VIII. L EGLISE
La base même du système paulinien, c'est l'idée d'une solidarité nouvelle se substituant à la solidarité ancienne. Paul ne saurait donc s'en tenir à l'étude de l'individu isolé. Il faut en quelque sorte que cette solidarité prenne corps, que la société nouvelle se constitue. Â l'humanité ancienne va
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s'opposer une forme nouvelle d'humanité, l'Église chrétienne ^ Remarquons-le bien, la notion d'Église corrélative à celle d'humanité naturelle est générale, abstraite, et, comme l'humanité n'a de réalité pratique que sous forme de nations distinctes, l'Église ne se réalisera ici-bas que sous forme des Églises locales, particulières. Mais Paul ayant fait abstraction des difiërences entre nations pour parler en général de l'humanité, nous le verrons de même faire abstraction de la diversité des Églises pour parler seulement en général de l'Église. Cependant nous n'aurons jamais le droit d'oublier qu'il s'agit ici de l'Église de Jésus, c'est-à-dire invisible, mystique, et que nous ne pouvons appliquer ce que Paul dit à une Église particulière qu'autant qu'elle sera véritablement et complètement laréalisation visibleet locale de l'Église de Jésus.
L'Église, c'est la communauté formée par les justifiés. L'Église peut être comparée à un édifice dont Jésus est le fondement et chaque fidèle une pierre (I Cor., m, 9-15), ou à un corps dont Jésus est la tête et dont chaque fidèle est un des membres (I Cor., vi, 15, xii, 12-31 ; Rom., xii, 3 8), ou encore à une fiancée dont Jésus doit être l'époux (II Cor., XI, 2). Au lieu d une définition, nous avons des images, mais elles suffisent pour nous montrer combien Paul avait une conception organique de l'Église.
Quant à l'organisition de l'Église, Paul en donne un tableau (ICor., XII, 27-30) en énumérantde plusieurs manières les difierentes fonctions qui y sont exercées : apôtres, prophètes, docteurs, ceux qui font des miracles, ceux qui guérissent, secourent, gouvernent, parlent en langues; ou bien encore (I Cor., XIV, 6), la révélation, la science, la prophétie, l'exhortation, le parler en langues; ou bien encore (Rom., xu, 6-8), la prophétie, le diaconat, le docteur qui enseigne et
*■ ff L'Eglise, société sainte des rachetés du Christ, appelée à combattre le péché et à réaliser la loi de charité, se présente à nous comme la reconstitution de Thumanité véritable, telle que Dieu la veut. » (De Pressensé.)
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celui qui exhorte, celui qui donne, celui qui préside, celui qui secourt. Nous nous trouvons en présence d'une surabondance de détails sans explication suffisante. Il semble pourtant qu'on peut introduire un peu de clarté en établissant une classification.
L'Eglise est une école. On y trouve le témoignage direct des apôtres concernant les événements historiques, les faits de la vie de Jésus, ses paroles, son ministère, sa mort, sa résurrection : c'est là ce qu'on appelle la révélation. On y trouve l'étude approfondie de ce témoignage, de cette révélation, l'explication et le développement des faits et paroles, et d'autre part l'exposition des faits intimes, des expériences chrétiennes, des résultats que les événements historiques doivent produire dans l'individu; c'est la tâche du docteur, c'est la science. On y trouve les perspectives d'avenir, tout le domaine des espérances impatientes des disciples, la tâche du prophète. Mais on y trouve aussi l'exposition de la sagesse pratique de la vie, les conseils de l'expérience, les avertissements et les censures; c'est là l'exhortation.
L'Eglise est une institution sociale, le lieu et l'organe de la charité, et nous allons y trouver l'organisation de la bienfaisance; ceux qui secourent et qui donnent, ou en un mot le diaconat. A ce sujet très peu de renseignements, mais il n'y a pas à douter que ce fût une part importante de l'activité de l'Eglise. Nous savons qu'il y avait non seulement des diacres, mais des diaconesses (Rom., xvi, 1-2) dont le rôle semble être de protéger les disciples en voyage, en pays étranger.
L'Eglise est encore un instrument du Saint-Esprit, un moyen d'action du Saint-Esprit. Nous y voyons des hommes qui y font des miracles (Rom., xv, 19 ; 1 Cor., xii, 10, 28, 29 ; II Cor., xii, 12), en particulier des hommes qui guérissent les malades (I Cor., xii, 9, 28), et qui certainement ne s'attribuent pas à eux-mêmes cette puissance extraordinaire, mais la rapportent au secours de Dieu. Nous y voyons le parler en langues (I Cor., xiv, 1-25). Il est indubitable que les premiers chrétiens entendaient par là un langage.
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qu'ils comparaient à un idiome étranger. D'autre part, cet idiome se trouve incompréhensible pour la plupart, peutêtre même pour tous. Paul lui reproche son inutilité pour les autres, et engage celui qui parle en langues à interpréter ensuite ce qu'il a dit. Il se trouve ainsi que l'individu exprime en paroles incompréhensibles ses sentiments, ses aspirations, ses expériences. L'intelligence n'y a point de part, c'est le produit direct des impressions; nous dirions presque en langage moderne un simple réflexe. Il est clair à tous ces traits qu'il s'agit là du parler exstatique *. Quant h l'utilité de ce langage, Paul lui-même se contredit à ce sujet, disant tout d'abord que c'est un signe pour ceux qui ne croient pas, puis que c'est l'occasion pour ceux qui ne croient pas d'accuser les disciples de folie, tandis qu'il relève l'influence sur eux de la prophétie.
Mais remarquons que Paul ne compare jamais l'Eglise ni à une école ni aune institution sociale, ni à un organe particulier de l'Esprit. Nous devons donc voir ici les manifestations accidentelles, imposées par les circonstances, particulièrement importantes à cette époque et non pas les caractères essentiels, en quelque sorte obligatoires de l'Eglise^. Paul le dit clairement, l'Église est un organisme, sa raison d'être et son but c'est la communion profonde de chaque fidèle avec Christ et la communion nécessaire de tous les fidèles entre eux^.
Ailleurs Paul nous fournit une description d'une assemblée de l'Eglise (I Cor., xiv, 26-33) qui se tenait fréquemment, il
^ a L'origine est facile à trouver. Dans Fardeur de la foi nouvelle, la langue commune ne parut plus suffisante, plus appropriée à la relation avec Dieu. De ce besoin est née la langue si spéciale de Tapôtre Paul, de ce besoin sont résultés des essais plus grossiers dans l'assemblée. Mais l'explication en langue vulgaire doit suivre régulièrement. Paul lui-même sent qu'on atteint ici les limites d'un état morbide. » (Weizsacker.)
^ Et cependant, comme Beyschlag le relève très justement, nous trouvons déjà là tous les dons et toutes les fonctions dont TEglise a besoin en tout temps pour son maintien et son développement.
3 <( L'unité de T Eglise repose sur le sentiment, commun à tous ses membres, d'une communion vivante avec Gbrist. » (Sabatier.)
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faut peut-être dire habituellement, dans une maison particulière^ (Rom., XVI, 5). On peut la reconstituer ainsi : psaumes individuels^; puis deux ou trois discours en langues, c'està-dire prières en particulier d'actions de grâce, — ces discours sont interprétés pour que tous puissent s'y associer et répondre : amen (I Cor., xiv, 16); — puis deux ou trois exhortations de prophètes ^, par où évidemment il faut entendre une prédication chrétienne, comprenant tous les éléments, dont elle peut se composer. Paul réclame la bienséance et l'ordre (I Cor., ?:iv, 33-36, 40). Les femmes gardent le silence et doivent conserver la tête couverte (I Cor., xi, 2-16).
Nous voyons qu'une grande liberté règne encore, qu'il n'y a pas de fonctions, mais des charismes. Chaque croyant est par le Saint-Esprit rendu apte à remplir temporairement, occasionnellement, telle fonction, qui peut être utile à l'Eglise; il le fait dans l'intérêt de l'Église. Un charisme c'est simplement un don naturel, inconnu peut-être jusqu'ici à celui qui devient disciple, qui est mis par lui, sous l'impulsion de l'Esprit, au service de l'édification de l'Eglise. Paul demande qu'on entretienne ceux qui se consacrent ainsi au service de l'Église (Galat., vi, 6; I Cor., ix, 4, 0-15).
Paul nous donne une liste par ordre d'importance de ces dons que possédaient les membres de l'Eglise (I Cor. xii) : la parole de sagesse^, la parole de science^, la foi (évidem-
1 « Il est clair qu*il y avait deux espèces d'assemblées : Tune publique, puisqu^on y admettait des non-croyants, l'autre tout à fait privée pour la célébration de la Cène. Le jour des deux espèces d'assemblées est le premier jour de la semaine. » (Weizsâcker.)
* Pour Weizsâcker, ces psaumes sont des prières.
3 « Les prophéties sont Tobjet d'un examen. 11 faut qu'elles concordent avec les convictions certaines de la foi. » (Weizsâcker.)
^ Sous ce terme il faut comprendre, d'après Weizsâcker, l'inteUigence du cours de Tbistoireet des desseins de Dieu qui s'y manifestent, et, diantre part, la direction de la vie humaine, théorie et pratique. C'est donc la réflexion qui se rend compte des choses et les ramène à l'unité, pour en apercevoir le but. Mais il faut certainement aussi y ajouter l'explication des Saintes Ecritures et la recherche de leur sens caché...
^ La Gnose, d*après Weizsâcker, est plutôt Tintuition, en opposition avec la réflexion.
ment dans un sens spécial, que nous ne pouvons déterminer), le don de guérison, la puissance des miracles, la prophétie, le discernement des esprits, le don de parler en langues, rinterprétation des langues. Mais Paul désigne comme le plus beau, le plus utile, le plus durable de tous ces dons, la charité (I Cor., xiii). Et il regarde encore comme le vrai culte, comme le seul culte à rendre à Dieu, la consécration constante de toute la personne à Dieu (Rom., xii, 1).
Nous nous attendions dans le prolongement du système de Paul à une belle théorie de TEglise, et nous trouvons seulement des images, très expressives il vrai, et des préoccupations pratiques. Paul est encore tout entier à son activité de fondateur d'Églises particulières et n'a de recommandations et de renseignements que sur ce côté matériel. Et nous ne nous en étonnerons pas. Là encore Paul est dominé par son expérience. Or, il y a une raison bien grave qui rappelle Paul constamment à l'organisition minutieuse de ses Eglises, c'est l'apparition de dissensions et de divisions qui se manifestent un peu partout.
Partout on voit apparaître de nouveaux missionnaires, marchant sur les traces de Paul, s'introduisant dans les Eglises déjà fondées pour y apporter comme complément à la foi chrétienne la circoncision et les habitudes juives.
L'Église qui semble la plus dangereusement atteinte en ce moment, c'est l'Église de Corinthe, où se rencontrent déjà quatre partis religieux (I Cor., i, 10-16). Paul met toute son énergie à combattre cette fâcheuse disposition, il en démontre l'absurdité et prêche l'union, la concorde (II Cor., xii, 20). La formation de partis hostiles est une intrusion dans l'Église de l'esprit terrestre, charnel (I Cor., m, 3-8). Il y a aussi des désordres dans les Agapes (I Cor., xi, 17-22), dans cette cérémonie sacrée entre toutes. Il y a encore dans l'Église des membres indignes (I Cor., v; II Cor., xii, 21), des pécheurs scandaleux. Paul dans un cas pareil, livre le pécheur à Satan pour la destruction de sa chair, afin de sauver rameau jour de Jésus. Cette formule est en relation
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avec la théorie fondamentale de Paul : la chair crucifiée avec Jésus, pour permettre à Christ de se substituer au péché en l'homme. De là la menace pour le pécheur endurci, qui ne veut pas crucifier sa chair, que sa chair sera un jour détruite par Satan, pour lui faire comprendre qu'au lieu d'être ainsi atteint par la puissance réelle de Satan en sa chair, il vaut mieux par un acte de volonté la crucifier avec Christ, et par là sauver son âme pour le jour où Christ apparaîtra. D'autre part, il engage les frères à rompre toute relation avec le pécheur endurci, qui porte encore le nom de chrétien* Mais si par ce blâme officiel et cette menace terrible, le coupable est amené à la repen tance, Paul conseille de lui faire grâce (II Cor., ii, 5-11, vu, 2-16).
Il y a déjà des discussions doctrinales, des contradictions à l'enseignement de Paul, et nous savons qu'elles portaient sur la question de la valeur de la circoncision ; aussi l'apôtre insiste pour qu'on retienne jusqu'aux termes de sa prédication (I Cor., XV, 1, 2; Rom., xvi, 17; Galat., i, 6-9, v, 7-12). Il réclame aussi que les disciples s'éloignent de ceux qui prêchent à leur profit, essayant de surprendre les innocents (Rom.,xvi, 18). Nous restons encore sur le terrain des conseils pratiques. Paul ne sort pas des considérations historiques relativement à l'Eglise.