CHAPITRE II
L'ÉVANGILE PAULINIEN I. TEMDAlfGE ET MÉTHODE DE LÀ PRÉDICATION DE PAUI.
Nous ayons à examiner la conception psychologique du christianisme, sous la plume de Paul. Elle se rattache directement à cette expérience fondamentale du début de sa carrière chrétienne^qui s'est formulée ainsi : Jésus apporte un salut nécessaire et suffisant pour tous les hommes. C'est l'examen psychologique de ce salut qui donne le point de départ du système. Jusqu'ici, le salut dont Paul a parlé, c'est la délivrance de la condamnation terrible de Dieu, qui va atteindre tous les hommes s'opposant à Jésus, c'est l'intervention de Dieu pour ramener les hommes à une route meilleure, où ils puissent rencontrer véritablement Jésus et la justice parfaite, c'est le pardon complet des péchés, l'espérance assurée de l'absolution. Le salut est encore envisagé au point de vue eschatologique, ou historique ou théologique. Mais voici que Paul, entrant dans les préoccupations psychologiques, va trouver une signification plus complète du salut. Le salut dont les hommes ont besoin, c'est la délivrance du péché et de toutes ses conséquences. 11 ne s'agit plus seule-
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ment de la condamnation qui attend les hommes et les menace, mais de la cause de cette condamnation inévitable, de l'état de péché où les hommes se trouvent plongés ici -bas. C'est là la grande souffrance, la misère profonde de l'humanité^ et, si Jésus est venu affranchir les hommes, c'est avant tout de cet horrible joug qu'ils portent sur la terre.
Ainsi la pensée de Paul va prendre une tournure essentiellement morale. Nous retrouverons bien dans les lettres de cette période des traces de la pensée précédente, des expressions et des conceptions qui sentent la préoccupation eschatologique. C'est que Paul n'y a pas renoncé absolument, mais c'est devenu pour lui secondaire ; au premier rang apparaissent maintenant des questions plus importantes. Nous trouverons également une première apparition de pensées que Paul développera dans la suite de ses écrits et qui occupent pour le moment une place très petite dans ses préoccupations. Mais il est permis d'affirmer que le centre même de la conception paulinienne, sa moelle et sa sève se trouvent par excellence dans cette deuxième période, le moment dramatique de ses controverses, l'heure où le christianisme est exposé par lui dans la pureté et la sublimité de son aspect moral ^ C'est d'ailleurs ce qui est le mieux connu et le plus incontesté de l'œuvre de Paul. Nous marchons ici sur un terrain souvent exploré avec prédilection. Nous ne pouvons oublier enfin que c'est l'arsenal des Réformateurs, l'arme d'élection dont ils ont usé avec énergie contre les erreurs et les abus de l'Eglise romaine.
La méthode de Paul est extrêmement remarquable. Il a devant lui un auditoire mélangé : d'une part des Juifs, de l'autre des païens. Il s'agit pour lui de les amener à un point de vue commun pour trouver la base de sa prédication. Son
^ « Cette doctrine est caractérisée par la prédominance marquée de l'élément moral... La fusion harmonique de Télément moral et de l'élément religieux, c'est là, selon nous, le trait distinctif de cette théologie. C'est ainsi qu*elle accomplit l'ancienne alliance en l'abolissant, y (De Pressensé.)
argumentation commencera donc par une réconciliation des adversaires juifs et païens sur un point. Il s'adresse à là conscience des païens pour obtenir d'eux Taveu de leur état de péché ; et d'autre part, il a recours à la Loi, à ses prescriptions multiples, ainsi qu'à ses déclarations formelles pour arracher aux Juifs la confession de leur injustice. Il en vient par là à réunir Juifs et païens dans une commune accusation de péché. Désormais, il peut s'adresser à tous ses auditeurs et leur présenter Jésus comme celui qui délivre tous les hommes de la domination du péché, et de toutes ses affreuses conséquences. Mais il ne peut pas s'en tenir là, car les Juifs auront bien accepté de confesser en commun avec les païens leur état d'injustice, mais ils ne pourront pas admettre, après avoir pris l'habitude pendant des siècles d'être traités par Dieu d'une manière toute spéciale, en vertu de ses promesses, qu'il n'y ait aucune différence, ni dans les moyens de salut, ni dans les résultats, entre Juif et païen. Il y aura donc une troisième partie dans l'argumentation de Paul pour détruire cette objection qui se dresse en dernier lieu contre toute sa conception *.
Le système de Paul, étant avant tout fait en vue de la prédication, a les allures et les proportions de la prédication. Adopter tout autre cadre et d'autres moyens, c'est oublier que nous avons là un produit de la nécessité et non l'œuvre patiente et réfléchie du docteur. Nous verrons donc Paul changer de procédés, rabbin érudit et subtil, connaissant à fond l'exégèse des Ecritures, s'il parle aux Juifs ; tout simplement homme de cœur et de conscience (II Cor., iv, 2, X, 5), éloquent par la hauteur des sujets qu'il aborde, emportant la persuasion par la chaleur de sa conviction et la sûreté de son expérience, s'il parle aux Grecs. C'est dans cette argumentation que nous rencontrons la psychologie délicate et solide qui semble avoir bravé l'influence du temps, et qui
^ tt La chute et Tétat de l*homme depuis le premier péché, la loi mosaïque et sa destination providentielle, la rédemption et ses conséquences, tels sont les divers chapitres de la tiiéologie de Paul. » (De Pressensé.)
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répond, de nos jours encore, à nos besoins et à notre état d'âme, dans un milieu de conceptions entièrement différentes. Par son côté historique, l'œuvre de Paul est une merveille de science et d'habileté, de première utilité pour la reconstruction de la société contemporaine ; par son côté psychologique, c'est Texposition saine, rationnelle, en même temps que profonde et complète du christianisme authentique, qui ne sera jamais égalée par aucun disciple ^ Pour cela, il fallait tout à la fois la connaissance exacte, minutieuse, géniale des conditions diverses de ses contemporains, et une expérience chrétienne d'une intensité peu commune, ayant acquis la conscience parfaite de sa nature et de son état.
A. Pëehé