D]iFOHMATION IMTBLLEGTUALISTB DB LA PEMSiiB DE PAUL
n semble que l'exposition de Paul est si complète qu'il n'aura pas à la modifier. Nous sommes en droit d'affirmer qu'il ne garde secrète aucune partie de sa pensée, qu'il la développe tout entière, et que, dans ce moment de son ministère, c'est là tout son enseignement. Son Évangile, sa conception psychologique du salut en Jésus- Christ, il l'a formulé complètement en réponse aux attaques des partisans de la circoncision. Il n'y manque rien, et Paul n'eût pas songé de lui-même à y rien ajouter.
Mais cette doctrine morale, si admirable et si haute, va devenir elle-même non pas la source, mais l'occasion d'une nouvelle difficulté, qui sera d'autant plus grave qu'elle sem blera un produit authentique du christianisme. Qu'un chrétien fidèle, sincère, d'expérience et de vie, rencontre la conception paulinienne, il la comprend de suite, il a en lui-même les éléments nécessaires pour y discerner la vérité et pour la maintenir. Mais supposons que cette conception tombe sous les yeux, se présente à l'esprit d'un philosophe, d'un homme qui
cherche rexplication intellectuelle du monde, sans se préoc cuper du côté pratique et moral de la vie, et devienne pour lui un sujet de spéculation. L'hypothèse n'est pas invraisemblable. Nous avons vu Paul lui-même s'attaquer au paganisme par le côté philosophique. Nous sommes certains que des esprits philosophiques se sentaient attirés par le christianisme, du moment qu'il acquérait l'envergare de pensée et la profondeur de vues que nous avons trouvées chez Paul. Tant que le christianisme se meut sur le terrain historique, qui est la base même du cercle apostolique et l'objet unique de ses préoccupations, il n'y a nul danger qu'un besoin de spéculation se développe et s'applique aux faits chrétiens. Mais Paul appelant directement les païens, et s'efforçant de montrer la sagesse, c'est-à-dire de faire sentir la valeur scientifique, et la portée psychologique des expériences chrétiennes, il était inévitable que des esprits philosophiques fussent attirés et gagnés, séduits par cette philosophie nouvelle, sans que les cœurs fussent changés, sans que les expériences elles-mêmes fussent faites. D'ailleurs le besoin de spéculation est un besoin naturel et légitime ; il était dans l'ordre des choses, dans la règle, que le christianisme lui devînt un objet de prédilection. Nous avons vu les objections elles scrupules que soulève contre la] doctrine de Paul le matérialisme religieux, représenté par les Juifs. Nous devons nous attendre à rencontrer d'autres difficultés provenant de l'idéalisme religieux, produit de la philosophie païenne.
Nous pouvons donc estimer de suite la place que la réponse de Paul prendra dans son système. Certes, il laissera intactes, sans y rien changer et y rien ajouter, les deux premières parties : son étude du péché et son étude du salut. C'est là le fond immuable de sa psychologie. Mais après avoir répondu aux Juifs dans sa troisième partie : la Propagation du salut, il devra répondre maintenant aux païens, aux besoins Je la spéculation, dans une quatrième partiel
^ « Rien n*y ressemble à une nouvelle crise intérieure. Nous n*ayons qu'un simple développement, un enrichissement, mais il n*en est pas moins
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Il nous faut donc essayer de comprendre quelle objection nouvelle va se formuler. Le centre de la doctrine paulinienne, c'est la justification par la foi. Supposons un homme qui n'a pas la foi chrétienne vivante de Paul, mais qui a en revanche l'habitude et l'habileté de la spéculation, en face de cette affirmation et de ses développements. Tout lui apparaît désormais sous un jour faux. La foi, qui est pour le chrétien un sentiment, une disposition intime, devient fatalement, pour le philosophe, la croyance, c'est-à-dire un genre particulier de connaissance. La fidélité dans la confiance en Dieu qui amène l'abandon de la volonté à la direction de Dieu devient nécessairement la fermeté à retenir un certain nombre de vérités, inaccessibles à la connaissance naturelle des hommes. Le chrétien et le philosophe se rencontrent sur ce terrain des vérités évangéliqués ; mais pour le chrétien elles sont expérimentales, elles sortent de son expérience personnelle, pour le philosophe, elles sont théoriques ; c'est une belle, haute, poétique spéculation. Mais, du moment où le philosophe retire la base indispensable qui soutient ces vérités religieuses, il doit y suppléer et il invente une nouvelle source, la révélation littérale par Dieu, la dictée par Dieu de ces notions que l'homme n'aurait pu trouver. Le chrétien et le philosophe se rencontrent encore dans cette affirmation que les vérités évangéliqués sont pour le monde un mystère, révélé par Dieu. Mais la méthode, le procédé de la révélation difi'ère; pour le chrétien, Dieu révèle par voie d'expérience; pour le philosophe. Dieu révèle par voie de magie. C'est ainsi qu'en parlant la même langue on est loin de s'entendre. Il est clair que la
réel... Paul est amené aune conception plus métaphysique par ses nouveaux adversaires. » (De Pressensé.)
Nous avons ici une forme plus profonde et plus complète de la pensée que Paul exprime dans 1 Cor., i, et que F. Godet expose ainsi : « L'Evangile se trouve en présence et des exigences des Juife qui voudraient contempler le divin sous la forme des prodiges extérieurs, et de celles des Grecs qui cherchent surtout un système bien lié, rendant un compte satisfaisant de Tunivers. »
conception paulinienne de la foi n'est compréhensible qu'au chrétien vivant, et doit devenir pour le philosophe la croyance, la fermeté à retenir un système de vérités tombées du ciel, révélées par Dieu, inaccessibles à l'intelligence humaine.
L'expression mystique de la foi, Christ vivant dans l'homme, n'est comprise qne par un chrétien d'expérience. Mais pour le philosophe, elle devient une expression spéculative^ une imagination, un rêve, une extase. Le moyen de cette habitation de Christ dans le cœur est pour le chrétien moral et tragique, c'est la crucifixion de la chair, c'est la mort au péché ; pour le philosophe ce sera la contemplation, l'oubli du corps laissé à lui-même et à ses impulsions et le ravissement de l'esprit. La manifestation de cette habitation de Christ dans le cœur, est pour le chrétien morale et sérieuse, c'est l'obéissance, c'est la lutte opiniâtre contre le péché ; pour le philosophe ce sera la satisfaction égoïste de l'amour pour cette forme imaginaire de Christ, la possession orgueilleuse d'une vie d'enthousiasme élevée au-dessus des réalités terre à terre. En sorte que le chrétien, dans sa sagesse pratique, en viendra à se demander en face du philosophe s'il ne rabaisse pas Christ à un niveau inférieur, et que le philosophe ne doutera pas un instant, qu'il ait lui seul la vraie communion avec Christ.
La justification est un besoin sincère pour le chrétien, il lui faut parvenir réellement à la justice. Mais pour le philosophe, elle est incompréhensible. Il n'est pas tourmenté du sentiment de son injustice, il n'aspire pas à la justice réelle, enfin acquise à sa vie. Aussi, tandis que justifier signifie pour le chrétien rendre juste, il ne peut signifier pour le philosophe que déclarer juste. Le langage de Paul lui-même entraîne dans cette voie, car en bon hébraïsant qu'il est, il emploie le verbe dans les deux sens. Le chrétien est capable de discerner la difiërence, mais non le philosophe. Le domaine de la justification change, de psychologique et moral qu'il est chez Paul, et pour le chrétien, il devient métaphysique. Dieu dans les hauteurs insondables de sa majesté sainte, déclare juste le pécheur h cause de sa croyance, au lieu que pour Paul,
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Dieu dans la réalité de la vie morale, voit juste le pécheur changé profondément par sa foi.
C'est ainsi que, par ce simple fait que la doctrine de Paul est commentée par des philosophes, chrétiens de nom, mais pas d'expérience, un autre système se forme qui emploie les mêmes termes, mais qui est en réalité tout différent. L'homme pécheur est appelé à la contemplation, à la rêverie, à la spéculation, à l'enthousiasme. Par cette voie intellectuelle il rencontre des vérités surnaturelles, magiquement révélées par Dieu. Il n'a pas d'autre tâche que de les retenir avec fermeté, méprisant la science et la connaissance naturelle à l'homme et alors Dieu devant son tribunal céleste déclare juste, tient pour juste le pécheur.
Mais une fois qu'on a mis le pied sur ce terrain de la spéculation, on ne s'arrête plus. Un sujet qui devait attirer l'attention tout particulièrement, c'est la personne et l'œuvre de Jésus, le secret de sa destinée, le mystère de sa nature. Immédiatement tout est transporté de la sphère historique dans la sphère métaphysique, toute valeur morale est détrônée par une signification magique, tout ce qui est source delà foi devient objet de la croyance.
Nous nous hâtons d'ajouter qu'aucun de ces traits ne se trouve sous la plume de Paul, que nous avons reconstruit la marche logique des idées, l'influence fatale de ce fait certain que des philosophes s'emparent de la conception paulinienne du christianisme *. D'ailleurs, l'obscurité et l'insuffisance des
i Od juge généralement tout autrement cette difficulté nouvelle que Paul rencontre. Ritschl et Mangold ont vu dans le gnosticisme naissant un développement de Tessénisme sur le sol chrétien, tout comme Topposition judéo-chrétienne était une continuation du pharisaîsme dans TEglise chrétienne. 11 peut y avoir beaucoup de vérité dans leurs observations. Mais la question intéressante n^est pas pour nous de rechercher soigneusement d*où viennent les infiltrations, mais comment elles se sont légitimées dans le domaine chrétien ; le problème n*est pas uniquement littéraire et historique, mais surtout psychologique. Et pour Tétude psychologique il nous semble évident que la recherche doit se porter du côté des dispositions philosophiques des païens. Sabatier dit à ce sujet excellemment : « Le gnosticisme
renseignements de Paul à ce sujet s'expliquent suffisamment. C'est en son absence que ce mouvement s'est produit, c'est après son départ que, lentement, progressivement, sa doctrine s'est déformée sous cette influence néfaste. Paul est en prison longtemps, sans communication directe avec les Églises. Les troupeaux restent livrés à des hommes qui sont naïfs et sincères, mais qui ne sont pas des penseurs de sa taille. L'his-^ toire nous apprend que Paul n'a pas de continuateur digne de lui *■ ; personne qui puisse le remplacer et maintenir ses Églises dans la voie qu'il leur a tracée. Ceux qui dirigent et surveillent les chrétiens, sont incapables de comprendre, à ses débuts, cette déviation de la pensée religieuse, ils se fient aux apparences et sont tout heureux d'une communauté de langage. Bientôt, ils sentent quelque divergence, sans se rendre compte si c'est un développement de la piété ou une apparition d'un nouveau danger. Ils ne savent pas remonter aux principes et ne comprennent pas ce qui se passe.
Quand les Églises sont sérieusement menacées d'un schisme nouveau, d'une division profonde entre les partisans du mysticisme sain et moral de Paul et ces philosophes animés d'un mysticisme intellectuel et malsain, ils ne savent comment combattre le mal, ils ne savent pas même quel est le mal, ils ont recours à Paul. Mais ils lui apportent des renseignements incomplets, maladroits, eh sorte que Paul lui-même ne se rend pas compte de la nature du danger, ne connaît pas exactement les points faibles et ne peut donner une réponse bien claire, bien précise, bien directe. D'autre part il peut penser que ses lecteurs comprendront la moindre allusion, qu'ils seront mieux au courant qu'il ne l'est lui-même. Aussi le voyons-nous se contenter d'indications sommaires.
est un mouvement générai de Tesprit humain qui se fait alors sentir dans toutes les écoles comme dans toutes les religions, essayant de transformer les éléments de la tradition, de les dissoudre et de les absorber dans le laborieux travail de la raison spéculative. »
^ « Paul avait une personnalité trop énergique pour former une école originale. Il écrasa toujours ses disciples. » (Renan.)
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Aux yeux de Paul les adversaires usent de raisons spécieuses pour induire en erreur (Colos., u, 4) ; n'ayant recours qu*à des enseignements purement humains ou à des rêveries ils risquent cependant de faire des disciples leur proie (Colos., ir, 8). Nous voyons qu'ils insistaient sur certaines questions d'observances, soit pour la nourriture, soit pour les fêtes (Colos., II, 16-17). C'est un côté matérialiste, mais qui se comprend fort bien par le désir de montrer par la pratique une plus grande austérité, une plus haute sainteté. C'est déjà l'intention d'en imposer par des privations volontaires, déjà l'idée du mérite de l'abstinence (Colos., ii, 22, 23). D'ailleurs, du moment que la foi n'est plus un principe de conduite, il faut bien trouver quelque chose qui la remplace en cette fonction et logiquement il n*y a que la suppression, la privation, l'abstinence qui aient quelque chance de succès. D'autre part, ils exigent un culte pour les anges (Colos., ii, 18), ce qui doit être une conséquence des 3péculations métaphysiques. Mais, dans l'un et l'autre cas, le but vrai est, selon Paul, la satisfaction de la chair. Les renseignements qui lui ont été fournis établissent clairement que ni les dures règles d'abstinence, ni la vénération pour une multitude d'êtres célestes n'écartent et ne détruisent les impulsions pécheresses dont le siège est la chair. C'est comme une nouvelle démon stration de la nécessité de la vraie foi pour la vraie justification. C'est donc encore bien des mêmes adversaires qu'il s'agit quand il les accuse d'être ennemis de la croix de Christ parleur conduite (Philip., m, 18, 19), de faire leur Dieu de leur ventre, et de n'avoir de goût que pour les choses terrestres. Cependant, il est possible qu'il parle en cette occasion de ses anciens ennemis, les partisans de la circoncision, qui n'ont pas cessé leurs attaques contre l'œuvre de Paul. Ces gens prêchent l'Evangile, mais dans un esprit de rivalité (Philip., I, 15-17), pour faire concurrence à Paul et lui causer quelque ennui personnel. Paul les traite durement ; il les appelle chiens, mauvais ouvriers, fausse circoncision (Philip., III, 1^2, 18). Paul relève avec amertume qu'il n'y
a que quelques circoncis qui travaillent avec lui (Colos., IV, 11).
Nous voyons donc que les renseignements de Paul sur ces nouveaux adversaires sont insuffisants. Nous croyons cependant qu'il s'agit de cette tendance philosophique qui transpose toute la signification morale du christianisme. Mais la réponse que Paul tente nous renseignera plus exactement. Il est important de déterminer la position que Paul prend, le genre de danger qu'il prévoit et qu'il combat. Un premier point à à relever, c'est que Paul sent le besoin de se couvrir pleinement de l'autorité de Dieu et de mettre en relief les titres nombreux qu'il peut faire valoir pour être écouté. Il fait de grands efi'orts pour légitimer son influence et ses affirmations. La volonté expresse de Dieu est toujours relevée avec soin dans l'apostolat qui lui a été confié (Colos., i, 1, 25 ; Ephés., 1, 1, III, 2). Les soufi'rances que Paul a endurées pour l'Eglise sont données comme une continuation, un achèvement des souffrances de Christ (Colos., i, 24). L'énergie de Paul est attribuée à un secours puissant de Christ (Colos., i, 28, II, 3). Pour les Eglises il éprouve une grande tendresse, il se trouve en grande anxiété à leur sujet (Philip., i, 7, 8). Il parle même dans un langage un peu obscur de mourir, comme une libation de la foi de ses disciples (Philip., ii, 17). Cependant il déclare qu'il ne se regarde point encore comme parfait, qu'il tend seulement à la perfection, en suite de ce que Christ lui-même l'a saisi (Philip., m, 12-14). Nous pouvons en conclure que les adversaires qu'il combat ne peuvent pas faire valoir les mêmes titres. Ils ne sont pas apôtres et missionnaires. Ils ne peuvent revendiquer en leur faveur ni souffrances endurées, ni tendresse éprouvée pour les Eglises. Mais en revanche ils se présentent comme parfaits, ils s'arrogent le titre et les prérogatives de saints. Paul se met ainsi en parallèle avec ces docteurs, pour que les lecteurs puissent se rendre compte de quel côté se trouve le bon droit et pour réclamer la reconnaissance et l'obéissance des Eglises.
Ensuite Paul insiste sur la vérité de ses enseignements
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qu'il importe de retenir dans leur intégrité. Il affirme aux Colossiens que la vérité évangélique leur a été enseignée (Colos., I, 6-8), que TÉrangile est au milieu d'eux, portant des fruits, faisant des progrès ; qu'ils ont entendu et connu la grâce de Dieu telle qu'elle est véritablement, l'ayant apprise d'un fidèle ministre de Christ. 11 demande pour eux dans ses prières la pleine connaissance delà volonté de Dieu (Colos., i, 9-11), avec toute sagesse et toute intelligence spirituelle, afin que leur conduite soit digne du Seigneur et lui soit agréable. Il insiste sur la nécessité pour arriver à la sainteté de demeurer inébranlable dans la foi (Colos., i, 23), dans l'espérance proclamée par l'Évangile dont Paul est le ministre. La parole que Paul a reçu la tâche de répandre, c'est le mystère caché de toute éternité, mais révélé aujourd'hui aux disciples (Colos., i, 26). Aussi il avertit et instruit tout homme en toute sagesse, afin de rendre parfait en Christ (Colos., I, 28). 11 demande aux disciples d'être unis parla charité (Colos., ii, 2-3), pour être enrichis d'une pleine conviction de l'intelligence et d'une juste connaissance du mystère de Dieu, car là se trouvent renfermés tous les trésors de la sagesse et de la science. En dépit des efibrts des adversaires, l'ordre règne à Colosses et la foi en Christ y est solide (Colos., II, 5). Paul insiste pour qu'on s'attache au Seigneur Jésus- Christ dans toute sa conduite, qu'on s'affermisse en la foi telle qu'elle a été enseignée (Colos., ii, 6-8). Il demande à Dieu pour les disciples qu'ils soient parfaits et bien convaincus (Colos., IV, 12), fermes dans tout ce que Dieu veut, qu'il leur donne dans sa connaissance un esprit de sagesse et de révélation (Ephés., I, 17). Il faut qu'ils soient en état de comprendre l'amour de Dieu et de connaître l'amour de Christ (Ephés., m, 18, 19), qu'ils soient parfaits en aspirant à toute la perfection de Dieu. Les disciples ne sont plus des enfants, des gens flottants et emportés à tout vent de doctrine par la tromperie adroite des hommes, mais ils professent la vérité avec charité (Ephés., iv, 14, 15). Paul demande à Dieu pour ses disciples que leur amour abonde de plus en plus en con*
naissance et en parfait jugement (Philip., i, 9, 10), afin que par une juste appréciation de ce qui vaut le mieux, ils soient purs et parfaits pour le jour de Christ. Cependant, pourvu que Christ soit annoncé, Paul est heureux (Philip., i, 18), ne s*occupant pas des dispositions d'envie et de jalousie des prédicateurs. Il demande toutefois aux disciples d'avoir un même amour, une même âme, une seule et même pensée, de tenir haut la parole de vie (Philip., ii, 2, 16). Paul vante l'excellence de la connaissance de Jésus -Christ et énumère tout ce qu'il lui a sacrifié (Philip. , m, 4-11). Il admet que sur quelque point on pense difieremment que lui, et se contente dans ce cas de demander à Dieu d'éclairer les autres^ (Philip*, m, 15).
De toutes ces indications il est permis de conclure que Paul a devant lui des adversaires qui ont une autre doctrine que la sienne, mais qu'il ne connaît pas bien exactement cette doctrine éti*angère, qu'il ne se rend compte ni des points sur lesquels porte la difierence, ni des principes dont elle s'inspire, d'où elle découle ; une seule chose est claire pour lui, cette doctrine étrangère est dangereuse par ses conséquences morales, et il en appelle pour établir la supériorité de la sienne à son excellence pratique, à ses efiets de régénération, de purification, de sanctification. Le débat est ainsi porté très haut et dans un domaine où Paul voit très clair. Paul
*■ Nous n'admettons pas avec Renan que la captivité seule ait produit cet effet de rendre Paul mystique, théologien, spéculatif, de pratique qu'il était. Pratique, il ne peut plus l'être, mystique et théologien il Ta été dès le début de sa carrière chrétienne, spéculatif il le devient pour combattre des spéculations dangereuses. Nous n'admettons pas davantage que la métaphysique chrétienne soit le fiuit du retard de la Parousie. « La conception théosophique du Christ devait sortir nécessairement de la conception messianique du Fils de l'homme, quand il serait bien constaté, après une longue attente, que le Fils de l'homme ne venait pas. » Nous allons essayer de montrer dans l'expérience chrétienne le point de départ légitime des spéculations. Et d'autre part, l'origine historique de la théosophie chrétienne c'est simplement l'accession à l'Evangile de théosophes.
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d'emblée pose les vrais principes et les vrais critères de toute discussion doctrinale. Comment reconnaître entre deux opinions celle qui s'inspire le mieux de l'esprit chrétien, celle qu'il importe de retenir? La première précaution à prendre, c'est de chercher les conséquences pratiques que doit entraîner chaque conception intellectuelle. Si, dans la pratique, une de ces pensées se montre source de piété et de charité, de vie et de vertu, tandis que l'autre mène sur une pente dangereuse et risque de compromettre les résultats moraux de la foi en Christ, l'hésitation n'est pas possible. La doctrine montrera sa supériorité, si elle conduit l'homme à une vie morale supérieure. Nous devons admirer ici la sûreté du jugement de Paul et regretter d'autant plus qu'il n'ait pas une connaissance exacte, détaillée, approfondie des pensées qu'il combat, car nous trouverions sous sa plume une réfutation précise, que personne n'a donnée et que personne hélas ! après lui ne peut nous donner. Recueillons au moins le conseil de sa sagesse et de son expérience et apprenons à juger les doctrines avant tout d'après leur influence pratique, à mettre la vie au- dessus de tout.
Cependant Paul voit tout au moins clairement une chose, c'est que les adversaires sont sur le point de transformer toute la religion chrétienne en métaphysique, tous les faits historiques vont entre leurs mains perdre leur réalité pour devenir des symboles ou des reflets de vérités plus hautes, d'un domaine inaccessible aux investigations humaines, tous les faits psychologiques vont dégénérer en un mysticisme malsain d'imagination et de fantaisie. Et Paul se rend compte immédiatement de l'étendue et de la gravité du danger. Le remède radical, ce serait de couper court à toute spéculation métaphysique. Mais ce remède est inapplicable et impuissant, parce que le besoin de spéculation, le besoin métaphysique est naturel et légitime et ne saurait être réprimé. Lui-même, Paul, va chercher dans la métaphysique le prolongement, l'achèvement de toutes les lignes de son système basé sur l'histoire et la psychologie. Aussi, il est réduit,
pour combattre les fausses conceptions métaphysiques, à établir lui-même sa conception, sa métaphysique.
il. LA METAPHYSIQUE PAULIB5NB
Notons bien exactement la position et la prétention de Paul. Il ne s'agit pas ici d'une question qui a directement trait à la piété, mais à la science. Il ne répond pas à un besoin universel de l'être religieux, mais à un besoin spécial de l'être pensant. Il ne prêche pas l'Evangile, il achève un système théologique. Aussi Paul ne dit nullement que la doctrine qu'il va exposer est indispensable au point de vue moral ; il affirme seulement que, puisqu'on veut formuler une doctrine, celle qu'ont adoptée ses adversaires est dangereuse, féconde en résultats déplorables pour la vie morale, et que la seule manière d'éviter ces errements en satisfaisant le désir légitime de spéculation, c'est de formuler sa doctrine comme lui, Paul.
L'apôtre ne dirait donc pas à un chrétien qui voudrait se priver de spéculation, qui se contenterait des certitudes historiques et des certitudes morales du christianisme, qui s'en tiendrait à l'Evangile, qu'il lui faut, de toute nécessité, adhérer à tous les points de vue de la doctrine que nous allons retracer. Il aurait, au contraire, répondu : Si vous voulez vous passer complètement de spéculation, vous avez raison, vous faites bien. Mais s'il vous faut absolument spéculer un jour ou l'autre, voici comment je le fais pour moi-même et le recommande à mes disciples. On dénature l'œuvre et l'intention de Paul quand on veut leur accorder une valeur absolue, quand on les retire du cadre historique auquel elles appartiennent, quand on met sa doctrine métaphysique sur le même pied, comme portion intégrante et essentielle de son Evangile, que sa doctrine psychologique, telle que nous Tavons déjà exposée. Nous le répétons
LES POSTULATS DE l'ÉVANGILE PAULINIEN 403
ici, la conceptiou métaphysique de Paul occupe dans son système une place analogue à ses considérations historiques sur le rejet des Juifs et Télection des Gentils.
Paul prend son point de départ dans les faits positifs de l'histoire de Jésus de Nazareth et de l'histoire des disciples (Éphés., I, 3-14, 20-23; Colos., i, 19-21 ; Colos., i, 18 ; Colos., III, 1). Les hommes ont été réconciliés par la mort sanglante de Jésus sur la croix, par la mort de la chair de Jésus. Jésus ressuscité des morts est comme les prémisses de la résurrection. Christ glorifié est désormais assis à la droite de Dieu. Christ s'est donné lui-même à Dieu pour nous, en oblation, en sacrifice, en suave parfum, et c'est par amour (Ephés., V, 1). L'amour de Jésus dans son sacrifice, sa résurrection, son état actuel de glorification, la réconciliation des hommes avec Dieu par la mort de Jésus, ce sont les bases solides delà théorie spéculative de Paul. La question se pose: Quel est cet être extraordinaire, ce Jésus, dont le rôle dans l'humanité est si important? La pensée se porte de suite aux deux faits absolument certains pour l'expérience chrétienne qui caractérisent Jésus dans son existence actuelle: sa transcendance, son existence personnelle continuée dans la sphère de la vie divine, dans la gloire même du Père, où il est seulement subordonné à Dieu ; son immanence , son influence personnelle profonde, persistante, permanente dans le cœur de ses disciples, en sorte qu'il revit en chacun d'eux. Cette réalité présente, qui est celle que Paul connaît trè^ bien, par expérience personnelle, ne s'explique pas suffisamment par l'existence terrestre, telle que la tradition apostolique l'expose. Ce n'est pas là le sort d'un homme qui aurait vécu de la vie admirable, mais humble, infime de Jésus de Nazareth. Cette élévation à la gloire, après cet abaissement dans une si grande obscurité, au milieu de tant de misères et d'infamies, ce ne peut être qu'une restitution légitime d'un état antérieur volontairement abandonné. Donc, l'existence terrestre de Jésus avait été précédée d'une existence dans le mode de sa vie actuelle, dans la transcendance d'un être en relation
directe avec Dieu, dans rimmanence d'une influence qui pénètre toute l'histoire de Thumanité *.
*■ Voilà ce nous semble une explication plus complète et plus sûre que celle de Renan : « Il était naturel que pour Paul qui n*avait pas vu Jésus, la figure humaine du maître Galiléen se transformât en un type tout métaphysique bien plus facilement que pour Pierre et les autres qui avaient conversé avec Jésus. Pour Paul, Jésus n*est pas un homme qui a vécu et enseigné ; c'est le Christ qui est mort pour nos péchés, qui nous sauve, qui nous justifie ; c'est un être tout divin. »
Il n*est pas nécessaire davantage de s*adresser à la métaphysique de Paul pour expliquer la déchéance de la Loi, quand on peut reconnaître que c'est un résultat immédiat de son expérience morale. Nous ne saurions donc souscrire à ce jugement de Renan. « Jésus qui, aux yeux de récole judéo-chrétienne, est un grand prophète, venu pour accomplir la Loi, est aux yeux de Paul une apparition divine, rendant inutile tout ce qui a précédé, même la Loi. »
Noua croyons avoir bien interprété et appliqué la remarque très juste de Reuss : « La religion des disciples tenait essentiellement à une expérience personnelle, et nous devons en conclure que la christologie de TEglife aussi, dans son origine, contenait un principe fécondé par le sentiment et ne s'est pas édifiée exclusivement sur des théories abstraites. » Nous croyons aussi avoir déterminé avec plus de précision ce que Sabatier affirme d*une manière générale : « La personne de Christ prend dans la région transcendante de la métaphysique la place royale et souveraine qu'elle a déjà dans la conscience chrétienne. »
Weiss en admettant une marche analogue de la pensée de Paul, allant de Christ dans son élévation céleste actuelle à la connaissance de sa nature première, originelle, se hâte d'ajouter que ce n'est pas là une opération logique, mais une connaissance acquise par la direction de l'Esprit. Alors Weiss veut dire que ce qui, chez l'hoiûme naturel, est fonctionnement du cerveau, devient chez le chrétien impulsion surnaturelle de l'Esprit. L'Esprit se substitue aux lois de l'organisme et de la pensée. Nous ne voyons pas pourquoi un chrétien aurait honte d'avouer que sa pensée chrétienne est le produit d'une opération logique. 11 suffit pour que sa pensée soit chrétienne que la matière sur laquelle fonctionne la logique, que le point de départ de sa pensée soit authentiquement chrétien. Disons donc que Paul part d'expériences et de constatations chrétiennes et par une opération logique, à laquelle nous n'avons le droit de réclamer qu'une chose, c'est qu'au point de vue logique elle soit inattaquable, arrive à une conception générale supérieure de la personne et de l'œuvre de Jésus. Mais ne laissons plus subsister dans notre langage cette fâcheuse équivoque qui substitue une inspiration mystérieuse et incompréhensible au fonctionnement normal des facultés humaines, quand il est suffisant et légitime pour expliquer les résultats obtenus.
Weiss voit déjà ce développement de pensée dans les grandes Epîtres,
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Le fait générateur de la doctrine métaphysique de Paul, c'est donc cette impuissance du chrétien, cette impossibilité morale et religieuse pour lui d'accepter la gloire actuelle de Christ comme la simple récompense de son existence terrestre, la nécessité morale et religieuse pour lui d*y voir pour Christ rétat naturel, normal, volontairement interrompu pour prendre l'existence humaine, pour s'incorporer à l'humanité pécheresse et la sauver. Les non-chrétiens peuvent discutera perte de vue sur la valeur de ces sentiments, de ces dispositions, le chrétien en reconnaît la justesse, la légitimité. La doctrine de Paul n'a donc aucun appui solide, aucune signification pour celui qui n'est pas disciple de Jésus, elle lui est inutile et aussi bien elle lui est inaccessible, incompréhensible. Le chrétien en apprécie l'importance et en comprend la grandeur ^ Voici dans son ensemble, cette admirable conception paulinienne ^.
et admet seulement pour les Epîtres de la Captivité ce progrès du rôle cosmique attribué à Christ. Pour Weiss, cette adjonction vient de Tidée de la prédestination des disciples en Christ avant la création du monde, ce qui nécessite au moins la présence de Christ avant la création. Il ajoute : « Pour nous, cette pensée nous conduirait seulement à une préexistence idéelle du Sauveur dans le plan divin ; pour Paul, elle aboutit à une existence céleste du Christ devenu le Sauveur dans sa vie terrestre. »
^ « La pensée de Paul a toujours suivi son expérience religieuse et ne Ta jamais devancée. Née dans la sphère de la vie individuelle, elle s'est élevée, par voie de généralisation, dans la sphère sociale et historique, et comme elle tendait d'un effort incessant vers Tunité et les derniers principes, elle est arrivée à s*épanouir enfin dans la sphère métaphysique. » (Sabatier.)
* Beyschlag cherche l'explication de la théoiûe paulinienne de la préexistence dans la théologie juive et rabbinique. Il n'est pas invraisemblable que les formules de l'école se soient présentées d'elles-mêmes à Paul, tout au contraire. Mais le yrai problème n'est pas là. S'il n'y a rien d'authentiquement chrétien dans la pensée de Paul, qu'importe l'origine ? 11 suffit d'avouer notre impuissance à donner une valeur chrétienne à ses paroles et désormais elles deviennent incompréhensibles et inacceptables. S'il y a un fond chrétien solide, alors il faut le découvrir et l'exposer, c'est à lui que revient toute Timportance. Or, Beyschlag admet certainement une vérité chrétienne, mais il ne la dégage pas, il la laisse étoufiee sous la forme juive.
Le Fils de Dieu, image du Dieu invisible, est la première de toutes les créatures (Colos., i, 15-20). Il n'est donc pas éternel comme Dieu, il est lui-même une créature de Dieu, mais c'est la première^. Il est non pas directement l'agent, mais le fondement de toute la création subséquente. Paul insiste sur ce point, que tout ce qu'on peut connaître ou imaginer d'êtres célestes ou terrestres, de puissances visibles ou invisibles, tout lui doit l'existence. On peut dire que tout a été créé par lui et pour lui. Il est plus et mieux que l'ouvrier du monde, il en est comme le substratum, la base permanente, la substance. Cet être est de nature divine, mais très loin d'être égal à Dieu ; il se trouve, au contraire, que l'égalité avec Dieu est comme un but qu'il pourrait vouloir conquérir, mais pour y arriver, il faudrait en quelque sorte une violence (Philip., II, 6). Cet être n'a pas voulu usurper cette position supérieure qui ne lui appartenait pas de nature. Cet être a donc une histoire, il est enfermé dans les conditions générales du développement, du devenir, auxquelles Dieu seul échappe. Or il a réalisé sa destinée par la voie morale de l'abaissement, du renoncement, du sacrifice^.
Cet être a été appelé à une transformation profonde dans le mode de son existence (Philip., ii, 5-11), en suite du plan que Dieu avait formé, même avant la création, de sauver les créatures, si elles abusaient de leur liberté pour tomber dans le péché. Avant même de fonder le monde. Dieu avait décidé que son Fils (Éphés., i, 4, 5), la première créature, serait tout spécialement le moyen, l'instrument, le fondement spécial de l'œuvre de salut, destinée à faire des pécheurs les fils adoptifs de Dieu, Pour cela, il a fallu que ce Fils quittât la
^ n est certain qae Paul fait une différence entre Pacte divin qui appelle le Fils à Texistence, et celui d*oii procède le reste de la création. Voilà tout ce qu'il est permis de dire et de comprendre. 11 est bien inutile d*insister sur les termes, engendré, non créé, comme le fait P. Godet. Nous cherchons en vain quelle intelligence nouvelle en pourrait bien résulter.
2 a L'activité anté-historique du Christ se confond avec celle du icvev|Aa divin. » (Sabatier.)
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sphère de la vie céleste pour descendre sur notre terre, ce qui était impossible sans une modification aussi profonde de son être qu'il y allait avoir transformation de milieu. Il était en forme de Dieu, et il aurait eu le droit de conserver la forme d'existence compatible avec cette forme de son être. Mais il a préféré se dépouiller de ce que cette forme de son être avait d'incompatible avec la nouvelle forme d'existence qu'il voulait revêtir *. Paul, avec la subtilité d'un rabbin, croit trouver une indication prophétique de ce changement dans une citation de l'Ancien Testament (Éphés., iv, 8, 9). Il est devenu semblable aux hommes, prenant cette forme d'être qui est celle d'un serviteur.
Mais néanmoins sa divinité n'est pas anéantie pour cela, •eUe subsiste pleinement, seulement sous cette forme d'être que lui impose l'existence d'un corps matériel (Colos., ii, 9). En lui existe parfaitement la divinité, mais sous cette modification qu'elle apparaît dans le cadre de l'existence humaine. Il a paru sur la terre comme un homme tout simplement, il a accepté la nécessité de l'obéissance jusqu'à la mort, jusqu'au supplice de la croix (Ephés., v, 2). C'est ainsi que Christ nous a aimés. Nous avons la délivrance par son sacrifice, le pardon de nos péchés (Ephés., i, 7). Ceux qui espèrent en Christ ont été faits par lui héritiers (Ephés., i, 11). En suite de la foi, les disciples sont marqués du sceau du Saint-Esprit (Ephés., I, 13).
Mais après avoir subi la mort, il a été ressuscité, lui premier aussi, premier-né d'entre les morts (Colos., i, 18; Ephés., I, 20, 21). Il est désormais retourné à la forme céleste d'existence à laquelle il avait renoncé pour nous, il a retrouvé sa puissance et sa gloire. Il est au-dessus de tout être et de toute puissance qu*on peut imaginer. Il dirige la
' « Cet anéantissement n'est donc pas une transsubstantiation métaphysique impossible à penser, mais un acte moral, analogue à celui que chaque être spirituel est appelé à accomplir pour se réaliser lui-même et répondre à sa destination. » (Sabatier.)
communauté des hommes qui ont été réconciliés avec Dieu par sa mort sanglante, il est toujours la tête de ce corps qui est TEglise (Golos., i, 20 ; Éphés., i, 22, 23). C'est lui qui fournit les hommes dont l'Église a besoin (Éphés., iv, 11, 12), et les dote des dispositions nécessaires à l'exécution des diverses charges. Christ est assis à la droite de Dieu, dans la gloire (Colos.,in, 1). Il est souverainement élevé. Dieu lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom, et tout genou est appelé à fléchir au nom de Jésus, toute langue à confesser qu'il est le Seigneur (Philip., ir, 9-11). Mais un jour, il apparaîtra de nouveau dans sa gloire, et ses disciples seront glorifiés avec lui (Colos., m, 4). Alors ce sera la journée de Christ, où il est important d'être trouvé pur et sans tache, où l'apôtre se réjouira du succès de son œuvre (Philip., ii, 16). Ce jour est proche (Philip., iv, 5).
Nous voyons que tout l'efiFort de cette conception métaphysique tend à montrer la supériorité et la suffisance de Christ. Nous devons en conclure que la doctrine des adversaires méconnaissait ces deux points. A côté de Christ, d'autres êtres métaphysiques, dont la connaissance est nécessaire à côté de la connaissance de Christ. Il paraît donc que la spéculation sur la nature de Jésus avait déjà conduit à l'imagination d'êtres similaires, ayant sur lui cet avantage qu'ils ne se sont point manifestés sous une forme historique. La tendance de la spéculation doit être déjà de trouver que l'existence ter^ restrede Jésus lui constitue une infériorité. Nous rencontrons bien cette idée de la séparation radicale entre la divinité et l'humanité, de l'incompatibilité de l'une avec l'autre. C'est la théorie allant à fin contraire de l'histoire et de l'expérience. Aussi Paul insiste sur les caractères moraux de cet abaissement de Jésus, et s'efibree d'y montrer la manifestation d'un amour bien fait pour toucher les cœurs, s'il demeure incompréhensible aux intelligences, et s'il jette pour la spéculation pure un voile sur la souveraine dignité du Fils de Dieu. Mais remarquons-le bien, Paul ne se laisse pas entraînera déplacer le centre de gravité de l'Évangile. Il n'affirme pas que la
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preuTe d'amour que Jésus nous a donnée, c'est le dépouillement de la divinité et l'abaissement à l'humanité. Il reste fidèle à sa pensée. La preuve d amour de Jésus, c'est toujours uniquement la mort de la croix *. Mais en revanche, il affirme avec énergie que, pour trouver la divinité dans sa plénitude, il suffit d'aller au Jésus historique ; c'est là la seule voie légitime et non la contemplation d'êtres purement divins qui nous restent inaccessibles ^.
Mais il importe surtout de relever qu'en face d'adversaires qui considèrent leur doctrine métaphysique comme un privilège intellectuel indispensable au salut, rappelant ainsi sous une autre forme la prétention des Juifs à un avantage national indispensable au salut, Paul tient très fort à sa doctrine qui tend à montrer la parfaite suffisance et la supériorité écrasante de Christ, uniquement à cause des conséquences morales qui en découlent^. On ne saurait donc disjoindre ces deux parties, il importe de les rapprocher. Il faut mettre en regard de la théorie les conséquences pratiques que Paul en
* « Le centre de gravité de l'œuvre du Christ n'a point été déplacé. La cause historique de la rédemption est toujours dans la mort expiatoire du Sauveur. » (Sabatier.)
^ Nous sommes loin de l'opinion de Ghavannes : ce II n'en faut pas vouloir à ce chrétien (l'auteur des Colossiens), qui a si bien eu conscience de ce que c'est que la vraie vie religieuse, s'il a cru cette vie solidaire de conceptions extrêroemeut obscures sur la personne de Christ et sur son œuvre. »
^ Nous n'admettons pas qu'il y ait, dans cette nouvelle exposition de la pensée de Paul, un deutéro-paulinisme, c'est-à-dire un système différent du premier s'y ajoutant pour le modifier, ou l'adapter à de nouvelles conditions, ou le couronner. Nous croyons que sous la pression des circonstances, Paul en est venu à exprimer clairement et complètement toute la spéculation philosophique, qui était dès longtemps la sienne, et dont nous trouvons déjà quelques traits obscurs et voilés dans les écrits précédents. Mais nous n'admettons pas davantage que nous trouvions dans nos lettres de la Captivité une prédication supérieure, que nous devions y chercher cette viande spirituelle destinée aux hommes faits seulement, en opposition au lait de la Parole. Nous ne croyons pas, comme F. Godet que « les enseignements que contiennent ces lettres mettent en lumière un côté essentiel et nécessaire du salut divin qu'il avait reçu d'En haut la mission de prêcher au monde. »
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attend et qui lui doDuent à ses yeux sa justification et son importance.
m. IMPORTANCE MORALE DE CETTE DOCTRINE
Les hommes étaient autrefois étrangers à Dieu, et raême ses ennemis, par leurs sentiments et leur mauvaise conduite (Ephés., II, 1-10), morts par leurs fautes, suivant le train de ce monde, le prince de la puissance de Tair, Tesprit qui agit pour pousser à la rébellion, vivant dans les passions charnelles, obéissant aux volontés de leur chair et aux caprices de leur esprit, et attirant sur eux la colère de Dieu. Paul décrit tout spécialement l'état des Gentils (Éphés., iv, 17-19), la vanité de leurs pensées, leur esprit obscurci de ténèbres, leur ignorance et l'endurcissement de leur cœur. Tout cela les rend étrangers à la vie de Dieu. Ils ont perdu le sentiment moral, se sont abandonnés aux désordres, commettent l'impureté et la cupidité. Nous reconnaissons ici le plaidoyer de Paul contre le péché. Et maintenant ils sont réconciliés avec Dieu par la mort de Christ, en sorte qu'ils deviennent saints, sans tache et sans reproche (Colos., i, 19^23). C'est une simple constatation de fait, sans aucune tentative d'explication de ce qui se passe. Qu'est-ce qui donne à la mort de Christ sa valeur rédemptrice ? Paul ne le recherche pas, ne l'indique pas, il l'a exposé suffisamment dans ses lettres précédentes, et il n'en a nul besoin pour son raisonnement.
A ceux qui cherchent par de hautes spéculations métaphysiques à s'élever, à s'édifier, à s'améliorer, il oppose le fait brutal que ce résultat est atteint tout simplement et complètement par la mort de Christ pour ceux qui s'attachent à lui. Il en appelle à ce fait que, par la mort de Jésus, Dieu nous a arrachés à la puissance des ténèbres pour nous transporter dans le royaume du Fils de son amour, où se trouve pour
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nous le pardon des péchés (Colos., i, 13, 14). Dieu nous a rappelés à la vie avec Christ, nous a ressuscites avec lui (Éphés., II, 5, 6). Par une grâce expresse de Dieu, nous passons dans un nouveau domaine où nos péchés ne nous sont plus portés en compte (Colos., ii, 13).
Il est impossible de déterminer plus exactement la pensée de Paul. Ses expressions ne sont compréhensibles que pour ceux qui ont un sens tout prêt qu'ils leur veulent imposer. Paul parle d'un acte, dont les clauses nous étaient contraires, qui a été biffé, supprimé, étant doué à la croix (Colos., ir, 14). Il faut avouer que c'est plutôt une énigme qu'une clarté nouvelle sur le sujet. Cependant, dans l'ensemble delà pensée de Paul, une hypothèse se présente, assez vraisemblable. L'acte supprimé par la croix, c'est la loi et la condamnation et la malédiction qu'elle entraîne. Paul déclare que Dieu a dépouillé les principautés et puissances, les donnant en spectacle au monde et les menant en triomphe par la croix (Colos., II, 15). L'hypothèse qui cadre seule avec la pensée de Paul, c'est de voir dans ces principautés et puissances tous les auxiliaires et instruments du péché.
En outre, nous subissons de la part de Christ comme une circoncision (Colos., ii, 11), à savoir le dépouillement des influences charnelles du corps, dont le symbole est le baptême. Il faut, en effet, que le disciple se défasse du vieil homme corrompu par les passions trompeuses (Éphés., iv, 22 ; Colos., m, 9). Et par le fait que Christ est assis à la droite de Dieu, nous sommes attirés à nous attacher aux choses d'en haut et non à celles de la terre (Colos., m, 1, 2). De plus, enfin, nous recevons le Saint-Esprit (Éphés., iv, 20-24), dont l'influence bénie est comme un sceau de Dieu, un gage de l'héritage qui nous est promis. Cet Esprit fortifie, développe l'homme intérieur (Éphés., in, 16 ; Colos., m, 10), fait revêtir l'homme nouveau, créé à l'image de Dieu. Ainsi, le salut de l'homme est de la part de Dieu œuvre de la grâce, de la part de l'homme œuvre de la foi (Éphés., ii, 8, 9), qui n'est autre chose que l'habitation de Christ dans nos cœurs,
Christ devenu notre propre vie (Éphés., m, 17; Philip., i, 21). Nous retrouvons ici tout l'Evangile paulinien du salut en Jésus-Christ et toute son explication mystique.
n faut remarquer que ces conséquences religieuses et morales de la spéculation de Paul se rattachent en réalité seulement aux faits qui lui servent de base : la mort de Jésus, sa résurrection et sa glorification, le don de l'Esprit. Il ne semble pas que Paul lui-même attache une importance extrême au point de vue de la vie, pour la pratique, à toute sa spéculation sur le Fils de Dieu, première des créatures, devenu Sauveur par un abaissement volontaire. En réalité, Paul tient à sauvegarder les effets salutaires de l'Évangile, le salut lui-même et non pas une doctrine. Mais le salut se rattache à des faits positifs^ attestés par des témoins ou des objets de l'action divine. Ces faits doivent être affirmés et maintenus à la place d'honneur. Or, sans être expressément niés, ils sont jetés dans l'ombre, mis de côté, remplacés par des spéculations métaphysiques qui satisfont un besoin de curiosité, et séduisent par l'apparence scientifique autant que par le mystère. Paul ne voit pas de meilleur moyen, pour combattre ces spéculations insensées et arbitraires, que de leur opposer une petite métaphysique chrétienne qui a cet avantage immédiat de maintenir intacts et essentiels les faits évangéliques indispensables au salut. Il réclame la préférence pour sa métaphysique à lui, en appelant à ses conséquences morales et reli gieuses excellentes. Mais quand il s'agit de montrer ces conséquences, il se trouve qu'elles ne résultent pas de sa théorie, mais bien uniquement des faits que cette théorie a pour mission de sauvegarder. Ainsi, en réalité, la métaphysique pau linienne se recommande à l'acceptation des disciples, parce qu'elle maintient dans leur intégrité les faits historiques et les faits psychologiques qui se rapportent au salut des âmes : d'autre part, cette importance conservée à ces faits histori ques et psychologiques a une grande valeur, en raison d^s conséquences morales et religieuses qui en découlent. Nous voyons donc bien clairement que Paul oppose sa métaphysi-
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que aux spéculations des adversaires, mais qu'il ne peut avoir ridée et l'intention de l'imposer aux disciples, comme nécessaire, indispensable pour leur salut.
Mais cette difficulté que Paul vient de rencontrer, ce danger qu'il doit combattre, lui font entrevoir clairement la nécessité de mettre l'accent particulièrement sur la conduite morale des disciples. Peut-être la hauteur de ses considérations psychologiques sur la foi du cœur et la justice de l'homme devant Dieu dépasse le niveau moyen des chrétiens ; peut-être est-il plus utile encore de rappeler par le détail la manifestation pratique de la justice chrétienne, les témoignages reconnaissablés aux hommes du changement intime du cœur. Aussi les recommandations morales prennent sous la plume de Paul un grand développement et en viennent à une grande précision de détail ^
Les disciples sont saints, fidèles frères (Ephés., i, 1 ; Colos., I, 2). L'état religieux d'une communauté, c'est la foi en Jésus-Christ et la charité pour tous les saints (Éphés., i, 15 ; Colos., I, 4 ; Ephés., vi, 23 ; Philémon, 5). Les disciples sont appelés à faire disparaître ce qui est de la terre (Ephés., v,3-5; Colos., m, 5-11; Éphés., iv, 29, 31, v, 18), le libertinage, la passion, les mauvais désirs, l'avarice, la colère, l'emportement, la méchanceté, les injures et paroles déshonnêtes, le mensonge, le vol, l'aigreur, la violence, la criaillerie, les excès de vin. Les disciples sont créés en Christ ix)ur faire de bonnes œuvres, y étant rendus propres, pour les pratiquer. Paul réclame une conduite digne de la vocation chrétienne, digne d'un enfant de lumière. Paul énumère les vertus personnelles des élus saints et bien-aimés (Colos., m, 12-15; PhUip., iv, 8 ; Éphés., iv, 2, 25-27, 32) : tendresse compatissante, bonté, douceur, longanimité, pardon récipro-
^ « Il est à remarquer que c^est dans ces épîtres de la captivité que Paul esquisse avec le plus de largeur la morale de TEvangile... Paul s^est surtout attaché à signaler les dangers de Thérésie au point de vue de la vie chrétienne. » (De Pressensé.)
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que, charité, reconnaissdnce. Il exhorte au travail, lui don nant ce but, rexercice de la bienfaisance (Éphés., iv, 28). L'humilité revient à considérer les autres comme au-dessus de soi ; le désintéressement à avoir aussi égard aux intérêts des autres (Philip., ii, 3, 4). Il y ajoute les vertus ecclésiastiques qui leur sont indispensables (Éphés., v, 19; Colos., m, 16, 17) : garder la parole de Christ pour s'instruire et s'avertir mutuellement ; chanter des psaumes, des hymnes, des cantiques spirituels du fond du cœur ; tout au nom du Seigneur Jésus ; persévérer dans la prière (Éphés., vi, 18-20 ; Colos., iv, 2-4 ; Philip., iv, 6), en particulier la prière d'intercession, spécialement pour Paul, pour son minis tère ; rechercher l'unité de l'esprit par le lien de la paix, s'attacher à l'édification mutuelle, ne pas attrister le Saint Esprit (Ephés., iv, 30). Il décrit aussi les vertus domestiques des disciples (Ephés., v, 21-vi, 9; Colos., m, 18-it, 1 ; Philémon), entrant dans le détail des devoirs des époux, des enfants et des parents, des esclaves et des maîtres. Enfin, il recommande la sagesse, la prudence dans la conduite à l'égard des non-chrétiens (Golos., iv, 5, 6; Ephés., v, 15). Du reste, il faut chercher sa force dans le Seigneur (Ephés., VI, 10-17), et sa vertu puissante, car le chrétien est appelé k lutter non seulement contre la chair etle sang, des adversaires de l'ordre humain, mais contre les puissances des ténèbres, les mauvais esprits qui sont dans l'air.