‹ La pensée religieuse dans le Nouveau TestamentChapitre 51 sur 78 · V. JÉSUS LB SAUVEUR · texte numérisé non relu

V. JÉSUS LB SAUVEUR

Nous nous tournons vers l'histoire pour trouver le point de départ d'une nouvelle solidarité. Et c'est ici que Paul reprend sous une forme qui porte bien l'empreinte de sa personnalité, la prédication apostolique. Voici Dieu a pris pitié de l'humanité pécheresse et malheureuse et a manifesté sa grâce pour l'arracher à l'empire du péché. Un être extraor-

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dinaire, Jésus de Nazareth, descendant de la famille de David (Rom., i, 4 ; ix, 5), a été désigné à l'attention des hommes par son sort tout spécial ; seul entre tous, il est ressuscité des morts et continue après avoir disparu ;de cette terre à exercer une action permanente sur les hommes. Voilà ce que Paul affirme pour démontrer que Jésus a un rôle particulier et que tous doivent s'attendre à lui. La résurrection est le fait historique sur lequel Tapôtre s'appuie (Gai., i, 1 ; I Cor., XV, 4-9). C'est par là que Jésus se montre Fils de Dieu et non seulement Fils de l'homme, descendant de David. Nous sommes encore ici sur le terrain du cercle apostolique, mais nous n'avons pas lieu de nous étonner de l'importance que Paul donne à ce fait de la résurrection, qui a joué un rôle capital dans sa conversion.

Mais voici où Paul dépasse le point de vue du cercle apostolique, c'est qu'il cherche à rendre compte de la raison de ce sort particulier de Jésus. Il relève un autre caractère, spécial à Jésus, qui doit aussi axer l'attention, c'est sa sainteté (Rom., I, 4). Il semble même qu'il mette en relation sa sainteté et sa résurrection, et qu'il considère que c'est à cause de cette sainteté que la résurrection a été accordée à cet homme. En sa qualité de témoin de la résurrection, Paul ne pouvait pas ne pas donner la première place à ce fait. Mais nous devons constater qu'il transporte lui-même de suite la discus sion sur un autre terrain, en ne se bornant pas à une affirmation, mais en donnant une explication et une justification de cet événement historique extraordinaire. Ce n'est donc plus en réalité sur le fait de la résurrection que Paul s'appuie uniquement, mais avant tout sur le fait de la sainteté, qui rend acceptable la résurrection. Quoi qu'il en soit, Paul affirme l'apparition sur notre terre d'un être saint, qui a été ressuscité par Dieu, et qui, en raison de ces deux caractères, se présente comme un agent tout spécial de Dieu *.

^ « La signification spécifique de la résurrection doit être pour Paul que la mort de Christ n'a pas été la mort d*un pécheur. » (Weiss.)

Or, nul ne saurait méconnaître Timportance exceptionnelle de cette apparition historique. S'il est vrai que tous les hommes sont enfermés dans une étroite solidarité avec Adam, en sorte qu'ils se trouvent sous l'influence de sa faute, qu'ils appartiennent au domaine du péché et delà mort, voici un fait qui ne saurait passer inaperçu. Il y a eu dans l'histoire un homme au moins qui a échappé à cette redoutable fatalité du péché et de la mort, un être saint qui est ressuscité. Ce Jésus a fait prédominer en sa propre existence l'esprit sur la chair, c'est-à-dire la sainteté sur le péché, et en conséquence il n'a fait que traverser la mort physique, il existe encore éternellement dans la puissance et dans la gloire. L'homme peut donc espérer que celui qui a brisé ainsi la chaîne fatale de la solidarité, ne l'a pas fait pour lui seul, mais en faveur des hommes, et que la conséquence de sa sainteté pourrait bien être pour les autres le salut.

Un seul point demeure délicat, obscur, incompréhensible. Pourquoi Jésus est -il mort ? La logique du raisonnement appellerait cette autre solution qu'il eût passé simplement, sans souffrance du temps à l'éternité. Puisqu'on ne peut expliquer la mort de Jésus comme un élément naturel de sa destinée, on peut soupçonner que son importance spéciale doit être cherchée en relation avec l'œuvre qu'il veut accomplir.

ce L'existence de l'élément humain en Jésus est prouvée par la naissance, celle de l'élément divin par la résurrection. » (Reuss.)

(( La sainteté humaine de Jésus, tel est le premier fondement de la christologie paulinienne... Le règne du Rédempteur ne commence réellement qu*avec la résurrection. Le Christ ressuscité est seul le Christ parfait. » (Sahatier.)

ce Ce que Jésus devait être pour répondre à la promesse du Fils de Dieu, n'est réalisé qu'avec sa résurrection, en sorte que sa vie terrestre n'avait d*atitre but et d'autre signification que de la préparer. Seulement cette conception de Jésus comme le Seigneur exerce son influence sur Tintelligence de sa vie terrestre, qui apparaît comme une condition étrangère à son être, disproportionnée et par suite volontairement acceptée. Il importe à l'apôtre que Jésus ait été homme pour anéantir chair, péché et loi, mais non ce que cet homme a fait sur la terre. » (Weizsâckei* )

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Sa mort, c'est le moyen indispensable pour établir entre les hommes pécheurs et lui une nouvelle solidarité, c'est le point de son existence où il s'approche le plus de nous, pour que nous puissions facilement le saisir, c'est là où s'afârme sa solidarité avec les pécheurs pour permettre que les pécheurs désirent et cherchent une solidarité avec le saint qui meurt 'ainsi pour eux.

Si cet être qui habite à cette heure la sphère divine, et qui a vécu sur la terre une vie parfaitement sainte, est mort d'un supplice infamant, ce ne peut être pour lui, mais bien pour les hommes, c'est donc une preuve d'amour que Jésus nous a donnée. Voilà le point essentiel de la prédication déterminé, voilà le fait central sur lequel il faudra appuyer et revenir sans cesse. Paul insiste tellement qu'il en vient à dire que c'est l'unique sujet de sa prédication (Galat., m, 1 ; I Cor., I, 22-25 ; II, 2; Galat., vi,14), comme son unique sujet de glorification.

Mais il s'agit de le faire bien comprendre. D'une manière générale, Paul l'exprime ainsi (IGor., xv, 3) : Christ est mort pour nos péchés conformément aux Ecritures, ou (Galat., I, 4) Jésus s'est donné pour nos péchés, afin de nous arracher à la corruption du siècle présent, et cela est conforme à la volonté de Dieu.

Que faut-il comprendre parce ce don »? Quel est le sens de « pour nos péchés » ? Comment le don de Jésus nous arrache-t-il à la corruption ? Ce n'est explicite et compréhensible que pour ceux qui ont une théorie toute faite et qui l'introduisent de force dans les textes. C'est ici l'expression très vague de l'expérience chrétienne.

Ce que Paul explique d'abord le plus clairement, c'est la manière dont la mort de Christ nous arrache à l'empire du péché (Galat., ii, 20, iv, 19, v, 24, vi, 14, Rom., vi, 6-11, xrv, 7-9 ). C'est, dit Paul, que l'homme est crucifié avec Christ, en sorte qu'il ne vit plus désormais, mais que Christ vit en lui. Nous avons vu que, par un fait de solidarité naturelle, ce n'est plus l'homme qui vit, mais le péché qui vit en

lui. Il se trouve que le fait historique de la mort de Jésus sur la croix est le point de départ d^une nouvelle solidarité, ce n*est plus rhomme, ni le péché, mais Christ qui vit en lui*. Ainsi nous sommes délivrés de Tempire du péché par une substitution en nous de Tinfluence de Christ à la puissance du péché sur la chair, c'est-à-dire par l'anéantissement de la puissance du péché sur la chair et le développement de l'influence de Christ •.

Mais comment s'opère cette destitution du péché? La chair, le corps est devenu à tel point l'instrument du péché, que le péché ne peut être efficacement atteint que dans la chair, dans le corps. La mort physique, la destruction de la chair, voilà la condition de la délivrance du péché. Il faudrait échapper à la chair, pour se dérober au pouvoir du péché. C'est ce que Jésus a montré d'une manière éclatante. Christ n'est pas mort pour nous dispenser de mourir, mais au contraire pour hâter et faciliter notre mort. Si Christ est mort, c'est pour que nous nous considérions, nous, comme déjà morts (II Cor., V, 14-15, 17 ; II Cor., iv, 10-12; Rom., vi, 6, vu, 4, viii. 10, XIV, 8-9). Paul affirme donc que l'acte de volonté par lequel l'homme se tient pour mort avec Jésus, en même temps et de la même manière que Jésus, suffit pour repousser l'empire du péché. Mais comment s'opère ensuite l'installation en nous de l'influence de Christ ? Comme Christ a renoncé à son existence terrestre par amour pour nous, par reconnaissance et par amour pour lui, nous renonçons à diriger notre propre vie et l'abandonnons à son inspiration. Nous

^ II n^y a pas d'hésitation possible sur la nature du salut que Paul proclame et propose : c^est « la substitution de la sainte vie de Christ à la nôtre corrompue. » Mais F. Godet qui s'exprime ainsi, n'en trouve Texposition que dans les Lettres de la captivité. 11 est à ce point obsédé par sa conception de Texpiation par le sang de Jésus, qu'il la retrouve presque seule dans les grandes Epîtres, alors qu'il est clair pour tout lecteur non prévenu que ce qui y tient la place principale, c*est l'affirmation de Christ vivant dans Thomme.

' « La pensée originale de Paul, c'est que par la mort de Jésus la puis* sance du péché, de la mort et de la loi eut supprimée. » ( Weizsâcker.)

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nous considérons comme morts, mais en réalité nous yiTons, et si nous prétendons continuer à vivre nous-mêmes, nous retomberons sous la puissance du péché ; il faut donc que la vie dont l'homme vit encore ne soit plus à lui, mais à Christ.

Nous n'avons plus ici de la psychologie pure, mais nous entrons sur le terrain mystique. Le psychologue aurait dit : la preuve d'amour que Jésus nous a donnée en mourant pour nous^ suffit à développer en nous assez d'amour et de reconnaissance pour que l'influence de Jésus victorieuse se substitue en notre cœur à la puissance du péché. Le mystique ajoute ce trait : le pécheur s'identifie à Jésus mourant, il fait de la mort de Jésus l'occasion de sa propre mort, il se considère, se tient pour mort. C'est tout simplement une intensité plus vive de sentiment, un degré plus profond de l'impression. La mort de Jésus ne provoque pas seulement Tamour et la reconnaissance, mais produit tout d'abord, non pas l'émotion ou l'imagination de la mort personnelle, mais la volonté de la mort.

Considérés^ ce pointdevue, au moment où cette expérience de la valeur de la mort de Jésus est faite, lesévénements prennent une autre importance et même une autre apparence. La mort de Jésus a été celle d'un pécheur, pour que notre vie devienne celle d'un juste. Et c'est Dieu qui a poursuivi ce but, qui a eu en vue ce résultat ; en sorte que le chrétien déclare que Dieu a traité Jésus comme un pécheur et par là en conséquence traite le pécheur comme un juste. C'est la conception mystique se substituant à la simple considération historique. En fait, Jésus meurt comme un pécheur, et cela ne se passe pas sans la volonté de Dieu. D'autre part, le pécheur en vient, se rattachant à la solidarité nouvelle de Christ, à vivre comme un juste, à posséder en lui les moyens et les conditions d'une vie nouvelle toute différente et c'est là le résultat que Dieu a eu en vue. Telle est la vérité historique. Mais le mystique descend plus profondément dans l'examen des choses ; il voit directement l'action de Dieu sous les apparences qui la

voilent, et cette action, c'est de faire mourir le juste comme un pécheur pour faire vivre le pécheur comme un juste (II Cor., V, 21). C'est encore simplement une intensité plus vive de sentiment et non une vérité de plus découverte, on ne saurait trop comment. Mais ce résultat n'est possible que parce que Jésus avait revêtu lui-même ce qui fait la faiblesse du pécheur (II Cor., xtii, 4), à savoir la chair, en sorte que c'est la condition essentielle de la mort de Jésus, et parce que Jésus est maintenant revêtu de la puissance de Dieu, en sorte que c'est la condition essentielle de la vie actuelle du disciple.

Mais nous n'avons pas encore toute l'explication que Paul donne de ce fait que la mort de Jésus nous arrache à l'empire du péché. Si d'un côté, l'homme est crucifié avec Christ, de l'autre, le monde est crucifié avec Christ (Galat., vi, 14), c'est-à-dire évidemment le monde, qui en est venu à cette extrémité de crucifier Christ, s'est porté par là un coup mortel, a perdu son attrait pour l'homme et son influence sur lui.

Aussi Christ peut être comparé à l'Agneau Pascal (I Cor., V, 7-8), dont l'immolation était le signal de la fête de Pâques, en sorte qu'aussitôt après sa mort il ne devait plus y avoir de pain levé dans la maison. Or Christ ayant été immolé, les disciples doivent considérer que le temps de Pâques spirituelles est arrivé, et qu'ils doivent se débarrasser désormais du levain de leur méchanceté, de leur péché.

Ce que Paul explique ensuite avec moins de précision, c'est la manière dont la mort de Christ nous arrache à la condamnation pour le péché. La certitude chrétienne du pardon et de l'amour du Père Céleste tient tant de place chez Paul, qu'il oublie presque que pour son auditeur la conscience attend de Dieu la rétribution. Nous le voyons se préoccuper avant tout de la malédiction que la loi prononce contre les pécheurs (Galat., III, 13). Jésus a été condamné à mort, a été pendu au bois, c'est-à-dire maudit par la loi et au point de vue delà loi. Il est bien certain qu'il n'est pas question de la malédic-

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tion de Dieu ; Paul n'irait pas affirmer que Dieu, oubliant sa justice, maudit indistinctement tous ceux que les tribunaux humains condamnent à tort ou à raison. Mais la loi prononce la malédiction sur tout condamné, puisque c'est en son nom et en son autorité que la sentence est prononcée. Pour la loi, Jésu a subi la malédiction (Gala t., m, 13). Il se trouve donc que Jésus a pris sur lui la malédiction que la loi porte contre le pécheur, en ce sens que lui, qui ne méritait que la bénédiction, en fait a été traité comme maudit. Jésus par là même, a fermé la bouche à toute réclamation de la loi. Si Jésus a subi la malédiction, lui qui ne la méritait pas, la loi ne peut plus s'opposer à ce que le pécheur ne soit pas maudit. Si l'innocent peut être maudit, le coupable peut être béni. Une infraction à la justice n'est pas plus grave dans un cas que dans l'autre. Or la loi est impuissante à empêcher l'un de ces faits, elle est aussi impuissante à s'opposer à l'autre.

Du moment qu'il n'y a plus à s'inquiéter de la loi, nous pouvons être rassurés devant Dieu par la certitude de son amour (Rom. , V, 6-8). Dieu aime, et par conséquent ne saurait se montrer un juge inexorable, et la preuve en est précisément fournie par la mort de Jésus. La meilleure preuve d'amour qu'on puisse donner à un honnête homme, c'est de mourir pour lui, et de cela les hommes sont capables. Mais s'il s'agit d'un coupable, d'un méchant, les hommes se refuseront à lui donner cette marque d'aflfection ; Jésus, lui, nous l'a donnée. Or, comme toute l'œuvre de Jésus vient de Dieu, c'est Dieu lui-même qui nous fournit dans la mort de Jésus la plus forte preuve d'amour qui se puisse imaginer. En tout cas, ceci est indiscutable pour l'expérience chrétienne, quand bien même on n'arriverait pas à en donner une explication satisfaisante, c'est que dans la mort de Christ, éclate l'amour de Dieu pour nous. En sorte qu'on peut dire que la mort de Jésus nous montre Dieu favorable, fait éclater à nos yeux que Dieu est propice aux pécheurs.

Or, qu'est-ce que les pécheurs pouvaient attendre de mieux jusqu'ici? C'est qu'en suite des cérémonies et des sacrifices

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d*expiation, ils emportent dans leur cœur Tespérance que Dieu n*est pas irrité contre eux, mais un moment détourné par le péché commis, leur est redevenu pi'opice à cause de la repentance publiquement confessée. Désormais, le pécheur a devant lui beaucoup mieux que les habitudes expiatoires, il a la mort de Jésus, qui lui montre Tamour de Dieu sous une forme sublime et telle qu'on n'aurait pu l'imaginer, et qui, par conséquent, suffit largement à lui faire reconnaître que Dieu lui est propice *.

Il nous semble indéniable que la pensée de Paul à ce sujet est loin d'être favorable à la théorie de l'expiation parle sang. Tout d'abord s'il avait en tête l'idée de l'expiation, il ne parlerait pas de mourir pour un juste, de donner sa vie pour un honnête homme, ce qui est bien une preuve d'amour, mais n'a rien à voir avec l'expiation. Ensuite, s'il assimilait Jésus à une victime expiatoire il n'emploierait pas le terme d'tXatTnJjDwv,

^ Cependant ramour de Dieu n'exclut pas la possibilité de la colère de Dieu. Gomme Beyschlag Texprime fort bien, en tout temps l'homme en qualité de pécheur est Tobjet de la colère de Dieu, mais, d'autre part, le pécheur, en sa qualité d'homme, est l'objet de l'amour de Dieu. Il suffit donc que l'homme cesse d'être pécheur, ce qui se fait par Thabitation de Christ en lui, pour qu'il devienne absolument, sans réserve l'objet de l'amour de Dieu.

Rappelons à ce sujet lopinion de Ghavannes : « La réconciliation avec Dieu, la mort au péché, la nouvelle naissance se conçoivent fort bien en dehors de tout fait historique quelconque (ici la mort de Jésus). Ce qui produit en réalité ce changement indispensable, c'est, de quelque manière qu'on y vienne, la découverte de la misère dans laquelle le péché nous fait nous traîner, et celle de l'amour du Dieu qui nous appelle au bien, qui apparaît au pécheur comme un maître sévère et exigeant, mais qui se montre, dans sa sainteté sans tache, Père bienfaisant à celui qui a reconnu Tennemi dans le péché. » Comment la découverte de l'amour de Dieu est-elle donc possible en dehors de tout fait historique quelconque? Nous avouons ne pas comprendre. Logiquement, il est admissible que le changement intérieur complet et définitif, la délivrance de la puissance du péché soit produite par autre chose que le fait historique de la mort de Jésus; mais pratiquement nous [nions que cette possibilité logique se réalise jamais. L'affirmation de Paul, c'est précisément que la mort de Jésus est une force morale (duva(&ic) indispensable comme cause à la production de ses effets. D'ailleurs Chavannes dit plus loin lui- même : « En dehors de Jésus il n'y a pas de salut. »

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cette crtix interpretum (Rom., m, 25), ce mot nouTeau qui recouTre une idée nouvelle. Il y a seulement une analogie frappante entre les effets des sacrifices d'expiation et celui de la mort de Jésus, c'est qu'ils montrent Dieu propice. Ce qui assure pleinement le pécheur devant Dieu, c'est que l'amour de Dieu a été si grand (Rom., viii, 31-39), qu'il n'a pas épargné son Fils, alors qu'il l'aurait pu, mais que, ne l'ayant pas défendu, en réalité il l'a livré pour nous, en sorte que rien ne saurait lui être impossible dans son amour. Cependant, Paul ne laisse pas sans aucune espèce de réponse, cette question si grave qui se posera un jour ou l'autre : Jésus n'at-il aucune relation dans son œuvre avec les dispositions que doivent provoquer en Dieu les péchés, l'état de révolte de rhumaoité ? Voici ce que quelques mots épars permettent de retracer à ce sujet comme la pensée de Paul. Par son obéissance parfaite, allant jusqu'à la mort, jusqu'à l'acceptation du supplice avec la conscience claire que cette dure extrémité est rendue nécessaire par l'état de péché de la race, Jésus a ^pleinement réparé la rébellion d'Adam et de la descendance d'Adam 1 (Rom., v, 19).

En conclusion, il y a comme un commencement nouveau dans l'humanité, une solidarité nouvelle rendue possible aux hommes. En Jésus, est apparu sur la terre le chef d'une humanité d'un nouveau genre (Rom., v, 15-19; I Cor., XV, 45-47), et tous ceux qui se rattachent à lui vont participer à ses privilèges. Or, voici ce que Jésus apporte comme don magnifique, à l'humanité nouvelle qu'il fonde, voici ce qu'il est pour elle : sagesse, justice, sainteté et par là même délivrance (I Cor., i, 30-31). Ou en un mot il apporte la réconciliation des hommes avec Dieu. C'est Dieu, qui n'ayant nul besoin d'être réconcilié avec les hommes, prend ici l'initiative de leur pardonner leurs péchés, en quoi il les réconcilie avec lui (II Cor., v, 18-19). D'hostiles et mal intentionnés qu'ils étaient, les hommes deviennent bien disposés et gagnés.

^ Voir à ce sujet ropinion de M. de Pressensé.

Et comme résultat final, l'œuvre de Jésus apporte aux hommes la vie éternelle (Rom., vi, 23). Voilà toute l'exposition du salut en Jésus, d'après Paul. Elle est aussi simple que profonde, et nous avons vu que Paul ne s'y tient plus seulement sur le terrain psychologique, mais qu'il incline déjà à la conception mystique*.

Tl. LA JUSTIFICATION PAfi LA FOI

Paul a exposé dans toute sa valeur le fait historique qui est le point de départ d'une nouvelle solidarité humaine. Par la mort de Jésus, tout est historiquement accompli. Mais, comme nous avons vu Paul décrire avec soin, en l'analysant de près, l'état psychologique du pécheur englobé dans la solidarité naturelle de l'humanité avec Adam, nous devons attendre maintenannt de lui la description psychologique du disciple s'attachant à la solidarité nouvelle qui s'établit en Christ. En opposition avec l'étude du péché, nous trouvons maintenant l'étude de la foi. Le salut n'est pas magique, il ne s'accomplit pas sans la participation de l'homme pécheur. Il y a donc lieu de rechercher par quels procédés ce salut passe de la réalité historique à son application individuelle expérimentale. C'est ici le rôle de la foi. Ce qui est réclamé de l'homme, c'est la foi, c'est-à-dire une confiance du cœur en Jésus, c'est-à-dire un abandon complet à sa direction.

Naturellement, ce n'est possible qu'à la condition qu'on ait entendu parler de Jésus (Rom., x, 14-17), qu'on ait la

*■ Weizsâcker : « Jésus est en opposition avec Adam et tons ses descendants le second homme, qui est du ciel, de sa nature céleste. Aussi, à la place du tableau de ses actions se présente seulement Timage générale de son activité morale dans le fait de l'humanité revêtue (Menschwerdung). »

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connaissance de ce que Jésus est et de ce qu'il a fait. Mais il ne s'agit là que d'une science rudimentaire, car nous avons vu Paul la réduire surtout à cette affirmation que l'amour de Jésus et de Dieu éclate tout particulièrement dans la mort ignominieuse du Christ. Le pécheur est alors appelé à donner à Jésus la pleine confiance de son cœur (II Cor., XIII, 5), en sorte que la foi, c'est l'habitation de Jésus dans notre cœur*.

Or voici la grande affirmation de Paul : cette foi est déjà par elle- même et à elle seule, justice devant Dieu (Rom. , i, 17, III, 21-30). L'homme est réellement délivré par elle du joug du péché. En effet, la foi étant l'influence de Christ établie dans le cœur, c'est là une puissance suffisante pour annuler le pouvoir du péché sur le corps (Rom., vi, 16-23). Entre la liberté qui est favorable à la Loi de Dieu et la chair qui est soumise à la loi du péché, se trouve désormais la foi qui décide, parce que pour le mystique la foi rend la chair impuissante, la faisant considérer comme réellement morte (Rom., vï, 2), parce que, au point de vue psychologique général, l'influence de Christ suffit largement à contre-balancer le pouvoir du péché et à déterminer la victoire de l'homme intérieur qui se plaît à la loi de Dieu.

Désormais, au moment où la volonté de l'homme, s'assujettissant à la volonté de Dieu, entrera en lutte avec le corps, elle aura pour auxiliaire cette confiance en Jésus qui s'oppose

^ « La foi, selon Paul, est en même temps un acte de l'intelligence ou une conviction, un acte du sentiment ou une confiance et un acte de la volonté ou une résignation. » (Reuss.) D'après Beyschlag on peut décrire plus exactement la foi, et déterminer mieux la part de chaque élément : la source en est la grâce de Dieu; Toccasion, la prédication de T Evangile; la condition de la part de Tbomme, une décision morale; le résultat immédiat, complet en soi, une confiance du cœur ; la conclusion, une activité de rintelÛgence qui s'empare avec une conscience toujours plus claire des vérités contenues dans cette expérience. Sabatier : « L*amour a l'éalisé Tidentification de Christ avec Thumanité; c*est la foi qui réalise Tidentification de l^homme avec Christ. La foi continue et répète dans chaque vie individuelle la crise décisive, la révolution que la mort de Jésus a amenée dans l'histoire. »

350 LA CONCEPTION l'SYCHOLOGiQDE t)U CHRISTIANISME

efficacement à tout mouvenient propre, à toute impulsion propre du corps. La foi qui est la seule cause possible d'une soumission complète à Dieu est la seule justice (Rom., x, 9-10) dont l'homme pécheur soit capable devant Dieu*. Si nous voulons examiner l'affirmation de Paul sous toutes ses faces, nous y trouverons toutes les expériences suivantes. Objectivement la foi est justice devant Dieu, c'est la justice de l'homme comme Dieu l'entend. En effet, ce que Dieu peut attendre de l'homme comme accord le plus complet avec lui, c'est l'acceptation permanente de l'influence exercée au plus profond de son être par Christ. 11 n'est pas possible d'imaginer pour l'homme une meilleure source de justice. Subjectivement, le pécheur qui croit se sent réconcilié avec Dieu, il se sait et se voit en rapport avec Dieu, comme un juste seul peut le connaître. Historiquement, dans le développement de son existence terrestre et de ses expériences chrétiennes, le pécheur devenu croyant est toujours traité par Dieu comme un juste qu'il est devenu. En conclusion donc, il faut bien admettre que, mélaphysiquement, Dieu tient pour juste, déclare juste l'injuste qui croit, en dépit de son injustice passée, à cause de sa foi présente. Ajoutons que pour l'interprétation de la pensée de Paul, philologiquement, on a raison de s'arrêter au

*■ Nous Toilà bien loin de Renan : « Le justifié est d'après cet idiotisme, non seulement celui qui est absous d*une faute, mais celui qui est tranquillÎBé à ses propres yeux, qui n*a plus à s'occuper des pécbés qu*il peut avoir commis, des préceptes qu'il peut avoir violés à son insu... La doctrine de Paul, opposée à tout sens bumain, a été réellement libératrice et salutaire- Elle a séparé le christianisme du judaïsme ; elle a séparé le protestantisme du catholicisme », et de Reuss : «c La justification est la déclaration de Dieu par laquelle la rémission des péchés est accordée à l'homme pécheur en vue de sa foi... La question de savoir si par là on devient juste en réalité, ou dans quel sens on le devient, cette question ne doit pas être posée. » Et cependant Reuss observe avec beaucoup de justesse : « Le principe de la justification repose essentiellement sur la mort même du pécheur, et non sur une opinion quelconque qu'il pourrait se faire de lu mort de Christ... Le dogme de la justice en Christ est donc tout aussi essentiel dans l'Evangile que le dogme de la foi, par la simple raison qu'au fond c'est la même chose. »

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sens de la justiâcation forensique ; mais nous savons que psychologiquement le chrétien connaît mieux que cela. Si donc, en une minorité de passages, ce sens de production de justice convient seulement aussi bien que celui de déclaration de justice, il faut l'adopter et en faire la base de l'étude de la pensée de Paul ; a fortiori^ s'il y a des passages où le meilleur sens possible est celui de production de justice*.

Mais c'est ici que les difficultés surgissent pour Paul, car il rencontre la prétention bien formelle des Juifs demeurés fidèles aux habitudes nationales, et qui n'admettent pas qu'un homme soit juste autrement que par l'exécution des œuvres que la loi commande. Dans une première occasion (Galat., II, 15-21), il se contente de déclarer que, pour un chrétien, c'est une folie que de vouloir être juste aux yeux de la loi, puisqu'il commence par mépriser la loi, par ne pas la tenir pour suffisante en lui adjoignant la foi. En efiet, les Juifs devenus chrétiens reconnaissent avec Paul que la loi est à elle

* Sabatier : « On peut entrevoir combien est éloignée de la vraie pensée de Paul la théorie de la justification forensique élaborée par la scolastique du moyen fige... Paul n'aurait pas eu de paroles assez sévères pour flétrir une si grossière interprétation de sa pensée... 11 ne connaît point, et, s'il Tavait connue, n'aurait point admis cette subtile distinction, objet de tant de disputes, entre déclarer juste et rendre juste. La parole de Dieu est toujours pour lui une parole créatrice, qui porte en* elle une pleine vertu et produit toujours un eifet réel. En déclarant Thomme justifié, elle crée donc en lui réellement et immédiatement un commencement nouveau de justice. » Nous croyons que cette interprétation n'est pas plus conforme à la pensée de Paul. Gha vannes : « La justification est l'état dans lequel l'homme devient acceptable aux yeux de Dieu, et cet état est le résultat du renouvellement intérieur par la foi. »

Weizsâcker déclare d'abord contraire à la pensée de Paul la justification consistant dans la communication au pécheur par la grâce de Dieu de forces et qualités, par lesquelles il acquiert la justice et par conséquent peut être reconnu juste par Dieu. D'après Paul, la justification est bien plutôt un jugement par lequel Dieu, dans sa grâce, envisage l'homme autrement qu'il n'est en réalité. Mais en dernière analyse^ la justice est un état créé par Dieu, une puissance de vie, et non pas seulement une certitude consolante.

352 LA CONCEPTION PSYCHOLOaiQUE DU CHRISTIANISME

seule incapable de conduire à la justice, autrement ils ne seraient pas chrétiens, ils demeureraient juifs. Si donc ils sont chrétiens, ils attachent une importance spéciale à la foi, et n'admettent pas qu'on puisse être juste sans la foi.

Plus tard, dans un raisonnement plus complet et plus réfléchi (Galat., III, 2-18), il met la foi avant la loi et au-dessus. Historiquement, la foi a précédé la loi, et c'est à la foi que s'est attachée la promesse, au lieu que la loi n'a procuré que la malédiction. L'habileté de Paul consiste à se placer désormais sur un terrain où ses adversaires ne peuvent l'attaquer. 11 adopte l'exemple d'Abraham, présenté comme le type du croyant. 11 se sert des déclarations de l'Écriture que nul n'est juste devant la loi*. D'autre part, pour un païen devenu chrétien, s'attacher à la loi, c'est rompre avec Christ (Galat., V, 2-6). En effet, c'est revenir à une conception plus extérieure, plus formaliste de la justice, c'est chercher ce qui se montre aux hommes. Nous sommes étonné de ne trouver ici que ce reproche, au lieu de l'argumentation déjà employée contre les Juifs. Ne pas se contenter de Christ, et vouloir lui adjoindre la loi, c'est faire preuve de défiance envers Jésus, qui ne semble plus capable à lui seul de procurer la justice, c'est manquer de foi, c'est renoncer à la foi, c'est donc bien se rendre Christ inutile.

Enfin quand Paul en vient à être maître complètement de sa pensée, il expose ainsi son raisonnement contre les prétentions des partisans de la circoncision. Paul prend l'ofiensive et affirme que l'homme est rendu juste parla grâce de Dieu^.

* < La promesse faite à Abraham plane sur toute Thistoire du judaïsme comme sa raison d'être et la domine... L'impuissance démontrée de la loi implique l'abrogation de toutes les servitudes légales. Saisi par le côté de la promesse, l'Ancien Testament aboutit aux affranchissements de l'Ëvangile. » (De Pressensé.)

2 <( La grâce est la source première (et si on la compare aux œuvres, la source unique) du salut de Thomme. » (Reuss.) Remarquons bien que la grâce n'est pas en oppo^tion ou en contradiction avec la justice. Au contraire, tout aussi bien qu'à la grâce la justification est attribuée à la jus-

l/ÉVANGILE PAULINIEN 353

Voilà le fait expérimental. L'homme de foi est rendu juste par Dieu, il Test suffisamment, complètement. Et la preuve Paul ne la prend pas en lui-même ou chez les contemporains ; mais, s'adressant à des Juifs, il a recours aux exemples de l'Ancien Testament (Rom., iv). Voyez Abraham, à propos de qui Dieu déclare que sa foi lui compte comme une justice qu'elle est. Voyez David, à qui Dieu ne tient pas compte de son péché. Mais ce n'est pas à cause de la circoncision que Dieu tient Abraham pour juste ensuite de sa foi , car alors Abraham était incirconcis. Ainsi, se rattacher à Abraham, reproduire le type d'Abraham, c'est chercher la justice par la foi, et non pas par la circoncision et par la loi. Or la foi des chrétiens est absolument de même nature que celle d'Abraham, en raison de la similitude parfaite des deux événements qui en sont l'objet : la naissance d'Isaac et la résurrection de Jésus. C'est ainsi que notre justification se trouve la cause de la résurrection de Jésus, comme nos péchés avaient causé sa mort. Si Jésus n'était pas ressuscité, nous n'aurions pas d'objet à notre foi, nous n'aurions pas de foi, donc pas de justice possible. En somme, l'histoire d'Israël suffit pour établir la thèse de Paul, puisqu'elle ne présente comme justes que des hommes de foi. Par conséquent, d'injuste qu'il était, l'homme est réellement rendu juste par la foi. Tel est le salut moral que Jésus apporte à l'humanité.

Nous voyons en résumé que, dans cette grande controverse relative à la justification, Paul fait appel avant tout à son expérience personnelle, puis démontre qu'il n'y a rien là de nouveau, rien d'étranger à l'ancienne alliance, rien de révolutionnaire. N'ayant pas devant lui les païens, Paul ne propose pas un raisonnement en forme. D'ailleurs la justification

tice. n est juste, c'est-à-dire conforme à Tordre, conforme à sa perfection morale, que Dieu n'abandonne pas le pécheur à l'empire fatal du péché, mais lui fournisse un moyen de se transformer et d'échapper au joug qui pèse sur lui. Il est juste que Dieu apprécie la justice intime du disciple fidèle, et tienne plus compte de cette justice cachée qui est une garantie de Tavenir, que de la conduite passée injuste.

par la foi est pour lui avant tout expérience ; elle ne se démontre pas, bien qu'on puisse en donner des preuves, elle doit se sentir, s'expérimenter. Il suffit de la défendre contre les attaques injustes des Juifs, en montrant que l'ancienne alliance témoigne déjà en faveur de cette expérience. Plût à Dieu que l'Eglise chrétienne s'en fût toujours tenue en questions de doctrines à cette prudence, à cette modération de Paul ! On ne défend pas par des syllogismes ou par des anathèmes, des expériences, on en témoigne et on les propose aux adversaires. Mais il est vrai, c'est un procédé moins expéditif, et, pour l'employer, il faut être soi-même bien sûr de son expérience.

Rendu juste par la foi, l'homme a retrouvé la paix dans ses relations avec Dieu (Rom., v, 1-4), l'espérance de la gloire que Dieu donne, l'acceptation des afflictions présentes. Il est émancipé comme un enfant devenu majeur (Galat., iv, 1-5). Il est appelé, en se purifiant de toute souillure de la chair et de l'esprit, à achever sa sanctification dans la crainte de Dieu (II Cor., vu, 1). Il supporte les afflictions, à cause de la glorieuse espérance qu'il possède. Il n'a plus à craindre aucune condamnation (Rom., viii, 1). L'accuse-t-on ? Il a recours à Dieu. Veut- on le condamner? Il a recours à la mort, à la résurrection, et surtout à l'intercession actuelle de Christ (Rom., viii, 31-34).

Mais si l'expérience de la justification par la foi est le centre de la religion du chrétien et l'appropriation personnelle du salut en Jésus-Christ, c'est cette expérience qui est symbolisée dans les cérémonies chrétiennes, qui remontent à Jésus lui-même, le Baptême et la Sainte-Cène. Le baptême (Rom., VI, 3-11 ; Galat., m, 27) représente d'une manière sensible la mort du néophyte à son ancienne existence de péché, et sa résurrection à une nouvelle sphère de vie, à la vie de la justice K Le baptême est la confession publique de

* « Quand, dans une vive image, Paul nous a peint la première période de la conversion comme un ensevelissement dans le tombeau de Jésus-

I/kvaNGILE PAUIJNIËN 355

rappropriation au disciple, par sa propre volonté, de la mort et de la résurrection de Jésus. Cette cérémonie a une telle importance, qu'on peut la pratiquer en faveur de ceux qui sont morts sans baptême (I Cor., xv, 29), pour leur rendre publiquement ce témoignage qu'ils connaissaient Texpérience de la justification. Paul mentionne cette coutume sans aucun blâme.

La Cène est la commémoration de la mort de Jésus, de son sacrifice (I Cor., x, 16-22, xi, 23-29), le rappel fréquent de ce fait historique qui a changé la face de l'histoire et du monde, et qui est capable de produire une transformation dans les cœurs. D'autre part, elle est la représentation de la participation du disciple aux sentiments et à la conduite de son Maître, tout comme un repas de sacrifices est pour les Juifs communication avec l'autel, c'est-à-dire le moyen pour eux d'approcher de l'autel, tout comme un repas de sacrifices est pour un païen communication avec ses dieux, qui sont des

Christ, figure par le premier acte du baptême, il se souvenait sans doute de ces trois jours où, séparé du reste des hommes, n'apercevant pas un rayon de lumière, il fut semblable à un mort pour les choses de la terre. » (De Pressensé.) « Ce qu'il y a de salutaire dans cette mort et cette résurrection par le baptême, ce n'est pas l'appropriation à l'individu de la signification salvifique de la mort et de la résurrection de Jésus, ce qui a lieu uniquement par la foi, mais la réalisation de la communion de vie avec le Christ glorifié, dans laquelle par la pai'ticipation à son esprit s*efiectue l'anéantissement de notre vie naturelle et pécheresse et l'appa rition d'une nouvelle vie agréable à Dieu... De même que le croyant, c'està-dire le justifié à cause de sa foi se fait baptiser, de même il reçoit dans le baptême la communication de l'Esprit, qui le rend capable de la justice positive, qui en principe le rend saint. » (Weiss.) Beyschlag avec pleine raison combat Tinterprétation de Weiss, qui attribue la justification h la foi seule, et la communication de TËsprit au baptême. II montre que lo seul sens des paroles de Paul doit être que « le baptême représente extérieurement ce qui s*accompIit intérieurement par la foi ».

Weizsâcker : « Dans le baptême, la mort du Christ n'est pas seulement représentée d'une manière sensible, mais elle exerce toute son action, le vieil homme meurt, et la nouvelle vie de l'esprit commence. Le changement produit est surnaturel, et la vie de l'esprit est un don de Dieu. Mais ce présent n'agit pas comme une force naturelle, mais bien comme une obligation. C'est le mobile de l'activité morale. »

démons. Aussi il est impossible de pratiquer simultanément l'ancienne habitude des repas de bêtes sacrifiées, et la nouvelle habitude de la Sainte-Cène. Celui qui ne se contenterait pas de ce rapprochement intime de Christ, pour revêtir sa mort et recevoir sa force et sa direction, celui qui voudrait la communion d*autres puissances et d'autres secours, manifesterait delà défiance à l'égard de Jésus, n'aurait pas foi en lui. Nous voyons aussi combien Paul est loin d'assimiler Jésus à une victime sacrifiée, puisqu'il la compare ou à l'autel de Dieu ou aux dieux des païens à qui s'adresse le sacrifice ^

Le résultat pratique et durable de l'expérience de la justification par la foi, c'est que le chrétien a en lui un nouveau principe de vie, l'Esprit, qui va entrer en lutte contre la puissance du péché sur la chair et dominer et diriger l'existence nouvelle où le néophyte a déclaré être entré par le baptême. Cet Esprit n'est autre chose que le secours tout puissant de Dieu (ICor., m, 16-17) qui accompagne et couronne la confiance de l'homme en Christ ^. C'est la possession de l'Esprit qui est la vraie manifestation de lajustification(Galat. m, 2- 5,14). L'homme n'est pas rendu juste s'il ne possède désormais l'Esprit. C'est l'Esprit en efiet, qui purifie, qui met à part, qui rend juste le pécheur (I Cor., vi, 11). L'Esprit délivre l'homme de la tyrannie du péché (Rom., vml 2-4), quidominait la chair et qui contrecarrait sa volonté. En sorte que,

^ « Le pain est pour Paul le symbole de la présence de Jésus dans la communauté, le vin le symbole de sa mort, de la nouvelle Pâque. Le récit de Luc est le premier qui rapporte pain et vin à la mort. Ainsi dans la première communauté chrétienne, on célébrait le souvenir du Seigneur BOUS la double forme de sa présence vivante et de sa mort. » (Weizsâcker*)

' c( Quant au Saint-Esprit, sa personnalité se confond avec celle da Christ. » (De Pressensé.)

« Cet esprit de Dieu, qui est par sa nature même un esprit saint, c*està-dire antipathique au péché, est communiqué par Dieu aux hommes, dont Tesprit propre, il est vrai, veut aussi le bien, mais n'arrive pas à Tac-

complir, étant sous le joug de la chair Avec T Esprit, l'homme a

reçu tout ce qu'il lui faut pour résister victorieusement au péché. » (Reuss.)

l'évangile paulinien 357

tout en vivant encore dans la chair, l'homme ne marche plus selon les impulsions delà chair (Rom., viii, 5-9 ; Galat., v, 16-26 ; II Cor., X, 3), mais sous la direction de l'Esprit.

Mais l'Esprit affranchit l'homme également de la Loi (Galat. , IV, 4,5), puisque la Loi n'est donnée qu'en relation avec le péché, pour signaler le péché, pour engager à la lutte contre lui, et pour l'obliger à faire sentir à l'homme son lourd esclavage. Désormais, la Loi est devenue inutile, après avoir été impuissante. La Loi est l'instrument de la malédiction, une menace perpétuelle de malédiction. Or, Jésus nous a délivrés de la malédiction (Galat., m, 10-14) et nous a procuré en échange la bénédiction et la promesse constante de bénédiction. L'ancienne alliance, sous la forme de la Loi a pris fin avec la personne de Christ (Rom., x, 4 ; II Cor., m, 14-18), et là où est l'Esprit du Seigneur, là est la liberté. En effet, la mort délie des engagements contractés (Rom., vu, 1-6). Or, les hommes qui, par leur conscience et leur vie, ont contracté des engagements importants avec la Loi, en sont déliés par la mort de Christ, qui n a d'autre but que de faciliter et préparer leur mort, et alors ils peuvent se donner à Christ, et vivre de la nouvelle vie de TEspril, libres à l'égard de la Loi (Rom., XIV, 7-10).

Mais l'Esprit n'a pas seulement cette fonction négative, il a aussi son rôle positif. L'Esprit répand dans nos cœurs le sentiment de l'amour de Dieu pour nous (Rom., v, 5) et rend à notre esprit le témoignage de notre filialité divine (Rom., viii 14-17). L'Esprit éclaire d'une lumière plus haute la conscience, en sorte qu'elle prononce avec plus de sûreté (ix, 1). L'Esprit intercède pour nous en nos pressants besoins (Rom., viii, 26-27). Ainsi nous comprenons que la possession de l'Esprit, ce sont les arrhes que Dieu nous donne de la vie éternelle (II Cor., I, 22, V, 5; Galat., vi, 8; Rom., vi, 23), et que le résultat de la conduite de l'homme par l'Esprit, c'est la vie éternelle. Mais il n'y a qu'un moyen de comprendre ce que c'est que l'Esprit, c'est de le posséder (I Cor., ii, 11-16). L'homme terrestre est dans une sphère d'expériences où il ne

rencontre pas Taction de l'Esprit, alors il est impossible qu'il la comprenne. Mais l'expérience de l'Esprit qui se trouve dans la sphère nouvelle d'existence de l'homme spirituel, se crée, chez celui qui-l'a faite, un langage approprié pour s'exprimer, langage inintelligible aux autres ^.

YII. LA PRÉDESTINATION

L'œuvre historique de Jésus pour l'établissement, dans l'humanité, d'une nouvelle solidarité, était suffisamment expliquée ; l'application particulière, la réalisation intime et personnelle du salut, décrite de manière satisfaisante dans l'expérience de la justification par la foi. Maintenant surgissait une question nouvelle : qui, parmi les membres de l'humanité, se rattache à cette nouvelle solidarité, qui passe de cette première manière, où le péché vit en lui, à cette nouvelle manière où c'est Christ qui vit en lui? Pourquoi, en fait, les uns deviennent-ils chrétiens, les autres demeurent-ils indifierents ou hostiles ? C'était une question délicate, que Paul devait pourtant se résoudre à aborder.

Mais nous devons nous attendre à trouver Paul fidèle à sa méthode, aie voir partir de son expérience à lui. Or, voici ce que Paul affirme. De cette expérience personnelle delà justification par la foi et delà nouvelle vie que confère TEsprit, chaque croyant, faisant un retour sur sa vie passée, reconnaît que sa conversion a été longuement préparée, retrouve dans son existence précédente des indices certains d'une conduite de Dieu, qui l'acheminait lentement à cette expérience capitale.

^ (( Tandis que dans la prédication du cercle apostolique Timitation de Texemple donné par Jésus occupe une place importante, elle disparaît chez Paul^ parce que la réalisation de la communauté de vie avec Christ, atteint plus complètement et plus profondément ce qu'on cherchait à obtenir en proposant Jésus comme exemple. » (Weiss.)

l'évangile paulinien 359

U doit avouer que, longtemps avant qu'U pût s'en douter luimême, Dieu, qui le connaissait mieux qu'il ne pouvait se connaître, Ta préparé de diverses manières en vue de cette expérience de la justification. Notons-le bien, il s'agit ici de reconnaître l'existence d'une direction de Dieu donnée à la vie, après coup, à la réflexion, et non pas du sentiment de la conduite de Dieu au moment de l'événement. Il 'se rend compte ainsi que Dieu a voulu l'amener à son expérience chrétienne, et c'est de la décision de Dieu que'dépendent les phases diverses de sa conversion (Rom., viii, 28-30).

Or, quand il y réfléchit, il reconnaît que la prédication de l'Evangile entendue a été le point de départ. Impossible d'admettre qu'un fait, aussi important, soit dû au hasard, il faut l'attribuer à une volonté de Dieu. Dieu a décidé d'appeler par le moyen de la prédication. Ensuite, cette prédication a été écoutée, cet appel a été entendu, et accepté avec foi, et ici l'homme se rend compte qu'il y a eu acte de liberté de sa part, il aurait pu aussi bien se détourner et rester indifiërent, mais il s'est trouvé que la prédication de l'Évangile a rencontré un écho dans l'âme pécheresse ; c'est que Dieu a ainsi disposé la bonne nouvelle qu'elle répond au besoin des cœurs ; mais, quoi qu'on fasse, on ne retirera pas à l'homme ceci, qu'il aurait pu se défendre, et qu'il ne l'a pas voulu.

Alors est venue l'expérience personnelle de la justification, où Dieu intervient directement, sans que le doute soit possible. C'est à Dieu que remonte la volonté de faire connaître au pécheur croyant l'expérience de la justification. Ensuite, cette justification acquise, il a fallu des efforts personnels, de la fidélité et de la persévérance pour la maintenir et l'affermir au milieu des difficultés et des luttes, c'est encore la part de la liberté humaine. En récompense, est venue la glorification sur la terre, comme enfant de Dieu, présage de la gloire future.

Le croyant suit ainsi pas à pas dans sa propre expérience l'entrecroisement constant de ces deux facteurs, l'enchevêtrement de ces deux influences, la grâce de Dieu et la liberté de

l'homme, et, descendant dans le détail, il peut discerner Dieu, comptant toujours avec la liberté humaine, la respectant et modifiant ses plans selon l'usage que Thomme fait de sa liberté *. Mais il est bien certain qu'il porte plutôt son attention sur l'œuvre de Dieu, et qu'il est enclin à estimer peu importante l'influence de sa propre volonté, de sa liberté. Elle se montre à ses yeux très dairement quand elle s'oppose à Dieu, mais elle disparaît presque complètement quand elle devient favorable à son action. Ainsi, le croyant attribue à Dieu sa propre conversion, et la constatation du long chemin parcouru pour y arriver l'amène à déclarer que longtemps à l'avance Dieu voyait sa conversion possible, Dieu savait qu'il se convertirait et agissait en vue de ce résultat.

Si nous examinons de près, nous verrons que le raisonnement est exact et probant sur ce point que Dieu a voulu et préparé pour le pécheur la possibilité de l'expérience de la justification, mais qu'il ne vaut plus pour cet autre point de la réalité de l'expérience elle-même, qui dépend à la fois de la volonté souveraine de Dieu et de la liberté de l'homme. Autrement dit, l'homme se sent et se reconnaît prédestiné à pouvoir faire l'expérience de la justification, mais non à ne pas pouvoir s'y soustraire. Et d'autre part, s'il est bien certain et évident que Dieu a longtemps à l'avance prévu et préparé cette possibilité pour l'homme, il n'est rien moins que certain que Dieu ait prévu et prédit le résultat, l'expérience faite. Si le croyant, partant du fait de sa conversion, s'appuyant sur les manifestations indubitables de la grâce de Dieu qui l'y prédisposent, et s'élevant à l'idée de la science de Dieu, en conclut que Dieu a connu à l'avance le résultat de la délibération en lui, a su s'il se soumettrait à l'expérience, il fait une hypothèse philosophique intéressante et ingénieuse ; mais, quand il s'appellerait Paul ou Jean, nous n'aurions aucun droit de la transformer en article de la révé-

* Nous n'admettons pas la formule de Reuss : « Vis-à-vis de rélection divine, Thomme n'a absolument rien à faire. »

l'évangile paulinibn 361

lation . En fait, Paul ne parle pas d'une prédestination au salut ; mais, il en parlerait, que nous n'aurions là qu'une hypothèse tout à fait sujette à caution.

Quittant ensuit3 son cas personnel, Paul se préoccupe du cas des autres croyants et par analogie, avec grande raison, il déclare que toujours en faisant le compte de leurs expériences ils seront capables de reconstruire le chemin par où Dieu les a conduits pour les amener en présence de la conversion, devant la décision personnelle d'où dépendait pour eux l'expérience de la justification.

Passant maintenant au cas des incrédules qui repoussent l'Evangile, il est impossible que Paul ne fasse pas un retour sur lui-même et ne se retrouve pas au temps où il persécutait les chrétiens. A cette époque il n'avait pas du tout le sentiment de la prédestination, il ne voyait en sa vie aucune conduite de Dieu et cependant en réalité Dieu le préparait déjà, Dieu y voyait plus clair que lui. En sorte qu'il doit penser que ceux qui repoussent l'expérience de la justification par la foi sont encore dans une période où se prépare pour eux la possibilité de l'expérience. Ainsi rien ne serait plus incompréhensible que la pensée, chez Paul, de la prédestination au mal, à l'incrédulité obstinée. A moins de prendre Paul pour un logicien pur, ce qu'il n'est certainement pas, à moins d'oublier que toute sa pensée sort de son expérience et s'y appuie constamment, il faut reconnaître que la conclusion de Paul doit être que Dieu prédestine tous les hommes à rencontrer dans leur vie la possibilité de l'expérience de la justification par la foi; ceux qui repoussent l'Evangile en sont encore à ce moment où la possibilité ne s'offre pas à eux ; ceux qui l'adoptent en sont précisément à ce moment où leur liberté se prononce en faveur de l'expérience présentée et préparée par Dieu; ceux qui sont disciples en se retournant vers leur vie passée, en remontant à l'heure de leur conversion, y découvrent le moment où ils ont consenti, accepté librement l'expérience à laquelle Dieu les avait lentement acheminés.

Un point reste possible en pure logique, qu'à l'heure déci-

sive la liberté se dérobe, se refuse à cette expérience de la justification si bien préparée par Dieu. Mais Paul doit répondre que sur cette question l'expérience lui manque et qu'il se refuse à suivre ici les exigences de la logique, qui peuvent fort bien n'avoir pas d'application réelle dans la vie. ■ Cependant il est peut-être possible de formuler plus simplement la pensée qui doit sortir des expériences de Paul. En suivant les phases de sa propre vie et en enregistrant un certain nombre de cas qu'il a pu observer, il doit se convaincre que toujours, quelle que soit la décision de l'homme devant le salut, Dieu y a pourvu, Dieu ne l'abandonne pas. Après coup, Paul peut fort bien reconnaître que la prédication et la mort d'Etienne, c'était une occasion à lui offerte de conversion ; il se rend compte qu'il était libre à ce moment ou de devenir disciple ou de devenir persécuteur des disciples; il n'a aucun droit de dire que Dieu avait prévu, connaissait d'avance le résultat ; mais il doit affirmer que Dieu avait d'avance préparé la conduite de la vie de Paul pour l'une et l'autre alternative, soit qu'il se convertît, soit qu'il s'endurcît. La vraie pensée de la prédestination selon Paul doit être celleci : Dieu prévoit et connaît d'avance les moments décisifs où la liberté humaine se trouvera en contact avec le salut en Jésus-Christ, et il prend à l'avance ses dispositions en vue des deux décisions possibles, pour présenter encore les occasions de conversion ou pour achever l'éducation de l'âme du pécheur.

Mais de tous ces raisonnements nous trouvons à peine quelques traces dans les lettres de Paul. Le sujet est d'autant plus délicat que les expressions employées par Paul n'ont de sens que rattachées à un point de vue plus général et plus complet qui nous reste inconnu. Pour comprendre il nous a fallu chercher cette pensée, en ayant recours au seul moyen qui soit à notre disposition, l'analyse de l'expérience de Paul. Si Paul est parti d'une autre source, ou s'il est arrivé à un autre résultat, nous devons déclarer que sa pensée n'aurait aucune espèce de valeur pour nous. Si nous n'avons

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