qui lui reste, c'est la réalité inébranlable des faits : ce Jésus est mort condamné, et il est impossible qu'il soit ressuscité ! Ah ! s'il était avéré qu'il fût ressuscité, qu'il fût apparu à ses disciples, ce serait autre chose ; mais cela n'est pas, et cela n'est pas possible.
La troisième expérience de Saul, c'est la route de Damas, c'est l'apparition de Jésus (Actes, ix, 3-9, xxii, 6-H, xxvi, 12-20; Galat., i, 14-17 ; I Cor., xv, 3-11, ix, 1). Comme Saul est en chemin, une lumière surnaturelle le surprend et l'enveloppe, et il y aperçoit distinctement la forme glorieuse, céleste de ce Jésus qu'il persécute. Et le regard à la fois tendre et attristé, qui comme un doux reproche transperce son cœur, pénètre au plus profond de son âme et y demeure ineffaçable. 11 observe avec une attention soutenue cette
^ <c C'était un mérite, aax yeux du pharisien jaloux, que de persécuter ce nouvel ennemi de la foi des pères* Aiguisé par le fanatisme, son regard avait donc entrevu, dès le premier jour, sous les formes juives de cette église, ce que tant de critiques modernes ne parviennent point à y reconnaître. » (Sabatier.)
PRIBPARATION DE LA PENSEE PAULINIENNE 295
sublime vision, comme s'il voulait la fixer sur sa rétine, et il tombe ébloui, payant ainsi la contemplation des réalités célestes de la cécité momentanée qui dérobe à ses regards les choses terrestres. Un seul efiet est produit par l'apparition de Jésus, c'est la certitude de la résurrection. Ce que les apôtres affirment est donc vrai, ce Jésus qui a été condamné par la nation a été ressuscité par Dieu et est apparu à ses disciples. Impossible désormais de mettre en doute ce fait. Jésus est réelle ment ressuscité, donc Jésus est bien le Messie, donc lui, Saul, est dans la plus complète et la plus criminelle erreur en persécutant ses disciples.
Nous devons rappeler ici que c'est bien là le point essentiel, et comme la dernière retraite du Pharisien qui se trouve forcée. Rien ne devait modifier sa conduite et sa pensée, tant qu'il conservait cette certitude que Jésus nepouvait être ressuscité. Rien ne devait ébranler cette conviction que l'apparition de Jésus ressuscité. Il fallait, en outre, que le Pharisien Saul fût bien sûr de la réalité de l'apparition, bien sûr de n'avoir pas été le jouet d'une illusion, d'une hallucination. Prétendre que la préoccupation même de Saul, qui sent que toute sa conduite repose sur cette base si légère, l'impossibilité à ses yeux de la résurrection de Jésus, l'amène à ébranler lentement cette conviction et le prépare à se procurer par ses propres moyens la vision qui le renverse, c'est admettre la superfluité des événements, l'inutilité des faits, c'est reconnaître que le cours de l'histoire humaine dépend plus des rêveries d'un halluciné que de la réalité expérimentale. Impossible, si nous maintenons le principe de causalité, de faire sortir la certitude delà résurrection de Jésus chez Paul, de sa conviction de l'inadmissibilité de la résurrection de Jésus. Il faut ici de toute nécessité un fait de telle importance et de telle sûreté que Paul trouve une base plus solide que celle sur laquelle il se tient jusque-là*.
^ Rappelons Texplication de Renan : c Comme toutes les âmes fortes, Paul était près d'aimer cequ*il haïssait... Dans de pareils cas, le fait exté-
Mais alors, que cette apparition de Jésus ressuscite lai ait été accordée à lui, Saul, le persécuteur, quelle grâce de Dieu 1 Comment expliquer, autrement qjie par la souveraineté de Dieu, cette marque de tendresse, cette manifestation miséricordieuse, qui arrache Saul à sa coupable erreur? Voilà surtout ce qui préoccupe Saul pendant les trois jours qu'il passe dans Tobscurité et la solitude, à Damas. La base nouvelle de sa pensée est donnée, c'est le fait irrécusable pour lui de la résurrection de Jésus. Mais aussi la pierre angulaire de son système est établie, la grâce de Dieu, la souveraineté de
rieur est peu de chose, c'est Tétat d'ftme de saint Paul, ce sont ses remords^ à rapproche de la ville où il va mettre le comhle à ses méfaits, qui furent les vraies causes de sa conversion... Il était persuadé que le ^t avait été surnaturel, et une telle opinion ne lui permettait pas une conscience nette des circonstances matérielles... Les hommes réfléchis ne changent pas, ils se transforment. Les hommes ardents, au contraire, changent et ne se transforment pas. » En conséquence : a Le Christ qu*il avait vu sur le chemin de Damas n'était pas, quoi qu'il dît, le Christ de Galilée, c'était le Christ de son imagination, de son sens propre... Sa doc^ trine sera la sienne, non celle de Jésus; les révélations dont il est si fier sont le fruit de son cerveau... Le Christ qui fait à Paul des révéli^tions personnelles est son propre fantôme; c'est lui-même qu'il écoute en croyant entendre Jésus. » Haag : « Les révélations et les visions de Paul n'étaient au fond que des rêves de son imagination surexcitée par une tension continuelle vers le monde invisible, d Les ouvrages de Holsten, Pfleiderer, Weizsâcker, développent scientifiquement cette hypothèse que c'est une impression de la supériorité dialectique des explications chrétiennes sur les interprétations juives de la mort de Jésus qui a provoqué la vision du chemin de Damas. La réfutation de tout cet échafaudage, simple et complète, se trouve donnée par Beyschlag. Voici comme exemple l'argumentation de Weizsâcker, En thèse générale les grands mouvements religieux sont Taflaire d'un instant. On sent le besoin d'indiquer un moment précis, où les fils multiples de la vie extérieure et de la vie intérieure viennent se réunir et se rattacher pour former un lien solide. De plus, la conversion est toujours un miracle; c'est même le seul miracle qui appartienne nécessairement à la foi, parce que le converti n'y saurait voir qu'une expérience qui Ta vaincu, par conséquent, qu'une révélation, et personne ne peut décrire ou connaître autrement la conversion. Appliquons ces observations au cas particulier de Paul. Il n'y a pas eu historiquement pour lui d'époque de transition. A la période de la persécution se rattache immédiatement la période de la foi et de Tapostolat. Une chose est certaine^ c*est que la cause de la modification en lui, c*est la con-
Dieu ^ Et en même temps le principe qui donne le mouvement, Tallure de sa pensée : la constatation que la piété juive, dans ce qu'elle a de plus fervent et de plus zélé, loin de conduire à la vérité, en éloigne, est non pas un aide, mais un obstacle. Voilà Texpérience qui va entraîner Saul de Tarse sur un autre terrain, jusqu'ici inabordable à la pensée du cercle apostolique ^.
viction de la résurrection. Et effet, à la lamière de la résurrection, la mort de Jésus acquiert une valeur rédemptrice, et, par conséquent, elle apporte la délivrance de toute la misère morale de l'existence présente. En opposition avec la justice qull cherchait dans la loi, se présente maintenant une justice que Dieu accorde, donnée en Jésus-Christ et qui se reçoit par la foi Le moment de sa conversion pour lui se confond avec la formation de la certitude de la résurrection ; au changement moral et au changement intellectuel s'appliquent donc les caractères du miracle. C'est une intervention de Dieu qui Ta convaincu de la résurrection de Je&us. Mais en réalité, cette modification est intérieurement préparée ; le zèle dont il est animé pour la Loi ne prouve pas une conscience tranquille^ mais au contraire un combat intérieur, un esprit agité; l'espérance messianique était pour lui cause d'inquiétude et de trouble intimes, autrement il n'aurait pas haï et persécuté la secte chrétienne. En fait, il faut toujours accepter, quand bien même on ne peut pas toujours démontrer, Texistence d'une cause occasionnelle, sans rapport pour son importance avec l'événement définitif, mais qui ei^t la dernière impulsion rompant l'équilibre. Cette cause occasionnelle est ici une apparence lumineuse dans le ciel, et un bruit qui se fait entendre. Il est certain que Paul y a vu un appel de Christ et la preuve de sa résurrection. Mais alors avec le commencement de la foi, la loi est pour lui finie, renversée, puisque c'est à cause de la loi qu'il avait persécuté la foi.
* « La grâce est la source première, la cause unique et absolue du salut de Thomme. » (Sabatier.)
^ « Nous trouvons (dans sa conversion) à l'état d'expériences morales et de sentiments, toutes les grandes idées et les grandes antithèses qui caractérisent son système. » (Sabatier.) « Dans sa conversion, la loi est virtuellement vaincue et déclarée impuissante pour le salut, le judaïsme renié, l'antithèse flagrante entre la grâce et les œuvres; l'élection divine éclate dans sa toute-puissance avec son caractère de liberté absolue, la mort et la résurrection de Jésus apparaissent comme les deux pôles de la rédemption, c'est-à-dire de la vie humaine détruite comme vie charnelle et restaurée comme vie de Tesprit. La théologie de Paul aura ce caractère éminent d'être la traduction sous la forme du raisonnement et de l'idée des expériences de sa vie intime. Sa conversion est comme un fait-principe où nous trouvons, dans une sorte d'unité embryonnaire, avant toute analyse et
La quatrième expérience de Saul, c'est la visite d*Ananias (Actes, IX, 10-19, XXII, 12-16). Saul n'est plus persécuteur, sa carrière est brisée, il a rompu avec ses principes et ses espérances pharisaïques, mais il se trouve isolé. C'est alors qu'il apprend à connaître la charité du disciple de Christ. Ananias est préoccupé de ce qui s'est passé sur la route de Damas. Il connaît les tristes exploits du persécuteur à Jérusalem, il attend avec inquiétude que la même rage se déploie contre les âdèles de Damas. Mais voici, le bruit se répand qu'un événement étrange, inexplicable, est survenu sur le chemin et que Saul de Tarse reste enfermé chez lui, presque aveugle, tout perplexe. Le disciple ne doute pas un instant qu'il ne s'agisse d'une intervention de Jésus. Quoi qu'il soit arrivé, si le persécuteur se trouve en conséquence privé de ses facultés et de ses moyens d'action, c'est Jésus qui est intervenu. Le premier mouvement est peut-être de la joie, la satisfaction de cette juste punition d'un ennemi redoutable. Mais les sentiments chrétiens portent plutôt Ananias à profiter de cet événement pour essayer de convertir complètement Saul. Et c'est ensuite de ces préoccupations et de ces pensées qu'il se voit en rêve envoyé par le Seigneur auprès de Saul. Alors, il n'hésite plus et s'en va trouver le malade, lui offrant de le guérir complètement de son infirmité physique et de ses hésitations morales, en l'incorporant à l'Ëg^se par le baptême. Saul est profondément touché de la bienveînanoe que lui témoigne cet homme, qui n'ignore pas ses sentiments de haine et son rôle atroce de persécuteur. Il voit incarné en ce disciple de Jésus l'idéal du pardon
division, le germe d*où est issu Farbre entier de sa pensée et de sa vie. » (Sabatier.) F. Godet est d*accord avec Holsten, Pfleiderer, Weîzsftcker, sur ce point que la conversion de Paul a pour résultat immédiat la con* ception de l'expiation par le sang de Jésus. Nous n'avons aucune trace historique d'une pareille pensée à cette époque chez aucun disciple de Jésus. Beyschlag a montré avec une clarté qui ne laisse rien à désirer que cette conception ne peut pas même être attribuée plus tard à l'apôtre Paul.
des injures, de la bonté, de la charité, et en même temps la consécration au service de Dieu allant jusqu'au mépris des précautions, jusqu'au sacrifice de sa sécurité et de sa vie, puisqu'Ananias s'offre de lui-même au persécuteur, si Saul par hasard n'était vraiment converti. De ce moment lui est connu le principe nouveau qui fait le fondement et l'unité de la communauté chrétienne, à savoir la charité ^ .
La cinquième expérience de Saul, c'est le long séjour en Arabie (Galat., i, 17) en un milieu nouveau où se fait pour lui la réédification de sa vie et de sa pensée sur une base nou* velle. Jésus ressuscité est le Messie. Saul, repentant de sa conduite indigne à Fégard des disciples, devient un humble et fidèle adhérent du Messie Jésus. La première nécessité pour lui, c'est d'obtenir le pardon de celui ;qu'il a offensé, mais non pas par une activité nouvelle réparatrice, simplement en le demandant. Il fait l'expérience personnelle que le pardon de son péché (au début, il n'a devant les yeux que sa faute et sa culpabilité comme persécuteur des chrétiens) lui est gratuitement accordé par Jésus. Il voit avec étonnement que ce remords, bien autrement terrible que tous ceux qui auparavant avaient causé le trouble de sa conscience, est facilement effacé par la grâce de Jésus. Et alors, avec le courage et la foi qui lui sont subitement et définitivement rendus, apparaît pour son esprit cette certitude qu'en Jésus se trouve le pardon gratuit de tous les péchés. Et il en fait la complète expérience, en demandant le pardon de tous ses péchés et en trouvant enfin la paix de sa conscience, inconnue depuis de longues années. Cette crise salutaire où il s'est senti si misérable, si véritablement perdu, l'amène par la grâce de Dieu, à la guérison totale. 11 se sent absolument en règle avec Dieu.
^ Ajoutons ici la très juste remarque de Renan. « Parmi les causes de la foi du monde, il faut compter le généreux mouvement de Barnabe, tendant la main à Paul suspect et délaissé, Tinluition profonde qui lui fit découvrir une ftme d*apôtre sous cet air humilié. »
Puis il fait lentement l'expérience de toutes les vertus qu'il a connues sur la base pharisaïque de la propre justice, de celle qui sort, qui se dégage pour l'homme de la loi, de l'observation de la loi, de la pratique de la loi, se présentant pour lui sur la base chrétienne du pardon et de la grâce de Dieu, d'une justice qui sort, qui se dégage de Tappui, du secours permanent de Dieu, ou de la foi en Jésus- Christ, ou de la communion de Jésus, ou simplement de Dieu. Il fait une très grande différence entre son honnêteté, sa droiture, sa charité, sa piété d'autrefois, toujours accompagnées d orgueil, toujours entachées d'égoïsme, éloignant de Dieu, de la confiance en Dieu, de l'abandon à sa volonté, et ses dispositions actuelles, toutes remplies d'humilité, de désintéressement, de renoncement à lui-même, de défiance à son égard, de confiance en Dieu, d'abandon parfait à sa volonté. Il s'aperçoit qu'en réalité chaque progrès moral qu'il faisait comme Pharisien était un pas en avant, il est vrai, mais sur une mau vaise route, tandis que tout en lui est désormais changé complètement ^
En présence de celte découverte inattendue et vraiment déconcertante, Paul ne doit-il pas entrevoir l'impossibilité de la conversion d'Israël? S'il lui a fallu à lui une révélation spéciale, une manifestation particulière de la grâce de Dieu pour l'amener à se soumettre à Jésus, il ne faudrait pas moins pour chacun des Juifs incrédules et tout spécialement pour chaque pharisien. Cette hypothèse est bien improbable, il faut plutôt s'attendre à ce que le peuple juif persiste dans son incrédulité. L'idéal du cercle apostolique , l'espé rance de la conversion totale de la nation élue apparaît à Paul irréalisable.
Enfin, il fait l'expérience d'un nouveau genre de société religieuse, établie sur la liberté individuelle et la charité qui
^ « Ce qui caractérise la conception paulinienne du christianisme, ce n^est pas l'opposition radicale au judaïsme, ni même à la loi, mais seulement a cette prétention que la loi conduit au salut. Voilà ce qui pour Paul s*est montré impossible. » (Weiss.)
PRÉPARATION DE LA PBNSÉE PAULINIENNE 301
réunit. H compare son ancienne méthode, à base nationale, à procédés autoritaires, à ce qu'il voit et connaît des chrétiens, et il trouve la même révolution qu'il a déjà reconnue dans sa propre vie.
Aussi sa pensée fondamentale se forme très rapidement et très complètement^» Tous les hommes sont naturellement sûr une mauvaise voie, dans une mauvaise direction. Entre eux, aucune distinction, ni de nationalité, ni même de moralité. Les Juifs ne sont pas plus que les païens sur la ligne qui conduit à Dieu ; les honnêtes gens ne sont pas plus que les grossiers pécheurs sur la ligne qui conduit à Dieu. Voilà le principe fondamental, qui ressort de l'expérience de Saul do Tarse. Et notons que lui seul pouvait le formuler. Il fallait pour cela un Juif, strictement juste au point de vue juif, qui a reconnu que, comme Juif et en raison même de ses efforts pour atteindre à la justice, il faisait fausse route.
Il faut donc à tout homme un changement radical, dont lui-même n'est pas capable, qu'il ne peut attendre que de la grâce de Dieu. Inutile de s'ingénier et de faire des tentatives plus ou moins audacieuses; le résultat est prévu. Ici tout dépend de Dieu. La grâce de Dieu seule puissante, seule efficace^. Voilà le principe actif, découvert et déterminé par
*■ Rappelons le résultat de Tétude de M. de Pressensé : c En résumé, à la base du témoignage de Paul nous trouvons trois éléments qui se pénètrent : nous avons d*abord la tradition évangélique primitive, puis une révélation positive, objective, telle qu'elle résulte de l'apparition du chemin de Damas, et enfin Texpérience personnelle de Tapôtre... Ce que Paul sent et constate en lui-même, il n'hésite pas à le généraliser et à l'affirmer pour l'ftme humaine qu'il connaît par une intuition psychologique merveilleuse. »
Sabatier : « Paul ne vit pas dès les premiers jours, toute la portée du principe libéral et individualiste qu'il introduisait dans la foi traditionnelle, ni toutes les conséquences de Tœuvre qu*il accomplissait dans le monde païen. Elles ne se révélèrent que progressivement à sa conscience. 11 a marché vaillamment, mais il a marché pas à pas dans la voie inconnue à l'entrée de laquelle l'avait placé, dès l'abord et comme malgré lui, le genre tout spécial de sa conversion. »
2 <( De sa propre expérience devait sortir cette conception du christianisme comme une nouvelle manifestation de la grâce de Dieu, en opposition avec tout ce qui s'appelle activité ou mérite de l'homme. » (Weiss.)
302 LA CONCEPTION PSYCttOLOQlQtJB t)U CHRISTIANISME
Texpérience de Saul de Tarse. Et notons que lui seul pouvait le formuler. Il fallait pour cela un homme rencontré violemment dans son chemin par la grâce de Dieu, métamorphosé par une intervention toute-puissante de Dieu.
Le seul moyen, le seul instrument de la grâce de Dieu, c'est Jésus le Messie. En dehors de Jésus, pas de modification de l'homme par la grâce de Dieu; dans la communion, l'attachement fidèle et inébranlable à Jésus, toute la grâce de Dieu, toute la transformation nécessaire. Voilà la condition, unique, suffisante, indispensable, indiquée par l'expérience de Saul de Tarse. Et notons que lui seul pouvait la formuler. 11 fallait un homme qui pût comparer la plénitude de l'efiet de Jésus sur une âme et sur une vie, à la plénitude de l'inefficacité de tout le travail personnel,. de toute la recherche de la propre justice. L'expérience de Saul de Tarse, c'est celle du salut ; il se trouve sauvé par Jésus d'une mauvaise voie, où il n'y avait pour lui pas d'autre espérance. Aussi, sa pensée principale, c'est que Jésus apporte un salut nécessaire et suffisant pour tout homme. Voilà le résumé de son expérience et de son système ^
^ Nous voyons par là ce qu'il fout penser des affirmations de Renan, «c Les doctrines de TEglise étaient si simples qu'il n'eût rien de nouveau à apprendre, il fut sur-le-champ chrétien et parfait chrétien... Un immense danger entra avec cet orgueilleux dans le sein de la petite société de pauvres en esprit, qui a constitué jusqu*ici le christianisme. Ce sera un vrai miracle si ses violences et son inflexible personnalité ne font pas tout éclater... Jésus n'avait sans doute pas prévu de tels disciples; ce sont eux peut-être qui contribueront le plus à faire vivre son œuvre, et lui assureront l'éternité. ^ Rappelons ici Topinion de Weizsficker : « La preuve fondamentale pour la pensée de Paul est la preuve scripturaire. Les paroles de Jésus sont normatives pour la conduite morale, mais rarement employées pour appuyer la pensée religieuse. Mais la source où la pensée est puisée, c'est la vie intérieure. Et Paul déclare lui-même qu'il s'adresse à l'Esprit de Dieu qu'il a reçu. L'homme qui a cet Esprit'a par là les pensées de Dieu luiTmême, et ce qui est en Dieu se découvre à lui tout aussi bien qu'à la conscience de Dieu lui-même. »
PKBPABATION DE LA PENSEE PAOLINIfiNNE 303