‹ La pensée religieuse dans le Nouveau TestamentChapitre 59 sur 78 · XIII. ÉLECTION DES GENTILS · texte numérisé non relu

XIII. ÉLECTION DES GENTILS

Il est maintenant établi que Dieu a reconnu Israël impropre à servir désormais ses desseins. Il faut donc qu'il se procure un nouvel instrument. Mais ici encore Dieu reste fidèle à sa promesse faite au peuple d'Israël, car c'est à la postérité d'Abraham qu'appartient Jésus, le messager parfait de sa grâce et de son amour. Il ne quitte donc pas brusquement et sans retour le peuple élu. Il ne rompt pas l'enchaînement historique. Il demeure autant que possible attaché à cet instrument qui devient impropre à son œuvre. Paul arrive même par un raisonnement de rabbin subtil et retors à affirmer que la promesse faite à Abraham s'applique directement à Jésus, car il est dit à sa postérité et non à ses postérités (Galat., m, 16). Ce Jésus est né d'une femme, né sous la Loi pour affranchir ceux qui sont sous la Loi (Galat., IV, 4). Dieu continue à avoir égard aux dispositions déjà prises par lui et ne rejette pas purement et simplement ce mojen inefficace de la Loi. Il faut pour cela que la délivrance vienne de l'accomplissement parfait. Mais désormais les observances légales sont pour les disciples affaire du temps passé, comme les faux-dieux (Galat., iv, 8-10). Aussi Paul fait ici usage d'une allégorie pour montrer la supériorité de la nouvelle alliance. Abraham a eu deux fils, c'est en quelque sorte une prophétie de sa double descendance (Galat., rv, 21-30). L'un est esclave, Ismaël, c'est le premier, l'autre est libre, Isaac. De même l'alliance de la Loi qui est la première fait des esclaves ; l'alliance de la foi qui vient ensuite fait des hommes libres. Il faut donc choisir entre Christ et la circoncision, car Christ est la fin de l'ancienne alliance (II Cor., III, 14). Dans la nouvelle alliance, ce qui remplace la circoncision, sceau de l'ancienne alliance, c'est la charité comme manifestation de la foi.

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D'autre part une portion d'Israël reste chargée de propager le salut de Dieu, tous les disciples juifs fidèles à Jésus (Rom., XI, 1-10). Dieu s'est réservé un certain nombre d'Israélites qui forment le noyau de son nouveau peuple. Cela aussi avait été prévu par les prophètes. C'est la répétition de ce qui s'est déjà passé dans l'histoire d'Israël. Mais comment ont-ils été déterminés ces Israélites qui restent seuls les objets de la grâce divine, en ce sens qu'à l'exclusion de leurs compatriotes, ils demeurent chargés de propager dans le monde l'œuvre de salut î La seule réponse que puisse donner Paul qui en fait partie, c'est d'attribuer ce choix à la grâce de Dieu (Galat., i, 15). Mais nous devons ajouter que rien ne s'est fait magiquement et qu'il n'y a pas là d'arbitraire. En réalité l'ofifre -a été faite, l'appel a été adressé à tous les Israélites (Rom., x, 14-19), Ceux dont les dispositions du cœur étaient convenables ont accepté. Par conséquent, sans méconnaître qu'il y a là une grâce de Dieu, il faut déclarer que comme toujours cette grâce n'est pas irrésistible, mais s'adresse à la liberté de l'individu, qui est un élément important pour le résultat final.

Ainsi, Dieu voulant se former un nouvel instrument ne sort pas du peuple élu, mais y fait une sélection d'un groupe nouveau, qui lui servira à accomplir ses desseins. Jusqu'ici, rien qui froisse absolument l'orgueil national, rien qui dépasse les précédents historiques qu'on peut invoquer. Mais pourquoi ne pas s'en tenir à ce cercle apostolique ? Mais d'où viennent les païens, mais comment justifier leur substitution aux Juifs hostiles à Jésus ? C'est là le point très délicat et très important delà démonstration. A ce sujet, Paul déclare que c'est Dieu lui-même directement, quia choisi les prédicateurs de l'Évangile, et en particulier lui Paul (Galat., i, 1 ; I Cor., I, 1 ; II Cor., I, 1 ; Rom., i, 1 ; Galat., i, 11-12 ; II Cor., m, 4-6 ; Rom., i, 5-7 ; xv, 17-19), et que cet appel de Dieu l'a directement amené à la mission en pays païens. Paul doit ici montrer que sa conversion et son appel à Tapostolat se sont présentés en telle forme que leur conséquence inélucta-

ble a été la consécration de sa carrière missionnaire aux païens. Pour cela il se contente d'exposer son histoire. Ce qui doit être une preuve suffisante d'une intervention de Dieu dans sa vie, ce sont ses antécédents de persécuteur des disciples (Galat., i, 13-14). Un changement si brusque et si radical s'est produit, qu'on ne saurait mettre en doute qu'il a dû se passer pour lui un événement important. Mais la modification s'est faite aussi rapide et aussi profonde en lui-même, dans ses dispositions et ses pensées. Ce dont il était si fier jusque-là, sa perfection pharisaïque, lui a semblé dès lors plus préjudiciable qu'utile. Il s'est aperçu par sa propre expé rience que la confiance juive dans la circoncision et la Loi, qui, pour une conscience droite, conduit à la pratique des vertus et à l'honnêteté de la vie, éloigne cependant du but, de la vérité, qui est Christ, qui est la foi en Christ et la justice par la foi. En sorte qu'il a reconnu non pas l'inutilité, mais le danger de la vertu pharisaïque.

En conséquence voilà la position historique qui lui était faite : les disciples de Jésus conservaient un peu de défiance à l'égard du persécuteur converti, les pharisiens lui en voulaient comme renégat et comme dangereux adversaire, attaquant hardiment ce qu'ils avaient de plus sacré. Dieu lui avait donc accordé une expérience qui tout à la fois l'appelait à la mission et lui rendait la mission impossible parmi les Juifs (Actes, XXII, 17-21). Historiquement le champ de la mission parmi les païens lui était seul ouvert. Psychologiquement les païens lui semblaient plus aptes à comprendre et à accepter l'Évangile, n'étant pas entrés dans cette voie de la propre justice, qui est de toutes celle qui éloigne le plus de Jésus. Par conséquent, il était de toute manière appelé à se tourner vers les Gentils *.

*■ Rappelons à ce sujet ce que F. Godet dit des conditions de la vie de Paul : « Par les circonstances même de sa naissance, Sau] se trouvait être comme un vivant point de jonction entre les trois principales sphères du temps, celle de la légalité juive, celle de la culture hellénique et celle de la cité romaine. Â cette position providentielle, il a dû de pouvoir prêcher

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Il reste à établir par les résultats obtenus que Paul ne s est pas trompé dans son appréciation (Rom., xv, 18-19). Si ce n'est pas la volonté de Dieu d'appeler les Gentils, le ministère de Paul sera stérile, mais si les païens se sont trouvés aptes à recevoir le salut et zélés à en devenir les propagateurs, la preuve est faite que Paul a bien compris les intentions de Dieu. En effet, Paul rappelle de quelle manière il faut entendre la prédication chrétienne. Elle est présentée à la liberté des hommes et selon leurs dispositions intérieures différentes, des effets contraires sont produits. La prédication de la croix est ou folie ou puissance de Dieu (I Cor., i, 18, 23, 24). Christ crucifié est scandale aux Juifs^ folie aux Gentils ; mais, pour ceux qui se laissent toucher, c'est la sagesse et la puissance de Dieu. La prédication se fait par une démonstration d'esprit et de puissance (I Cor., ii, 4). Elle apporte la révélation par l'Esprit des plans cachés de Dieu. Si donc les païens ne sont pas prêts à recevoir la bonne nouvelle et à en devenir les propagateurs, c'est-à-dire si Dieu ne lésa pas prédestinés à accepter la fonction de serviteurs pour son œuvre de salut, la prédication parmi eux sera sans effet. Mais si au contraire l'Evangile produit chez les Gentils des fruits d'esprit et de puissance, c'est la preuve expérimentale que les païens sont mûrs pour le salut, préparés à le recevoir et à le faire connaître, c'est la manifestation de leur prédesti nation par Dieu.

Or, les Gentils ont accueilli l'Évangile, se sont laissé toucher par la grâce de Dieu et font à cette heure, en nombre énorme, l'expérience de la justification par la foi. Il s'est donc trouvé que pour les païens la prédication a apporté la connaissance de Christ, comme une odeur de vie et non comme

TETangile sur la colline de TAréopage à Athènes et en face du tribunal impérial à Rome, aussi bien qu*au sein du Sanhédrin à Jérusalem. Gomment, en jetant un regard en arrière, à Tun des points culminants de sa carrière apostolique, n'aurait-il pas adoré le Dieu qui Pavait ainsi préparé dès le sein de sa mère pour l'incomparable mission qu'il avait résolu de lui confier? » (Introductim au Nouveau Testament,)

une odeur de mort (II Cor., ii, 15-16). Les succès missionnaires de Paul sont comme une lettre de recommandation de Christ, écrite dans son cœur et dans le cœur de ses disciples (II Cor. , m, 2-3). L'effet produit est en telle disproportion avec la simplicité des moyens employés qu'il témoigne de son origine divine. Les païens reconnaissent Jésus comme leur Seigneur, ce qui atteste l'influence de l'Esprit en eux.

Ainsi, pour celui qui veut bien y prendre garde, il n'y a rien d'extraordinaire, rien d'inacceptable dans l'élection des païens. Elle s'est faite comme autrefois Télection du peuple juif. Et même il faut ajouter qu'elle se trouve déjà prédite sous l'ancienne alliance, annoncée par Dieu lui-même (Rom., XV, 7-13). Tout remonte à Dieu, dont les plans sont exposés, autant que possible expliqués, justifiés de tout soupçon d'arbitraire et d'injustice. Mais Paul dans l'ardeur de son patriotisme ne peut se faire lui-même à l'idée que son peuple est rejeté pour toujours (Rom., XI, 25-36). Il lui reste le refuge de l'espérance pour l'avenir et il termine son raisonnement par les perspectives les plus rassurantes. C'est maintenant l'heure où le salut est confié aux Gentils comme à ses meilleurs propagateurs. Mais le temps viendra où Israël renoncera à son endurcissement et par sa conversion en masse se montrera digne d'être encore l'instrument de Dieu. Alors Dieu lui témoignera de nouveau sa préférence. C'est ainsi que Paul concilie son amour pour son peuple avec son attachement à Jésus de Nazareth.

Nous avons maintenant, dans son ensemble, cette magistrale exposition de l'Évangile. Elle répond directement aux besoins du moment, à l'état contemporain des esprits. Mais à propos de toute question, elle envisage les choses si profondément, qu'elle découvre à nos yeux les vues ingénieuses et solides , inspirées par une expérience chrétienne bien sûre et bien large. C'est toujours à Paul, au Paul des grandes épîtres, qu'il faudra revenir pour trouver les formules précises de tous les faits chrétiens, historiques, ou psychologiques, envisagés dans leur portée morale et leur valeur religeuse.

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