‹ La pensée religieuse dans le Nouveau TestamentChapitre 50 sur 78 · II. ÉTAT DES PAÏENS · texte numérisé non relu

II. ÉTAT DES PAÏENS

Paul s'adresse aux païens pour les amener à la conscience de leur état de péché. Il affirme que les païens ne peuvent ignorer l'existence de Dieu (Rom., i, 18-20; I Cor., i, 21), et il en appelle pour cela à la preuve reconnue valable par tous de son temps, la preuve par la nature. Nous n'avons pas lieu de nous en étonner. Ce qui serait surprenant, c'est que Paul ne raisonnât pas comme un homme de son époque et n'employât pas cette preuve, alors excellente, qui de nos jours a perdu sa valeur. Ensuite, il fait appel à la distinction que les païens font entre le bien et le mal (Rom., ïi, 1-8, 14, 15), ce qui se manifeste dans les jugements qu'ils portent, et dans l'assurance qu'une condamnation doit atteindre ceux qui font le mal. Celui qui juge prouve qu'il a connaissance

' On voit que nous ne partageons pas Topinion de Renan : a Les écrits de Paul ont été un danger et un écueil, la cause des principaux défauta de la théologie chrétienne. »

d'une règle, d'une loi. S'il n'y a aucune loi, il n'y a ni transgression ni écart, et par conséquent il n'y a pas de jugement possible. Celui qui réclame la condamnation du coupable, prouve qu'il y a en lui un besoin de justice, la nécessité d'une sanction effective accordée à la loi intime. Les païens donc, par leur capacité et leur habitude de juger, montrent qu'il y a une règle de conduite, qu'ils ont conscience du bien et du mal, ce qui peut suppléer à l'absence d'une loi écrite.

Or, en possession de la connaissance de Dieu (Rom., i, 21-23, 25) les païens sont plongés dans l'idolâtrie, attribuant les qualités et les honneurs divins à des créatures ; en possession de la conscience du bien et du mal, les païens sont atteints d'une incurable immoralité (Rom., i, 24-32), qui se manifeste sous les formes les plus grossières et les plus scandaleuses : les péchés sexuels sont particulièrement relevés comme monstrueux, les vices sont énumérés, enfin le comble de la culpabilité apparaît dans l'excitation mutuelle au mal. Il est donc évident pour tout esprit sérieux que l'état du paganisme est une corruption radicale, un état de péché invétéré et qu'il faut une transformation complète, une modification profonde.

Le but de Dieu en abandonnant les païens à leur développement dans le péché, c'est de leur faire sentir, par l'expérience qu'ils en ont faite, l'abjection du péché et le besoin d'échapper à son influence pernicieuse, c'est de les inviter à la repentance (Rom., ii, 4). Les païens n'ont pas su parvenir par leurs études et leurs réflexions, par les procédés des sciences humaines, par la voie de la sagesse, à la connaissance salutaire de Dieu (IGor., i, 19-21), il faut donc avoir recours à un autre moyen de salut. La fin du raisonnement prend une tournure eschalologique. Il faut savoir reconnaître le but de cette éducation de Dieu aux païens et s'y soumettre, car il y aura un juste jugement de rétribution (Rom., ii, 6-8) delà part de Dieu, qui rendra à chacun selon ses œuvres ^

*- Paul 86 tient encore ici au niveau de la pensée religieuse générale et

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m. ETAT DES JUIFS

S adressant aux Juifs, Paul leur rappelle leurs grands privilèges (Rom., III, 1-4). Ils ont l'honneur insigne d'avoir été choisis par Dieu comme les porteurs de ses messages à l'humanité, comme l'instrument de prédilection pour son œuvre. Remarquons que Paul se place d'emblée non au point de vue égoïste de la nation élue, qui ne veut considérer les bienfaits de Dieu que comme l'ayant directement pour objet, mais au point de vue supérieur de Dieu lui-même, qui n'accorde ses bénédictions qu'en vue de son œuvre à lui, qu'en raison de ce que le peuple doit faire pour Dieu dans l'humanité, par conséquent sans vouloir faire des Juifs l'objet spécial de ses faveurs, au contraire avec l'intention d'atteindre et d'intéresser l'humanité entière. Voilà bien la pensée religieuse de Paul, du pharisien converti, et cependant c'est un point de vue auquel nul Juif pieux ne peut contredire. Aussi Paul affirme que les privilèges de la nation sont avant tout une énorme responsabilité. Dieu est en droit d'exiger en retour une grande fidélité.

Ce n'est pas tout. Dieu n'a pas laissé les Juifs à là seule conduite de leur conscience, il leur a donné dans la Loi la manifestation de sa volonté (Rom., ii, 12-29), en sorte qu'ils connaissent très bien la conduite qu'ils doivent tenir. C'est pour eux une plus grande responsabilité. Bien plus, Dieu les a avertis par l'Écriture tout entière et de leur position privilégiée et de la gravité spéciale de leur conduite (Rom., u.

non de la pensée chrétienne. On ne saurait employer ces passages comme preuves de la conception paulinienne du jugement, puisqu'il s'en tient encore ici à une argumentation acceptable pour les païens. Beyschlag n'y a pas pris garde et de là vient une certaine confusion dans son exposé du Weltgericht.

23-24) qui tourne ou à la gloire de Dieu, ou à l'injure, l'opprobre atteignant sa Majesté.

Mais voici, le peuple juif s'est contenté de la connaissance de la Loi, et a méprisé ceux qui ne la possédaient pas, au lieu de la mettre en pratique. Aussi, comme l'Ecriture l'avait bien prévu et prédit (Rom., m, H-20), le peuple juif n'est pas parvenu par la Loi à la justice, mais bien à la connaissance de son péché, car il est lui aussi esclave du péché, il a besoin lui aussi de délivrance, de salut. A la fin du raisonnement, nous retrouvons la même exhortation de nature eschatologique. Ce changement est indispensable, car ily aura un juste jugement de Dieu, qui rendra à chacun selon ses œuvres (Rom., ii, 12-13) et où une connaissance plus exacte, plus détaillée de sa volonté entraînera une condamnation plus impitoyable.

Ainsi, la thèse fondamentale est établie. Tous les hommes, tant Juifs que Grecs, sont sous l'empire du péché (Rom., m, 9-20) et ont un besoin urgent d'une délivrance ^ Mais il faut remarquer que Paul tient déjà compte ici de la susceptibilité de ses compatriotes en leur faisant une place à part dans le jugement de Dieu (Rom., ii, 9-11). Ils sont les premiers, ils ont le pas sur les païens, soit pour la bénédiction, soit pour la malédiction. Mais Paul peut faire cette concession à ce point de vue eschatologique, sur lequel il ne veut pas attirer l'attention. En fait, dans le domaine pratique et réel, tous sont reconnus pécheurs, tous sont dignes de la condamnation de Dieu, tous sont amenés à désirer la délivrance. Yoilà ce qu'il était important d'établir. Remarquons bien aussi que Paul n'affirme pas l'égale culpabilité de tous. Il ne descend pas au compte et à la comparaison des péchés individuels. Il

^ a Le principe théorique disait qu*aacun homme ne saurait obtenir la félicité à moins d'être juste. L'expérience historique proclame immédiatement le fait qu'aucun homme ne possède cette justice, que tous, au contraire, sans exception, sont dans un état de péché, c'est-à-dire en dé&ut vis-à-vis de Dieu. » (Reuss.)

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s'est contenté d'un large tableau d'ensemble, où il montre touâ les hommes, plus ou moins, sous l'empire du péché, dans le domaiïie du péché. Et cette concluèion lui suffit. Voilà ce dont il failt être délivré : l'influence du péché. Peu importe donc qu'elle soit faible ou forte, permanente ou restreinte, il suffit qu'elle soit signalée et reconnue en quelque manière.

ly. PSYCHOLOGIE DU PECHE

Après avoir rendu les consciences attentives au fait de la généralité du péché, Paul a devant lui un auditoire dans une seule et même pensée. Mais il ne va pas encore entrer dans la prédication de son Evangile *. Ce qui distingue sa méthode de celle du cercle apostolique, c'est son caractère psychologique. Un apôtre, un disciple quelconque aurait pu parler comme Paul Ta fait jusqu'ici, avec moins de profondeur peut-être, moins de détails et moins d'insistance, mais avec autant de force et de conviction. Mais, arrivé à ce point, il se serait de suite tourné vers la prédication de Jésus. Paul s'est tenu jusqu'ici sur le terrain historique, mais ce n'est encore pour lui qu'une introduction. Il va commencer son exposition du salut par une étude psychologique fine et serrée du péché, dont il vient d'établir l'universalité.

Du fait général des péchés commis par les hommes, Paul passe à l'étude du péché dans l'homme. S'il y a culpabilité universelle, c'est que le péché domine sur l'homme (Rom., vir, 7-25, V, 20). Voici en effet ce qui se passe dans l'homme. Soit par les seules lumières de sa conscience, soit par une loi formulée, l'homme connaît le mal, il est averti que

* Weiss : « Son Evangile n'est pas l'exposition de faits historiques- ou d*un système de doctrines, mais la communication du mystère des desseins de salut de Dieu, n Nous croyons que ce qui lui donne son caractère spécifique, c'est sa touinure psychologique.

telle action, telle conduite sont coupables. De quel sentiment, de quelle disposition s'accompagne immédiatement en lui cette connaissance? Peut-être ne comprend-il pas, peut-être se révolte-t-il et n'approuve-t-il pas? Au contraire, il se trouve que Thomme prend plaisir au bien, et éprouve de la répugnance pour le mal. A la réflexion calme, s'il reconnaît le bien, il l'aime, s'il entrevoit le mal, il le déteste.

Ainsi, dans sa conscience, dans sa raison, l'homme se trouve parfaitement d'accord avec la volonté de Dieu, en sorte que sa décision intime est favorable à la loi. Mais quand il s'agit de passer de la résolution à l'exécution, les difficultés apparaissent. Il faut compter avec le corps, instrument indispensable de la volonté humaine, et qui ne se plie pas absolument à ses intentions, qui ne se soumet pas aisément au bien que l'homme veut faire.

Notons ici la différence entre la psychologie de Paul et la nôtre. Nous envisageons d'abord l'homme comme déterminé, par les circonstances extérieures, par son état psychologique, et amené en présence de plusieurs décisions possibles, comme sollicité entre des influences de directions diverses. Nous affirmons ensuite que l'homme n'est pas fatalement entraîné dans le sens de la diagonale du parallélogramme des forces, mais que le conflit fournit à la liberté l'occasion d'intervenir. Au moment où l'homme va faire peser dans la balance l'influence de sa volonté, il s'aperçoit qu'il ne peut pas méconnaître un caractère important dans la délibération, il se sent obligé à faire ce qui est bien, à fuir ce qui est mal. Et sa liberté n'a pas seulement à prononcer entre les influences diverses qui se disputent la décision, elle doit aussi se déterminer ou selon ou contre l'obligation morale. Que l'homme agisse bien, nous disons qu'il cède à telle détermination matérielle ou psychologique, mais en même temps qu'il reconnaît la légitimité de l'obligation. Que l'homme agisse mal, nous déclarons qu'il cède à une détermination matérielle ou psychologique, mais en même temps qu'il refuse de se

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soumettre à Tobligation. Notre conception est dominée par ridée du déterminisme des actions humaines.

La conception de Paul est au contraire dirigée par l'idée de la liberté humaine. L'homme est libre, c'est-à-dire entièrement indépendant des influences extérieures. Alors, à l'état de liberté pure, l'homme n'hésite pas, n'hésite jamais à reconnaître l'excellence de la volonté de Dieu, à se soumettre à l'obligation. Mais cet être libre a pour instrument nécessaire d'activité un corps, qui lui n'est pas libre, qui lui est fatalement influencé. Parmi ces influences que le corps reçoit et transmet, Paul ne distingue pas entre bonnes et mauvaises. Il ne prête son attention qu'à ce fait, que ces influences qui atteignent le corps se trouvent en lutte, en contradiction avec la décision conforme à la volonté de Dieu. Dans ce conflit, il arrive que le corps l'emporte, Paul ne dit pas nécessairement, ne dit pas toujours, mais sa pensée, c'est habituellement. Ainsi, il y a désaccord profond entre la volonté de Dieu, reconnue sage et parfaite par la liberté humaine, et la chair, qui est cependant l'instrument indispensable de l'activité de l'homme. Et Paul se plaît à énumérer les œuvres auxquelles la chair est habituée» auxquelles elle entraîne (Galat., v, 19- 21 ; I Cor., vi, 9-10).

Il nous semble que le point de vue de Paul est meilleur que le nôtre. Prendre pour point de départ la délibération intérieure, générale, désintéressée sur le bien et le mal, sur le fait de l'obligation, qui aboutit certainement à l'acceptation de l'obligation, au consentement, à la soumission, n'est-ce pas placer l'homme de suite sur le terrain moral? Non, l'homme n'a pas besoin d'attendre que des influences contraires se disputent en lui pour apprendre à connaître l'obligation, le devoir. Il faut qu'il se présente à la vie armé de cette connaissance de l'obligation et de cette décision de lui obéir. Montrer dans les influences qui viennent par le moyen du corps, besoins naturels, ou entraînements sociaux, un danger pour la liberté et la moralité, mettre les appétits, les intérêts et les passions sous la défaveur qui s'attache à des impulsions

330 LA CONCEPTION PSYCHOI^GIQUB DU CHRISTIANISME

dont il faut se défier, n*est-ce pas faciliter grandement la résistance et le triomphe? Ainsi la psychologie de Paul se montre extrêmement sage en ces deux points : robligation à l'avance naturellement et universellement acceptée; les influences charnelles tenues toutes en suspicion de faire la guerre à l'obligation.

Voilà donc' clairement exprimé par Paul le divorce qui existe en nous entre notre volonté disposée au bien et notre corps entraîné au mal (Rom., viii, 5-8). Il a constaté par là seulement que la chair est lé siège d'une force ennemie de Dieu, du péchés Mais il ne faut pas aller plus loin, et en faire la cause du péché. Non, le fait est que notre chair se trouve asservie par une puissance étrangère et lui obéit plutôt qu'à notre volonté. Nous ne sommes pas maîtres de notre corps. Notre chair ne se révolte pas contre notre volonté, mais elle est esclave du péché (Rom., vi, 12, 16 ; vu, 5, 9, 13, 17, 20 ; viir, 3) et par là échappe à la domination de notre volonté. Ainsi, ce n'est pas notre chair qui veut ou qui fait le mal, c'est le péché qui régit notre chair et qui rend la loi impuissante, qui anéantit notre liberté. Aussi tout ce qui est inspiré directement par la libre décision de notre volonté est naturellement bien (Rom., xrv, 23) ; mais tout ce qui se fait sous une impulsion autre que la conviction personnelle ne peut venir que du corps et par lui de l'in-

*■ Nous n examinons pas ioi la grosse question de la signification ontologique de la chair et de Tesprit. Nous croyons que Paul est plus un prédicateur qu*un pliilosophe et que Timpoi tance morale des notions qu*il emploie remporte toujours sur leur valeur spéculative. Paul est parti des faits accessibles à toute conscience, il s'appuie sur des expériences humaines dans le sens le plus large du mot et sa prédication gardera toute sa saveur si nous demeurons sur ce terrain. Mais une fois la signification morale clairement établie, c'est un problème fort intéressant et dont la solution doit élre recherchée par le penseur chrétien, que la valeur philosophique générale de la pensée de Paul. G*est alors autre chose que la pensée religieuse qui est en question, mais la structure ontologique que volontairement ou involontairement Paul met a sa base. A ce sujet, cou* sulter Texcellente étude de Beyschlag et celle de Weiss.

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fluence du péché. En réalité, ce n*est plus l'homme qui vit, c'est le péché qui vit en lui, qui agit par lui^

Désormais nous pouvons apprécier justement le rôle et l'importance de la Loi. La Loi, toute loi est une indication extérieure à l'homme fixant ce qui est bien, déterminant ce qui est mal. A supposer que la loi ne s'adresse qii'à l'esprit de l'homme, elle rencontre de suite son approbation» elle suscite en lui la décision bonne. Mais la décision de l'esprit n'aura pas, nous l'avons vu, une prépondérance assurée sur les instincts et habitudes de la chair. Au lieu donc que la loi évite ou écarte le péché, elle lui fournit une occasion nou> velle de se manifester. Plus la loi sera stricte et minutieuse, plus elle fera paraître au jour de rébellions et de chutes. Â cause de l'état misérable de l'homme, la loi ne peut avoir qu'un double résultat : faire connaître pratiquement à l'homme son état de péché et multiplier le nombre de ses péchés. Bien loin d'être un moyen de justice, d'être un auxiliaire de

* « L*homme ii*aboutit dans notre état actuel qu'à un douloureux contraste entre le moi inférieur, développé par le péché et le moi supérieur qui aspire à 8*unir à Dieu par l'obéissance, puisqu'il entend sa voix dans les profondeurs de son être. » (De Pressensé.) « Chaque victoire delà chair sur l'esprit est un péché, ou, pour mieux dire, on appelle péché tout acte pour la consommation duquel la chair a dû préalablement remporter une pareille victoire. » (Reuss.) Cette formule, qui répond aussi parfaitement à la pensée de Beyschlag, est bien exacte mais ce n'est pas encore le fond même de la pensée de Paul. Si la chair remporte en fait la victoire sur Tesprit, si c'est là, en réalité, la manifestation pratique du péché, de 1 état de péché, ce n*est pas encore l'explication du péché. Pourquoi la chair n'est -elle pas asservie à l'esprit, pourquoi sa volonté propre est>elle mauvaise ? Si nous en restions à la formule de Reuss et Beyschlag, nous attribuerions à Paul cette pensée que la chair est en réalité la cause du péché, l'origine du mal. H faut aller plus loin et reconnaître que la chair n'est pas asservie à Tesprit, parce qu'elle est déjà l'esclave du mal, du péché. La chair n'est pas mauvaise par elle même, mais voici elle n*est pas maîtresse d'elle-même étant vendue au péché. La chair, c'est le côté de la nature humaine qui offre prise au péché. Certes, nous n'arrivons pas par là à la solution du redoutable problème du mal. Mais Paul s*arrête dans son raisonnement là où les intérêts pratiques de la prédication chrétienne sont suffisamment sauvegardés.

rhomme eu vue de la justice, la loi semble devenir l'instrument du péché (Galat., m, 19-29). Mais ce n'est là qu'une apparence, son rôle véritable est de mettre en évidence la réalité du péché ^

Mais cette domination du péché sur notre corps, qui est un fait d'expérience, demande à être expliquée. Et la réponse ne sera pas sans importance, car c'est d'elle quer dépendra et notre jugement sur la valeur du péché et l'intelligence des moyens qui pourraient être employés pour nous en délivrer. L'homme se trouve en sa chair sous la puissance du péché dès son enfance. Il faut donc que ce soit un héritage malheureux qu'il apporte en naissant. Mais en remontant ainsi d'enfant à parent toute la chaîne de l'humanité, on en vient à Adam (Rom., v, 12-14, 18, 19). Le péché se trouve être un héritage qui d'Adam est descendu jusqu'à nous^. Comment Paul entend- il au juste cette influence, c'est ce que les textes ne permettent pas d'établir clairement. L'héritage d'Adam est-il sur le même pied et de même nature que les promesses faites à Abraham et transmises par lui à ses descendants ? La notion reste -t-elle aussi superficielle, ou devient-elle psycho-

^ « Ce fait d'expérience personnelle devait immédiatement se traduire en cette proposition dogmatique, que la loi ne saurait ni garantir, ni fiedre obtenir à Thomme la yictoire de l'esprit sur la chair, ni par conséquent, Taider à arriver à la justice... La loi donne à Thomme un critère de la moralité de ses actions. Sans elle, il ne saurait pas ce qu'il fait, il n'aurait point de mesure pour Tappréciation du rapport qui existe entie ses actes et la volonté de EHeu... Il demeure constant que le but de la loi ne peut avoir été celui de rendre l'homme juste ou de constater cette justice. » (Reuss.) La faiblesse du raisonnement de Paul, d'après Gha vannes, est d admettre l'origine divine de la Loi. < Lors même que nous ne sommes plus sous la Loi, mais sous la grâce, tout le contenu de la Loi reste saint pour nous et nous y sommes tenus. Voilà un raisonnement extrêmement fort, contre lequel Paul est désarmé. » Nullement. Toute la question porte sur ce point. Les Juifs disent : Il faut accomplir la Loi pour être juste. Paul répond : Il faut être juste pour accomplir la Loi. Mais Paul ne songe point à dispenser quelqu'un de l'accomplissement de la Loi, il cherche, au contraire, à lui fournir les forces nécessaires.

^ a On ne peut contester que Paul ait donné une très grande importance à la notion d^espèce. » (De Pressensé.)

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logique par une acception se rapprochant de la notion moderne de Thérédité. Nous avons le droit de soupçonner chez Paul une vue profonde, une conception organique en cette matière. Mais il faut bien avouer que nous ne voyons pas trop comment dans l'état des connaissances contemporaines» elle se serait exprimée. D'ailleurs,peu importe pour le raisonnement de Paul, ce n'est pas sur le mode de la transmission, mais simplement sur le fait qu'il insiste, qu'il arrête son attention.

Ainsi l'état de péché de l'humanité actuelle découle complètement de la chute d'Adam. Voilà encore une question délicate à résoudre : pourquoi la désobéissance d'Adam n'a-t-elle pas eu des conséquences purement individuelles, mais bien génériques ? Ici encore, il est impossible de découvrir le fond même de la pensée de Paul. Une chose est certaine, c'est qu'il explique ce fait par une solidarité intime de tous les membres de la race avec l'ancêtre commun. Mais qu'est pour Paul cette solidarité? Est-ce par exemple une question de position locale? Adam se trouvait en quelque sorte entre deux domaines, un où s'exerce l'influence de Dieu, l'autre où se fait sentir l'influence du mal. S*il était entré et s'était établi définitivement dans le premier domaine, il y aurait vécu sous l'influence de Dieu, ses enfants et tous ses descendants y seraient nés et auraient naturellement subi cette influence. Mais, par malheur, il est entré, il s'est établi dans le second domaine, il s'est soumis à l'influence du péché et toute la race humaine, entraînée par cette seule décision de l'ancêtre, naît, vit, meurt dans la sphère de cette influence. Est-ce une question de droit? En droit tous les membres de la race sont présents en Adam au moment de la désobéissance, y ont en quelque sorte involontairement et inconsciemment participé, et en subissent les conséquences S comme l'enfant

4 C'est là Tinterprétation de Bengel, Pfleiderer, Beyschlag. Ce dernier ajoute, il est vrai, qu'il trouve cette conception un peu bien rabbinique et qu*il applique à ce cas la maxime summum jus^ summa injuria.

innocent et encore inintelligent partage l'opprobre et la désapprobation, et reçoit le contre-coup moral des vices ou des crimes du père. Est-ce une question psychologique, une conception organique : la transmission par la génération d'un organisme mal défendu contre les attaques du péché, offrant une proie facile à la tentation, et la formation par Tinfluence du milieu, par l'exemple, par l'éducation de prédispositions au mal^? Nous ne pouvons le déterminer et rien dans les idées contemporaines ne nous fournit les moyens d'établir clairement la pensée de Paul. Mais, encore une fois, ce n'est pas là l'important, ce n'est pas le mode de la solidarité, mais le fait de la solidarité qui préoccupe Paul ^. Cette théorie, parfaitement juste et rationnelle, qui s'appelle

^ C'est là le sens que Weiss accepte et que Beyschiag préfère et qa*il trouve non dans le passage Rom., v, mais bien dans I Cor. xv. Mais Beyschiag y croit voir un appui solide pour le dogme ecclésiastique du péché originel I En somme, Beyschiag ne se déclare satisfait pleinement par aucune de ces explications.

Sabatier demeure dans l'expression la plus vague : < De même que par notre origine, nous sommes en communion avec le péché d*Adam et participons à sa mort, de même ceux qui entrent en communion avec Christ participent à sa vie et à sa justice. »

s On ne saurait donc admettre Topinion de Weizsâcker : « Si Ton demande TexpUcation que Paul donne de la puissance du péché, on trouve deux interprétations, Tune par la transgression d'Adam, l'autre par la constitution chamelle de la nature humaine... Partant de Christ Paul a condamné Adam. Comme la justification est donnée avec Christ pour tous, mais efficace seulement pour ceux qui acceptent le don, de même la condamnation est donnée avec Adam pour tous, mais efficace seulement par ce fait que tous pèchent... La chair exprime la puissance du péché dans la vie naturelle ; elle apparaît comme la source de toutes sortes de péché, b Haag avait adopté à peu près la même solution : « Quelle espèce de corrélation Paul établissait -il entre la transgression d'Adam et la propension au mal de ses descendants ; car il est évident qu'il admettait entre elles un rapport de causalité ? Sommes-nous pécheurs par imputation, ou bien le péché se transmet-il par la génération ? Il ne s'explique pas à ce sujet... L'effet de l'obéissance du Christ, en d'autres termes Timputation de ses mérites, n'est pas présenté comme immédiat et indépendant de toute condition, il est subordonné à la foi; donc, pour que le parallèle soit exact, il faut que l'imputation du péché d'Adam soit aussi conditionnelle, c'està-dire que la liberté humaine doit intervenir. »

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encore de nos jours du double nom d'hérédité et de solidarité, s'applique, remarquons-le bien, uniquement au fait de la transmission de l'état de péché, de l'influence du péché. C'est trahir la pensée de Paul que de vouloir l'employer pour autre chose, et d'y lire l'imputation du péché d'Adam, ou la transmission de la culpabilité. Il n'est pas question que l'homme actuel soit considéré comme responsable du péché d'Adam. Il suffit de constater qu'à cause du péché d'Adam il se trouve exposé à l'influence du péché, ce qui, loin d'être une faute de plus, ou une responsabilité plus lourde, est au contraire une atténuation. Mais il faut ajouter que, dès Adam, en fait tous les hommes ont commis le péché et sont pour cela coupables. La conséquence du péché pour Adam et ses descendants, c'est, selon la menace de Dieu, la mort (Rom , v, 12, 17, 21, VI, 16, 21-23, vn, 5; I Cor., xv, 21-22), non pas seulement la mort au sens eschatologique, la condamnation par le Juge suprême au delà du tombeau, ni la mort au sens physique, c'est-à-dire la décomposition des organes matériels du corps, mais la mort au sens moral, l'état de déchéance, de dégradation et d'impuissance où l'homme se trouve actuellement réduit dans sa vie morale ^ Adam, par sa transgression, est entré dans la sphère de la mort morale et y a entraîné toute sa postérité. Mais ce qui prouve que l'homme n'est pourtant pas dans un domaine où il soit fatalement enchaîné, d'où il ne puisse sortir, ce qui prouve qu'il a une responsabilité engagée dans sa conduite, c'est la certitude

' (c Si la mort physique constituait Tessence de la condamnation que nous attire le péché, on ne comprendrait jamais pourquoi le chrétien pardonné et relevé par le Rédempteur doit mourir à son tour ; car de deux choses l'une, ou il n*échappe pas à la condamnation, ou bien il faut reconnaître que cette condamnation ne consiste pas uniquement dans la destruction de la vie physique... Cette séparation d*av€C Dieu qui est la conséquence de ce que Tapôtre appelle sa colère, c*est-à-dire de sa juste indignation contre le pécheur, voilà le châtiment par excellence de notre révolte. Le vrai châtiment du péché, c'est Je péché lui-même se développant dans toute sa puissance malfaisante, de telle sorte que le moi supéreur est toujours plus détruit. » (De Pressensé.)

d'un jugement équitable (Rom., i, 18, ii, 5, 12, 16), tenant un compte exact des conditions de chacun, et par conséquent de Timpossibilité pour nous d'échapper à l'héritage de l'influence du péché, pour rendre à chacun selon ses œuvres. Puisque l'homme qui s'agite dans la sphère morale de la mort est encore soumis au jugement, c'est qu'il est encore capable de secouer plus ou moins le joug du péché, c'est qu'il peut au moins aspirer à en être délivré.

L'éducation que l'homme subit sur cette terre doit l'amener à sentir vivement l'état de péché où il se trouve et le besoin ardent de la justice. Mais c'est là tout le fruit qu'elle peut produire. Ou bien l'homme s'attache uniquement à sa chair (Galat., vi, 8), la soigne spécialement et alors il n'a devant lui comme espérance et comme résultat que l'avenir réservé à la chair, la mort physique, la décomposition, la corruption. Ou bien l'homme se détache, se désafiectionne de sa chair, à cause du péché qui la domine, et passe son existence terrestre tout employée à soupirer après la délivrance et à la chercher selon ses forces. Mais quel que soit celui de ces deux résultats auquel l'homme arrive, son horizon terrestre est borné par l'issue fatale, la mort physique, qui lui est réservée comme elle le fut à Adam. C'est là le sort inévitable de la descendance d'Adam.

Il faut relever une autre conséquence de la chute d'Adam, une influence générale qui en résulte sur le monde terrestre, sur l'ensemble delà création (Rom., viir, 19-23). C'est ici une idée de Paul bien intéressante, un aperçu nouveau et profond. La matière inorganique et le monde organique sont destinés par Dieu à être, pour l'homme libre, l'occasion et, le moyen de son développement dans le sens de son aflFranchissement comme esprit de toutes influences inférieures. Lorsque l'homme se sert des réalités sensibles pour affirmer son indépendance et sa supériorité à leur égard, son entière et prompte et joyeuse soumission à Dieu, le sentiment profond de l'ordre, de l'harmonie, s'impose aux bêtes inintelligentes et même à la matière insensible ; en sorte qu'il y a une

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impression de bien- être et de joie partout. Mais du moment que l'homme, sous l'influence du péché, en vient à se subordonner aux réalités sensibles, et à s'éloigner de l'exécution de la volonté de Dieu, c'est là un tel désordre, une violation si flagrante de la loi, que l'ensemble de la création soufi're intimement de ce fonctionnement à faux, à vide, et se trouve en un état si fâcheux qu'il semble qu'elle soupire après une délivrance devenue indispensable.

En résumé, Paul se borne à établir deux faits ; l'un actuel, précis, expérimental, qui se formule aisément : ce n'est plus l'homme qui vit, c'est le péché qui vit en lui ; l'autre général, historique, dont voici a formule : c'est par un fait de solidarité que Thomme est tombé ainsi sous la dépendance et la domination du péché. Il faut bien remarquer que tous les problèmes ne sont pas élucidés, il reste encore bien des questions obscures et délicates. Le point important de l'origine du mal n'est pas traité ; la difficulté n'est que reculée par le renvoi au péché d'Adam. De plus, nous l'avons vu, le mode de l'hérédité et de la solidarité n'est pas même examiné. Enfin le problème compliqué des rapports en l'homme de sa liberté, de son attrait pour le bien et de l'influence du péché, le mode de l'activité du péché, n'est pas du tout indiqué. C'est que Paul n'est pas un théoricien, il s'arrête au moment où il a exposé clairement les faits qui lui semblent indispensables. Pourvu qu*on reconnaisse la justesse de ses prétentionfi, peu lui importe qu'elles soulèvent des questions délicates, et diversement résolues. La discussion philosophique est dès lors pour lui oiseuse, parce qu'elle est pratiquement indifiërente. Qu'on interprète et explique comme on voudra l'origine du mal, c'est pour le raisonnement présent indifiërent à Paul, il lui suffit qu'on concède que le péché domine actuellement l'homme comme une puissance étrangère et tyrannique. Qu'on se représente comme on voudra le processus de la transmission de l'influence du péché, Paul n'y attache pas d'importance, il lui suffit qu'on y reconnaisse un fait de solidarité.

Du moment que le problème du péché est réduit à ces deux termes : l"" le péché vit en Thomme ; 2"" par la solidarité humaine, Tinfluence du péché se perpétue sur les hommes, Paul a déjà tracé la voie où instinctivement l'esprit humain va chercher la solution. Il faut en premier lieu que le péché cesse de vivre en l'homme, et le plus sûr moyen, c'est de substituer au péché une autre influence, qui prenne sa place et qui en vienne désormais à vivre en l'homme comme auparavant le péché. D'autre part, si c'est par un fait de solidarité historique que ce résultat fâcheux a été obtenu, que le péché vive en l'homme, il faut chercher un nouveau fait de solidarité historique, qui puisse se substituer, se superposer au premier pour amener ce résultat excellent, qu'une nouvelle influence vive en l'homme. Voilà bien clairement la marche du raisonnement paulinien qui va droit au but, en laissant de côté toutes les questions secondaires. Noiis n'avons pas ici une pensée complètement élaborée, et voilà pourquoi le raisonnement paulinien peut être valable pour des hommes qui ont des systèmes philosophiques très divers, pourvu qu'ils se rencontrent et s'accordent sur ces deux points que Paul pro clame.

B. Salut

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