II. LE PéCHÉ
Si nous nous représentons Jésus parfaitement saint placé au milieu d'une société de pécheurs, nous le Terrons tout d'abord arriver à la constatation de l'état de péché des hommes. Quand Jésus se trouve en présence d'une faute morale, l'impression produite sur lui est de même nature que celle que nous éprouvons en présence de la maladie physique. C'est une énigme incompréhensible et un malheur dont il s'attriste. Il apprend à connaître l'existence des maladies morales. Et il est effrayé de leur nombre et de leur fréquence. Les conséquences morales du péché lui apparaissent comme fatales, nécessaires et redoutables. Il plaint le menteur à cause de la déchéance immédiate où il se trouve par le simple fait du mensonge, et des remords, des angoisses de conscience qui l'attendent et le menacent. Il est impossible que Jésus regarde de suite aux causes du péché et remonte à la liberté et à la responsabilité du pécheur, car il n'est pas naturellement porté à admettre chez les autres ce qu'il ne trouve pas chez lui, la lutte difficile du bien et du mal, l'impulsion mauvaise entraînant hors de la voie du devoir. Ce sont les conséquences du péché qui frappent tout d'abord son esprit et son cœur, et c'est la compassion pour les pécheurs qui est la première impression. De même qu'un homme bien portant apprend bientôt à connaître par les autres l'existence de la maladie et de ses fâcheuses conséquences et trouve à cette expérience une première occasion de sympathie, de même Jésus saint apprend par les fautes des autres à connaître l'existence du mal moral et de ses funestes résultats, et sent sa pitié naître pour les victimes du péché.
C'est en examinant les sentiments et dispositions du pécheur que Jésus est appelé à comprendre mieux la valeur du mal
moral. Il s'aperçoit que les hommes ne partagent pas du tout sa manière de voir relativement au péché. Au moment d'accomplir une mauvaise action, ils ne semblent pas sentir l'abaissement moral qu'elle dénote en eux. Us ne songent pas au repentir d'eux-mêmes sans les durs avertissements delà conscience. Bien plus, ils jouissent des conséquences favorables du péché, au lieu de s'en lamenter, ils s'y attachent au lieu de les répudier. Bien plus, ils se préparent à de nouvelles fautes dans l'espérance des avantages matériels qu'elles leur procureront, sans songer même un instant au déficit moral qui va grandissant. C'est alors qu'à la pitié s'ajoute chez Jésus l'indignation ; c'est alors qu'il ne regarde plus seulement le péché comme une terrible maladie, mais qu'il commence à y voir un état de rébellion contre la conscience, contre le devoir ; c'est alors qu'il comprend que les hommes contribuent à se rendre malades, se font les instruments et les ouvriers de leur malheur.
Jésus pénètre ainsi plus profondément dans la connaissance de l'état d'âme du pécheur. Il constate avec effroi que le mal a un attrait, une séduction irrésistible pour les autres. Tandis qu'il n'éprouve que répulsion pour le péché immédiatement démasqué, les hommes ne le reconnaissent pas d'emblée, lui trouvent du charme et se plaisent à l'examiner. Tandis qu'il ressent une joie profonde à entrevoir et à exécuter le bien, tandis qu'il aime naturellement son devoir immédiatement accepté, les hommes ne le cherchent pas, ne l'apprécient pas, en éprouvent du dégoût et de la crainte, ne sentent pas en eux la force de le vouloir. C'est là la grande infirmité, le grand malheur. L'homme naturellement est incliné au mal et non au bien.
Mais le bien prend sa revanche, l'homme porte partout avec lui l'autorité intangible de sa conscience, il marche sous le joug inébranlable de l'obligation. Quelle joie à cette découverte, que l'homme n'est pas seulement une victime abandonnée au mal, qu'il porte en son organisation le remède à cette maladie, Tantidote à ce poison ! Si les hommes ne ressen-
tent pas comme Jésus un attrait immédiat, un amour spontané pour le bien, au moins ils y peuvent être ramenés par la conscience, par l'obligation. C'est là un titre de noblesse, un espoir de relèvement. L'homme n'aime pas le bien, mais il se sent destiné à l'exécuter.
Mais alors pourquoi arrive-t-il que l'homme n'écoute pas cet ordre, ne subit pas cette direction, ne s'incline pas devant cette autorité î C'est qu'il est libre. Il paraît qu'il peut se soumettre ou refuser son obéissance. Et certes, il le faut pour que sa conduite ait une valeur morale. L'homme est donc appelé à choisir entre son instinct naturel mauvais et l'obligation sainte. Quelle haute importance revêt par là sa décision, mais malheureusement quelle légèreté, quelle insouciance il y manifeste, comme il sent peu la valeur, la portée de sa conduite et de sa volonté ! Comme il faudrait le rendre attentif, le réveiller de sa torpeur et lui montrer ce qu'il y a de solennel dans l'usage qu'il fait de sa liberté ! Comme il faudrait lui faire sentir sa haute responsabilité ! Chaque fois qu'il obéit à l'obligation, il est dans l'ordre, la règle, le bonheur, sa personnalité s'affirme et grandit, l'empire de l'instinct naturel mauvais sur lui diminue, la force de la conscience augmente. Chaque fois qu'il suit son instinct naturel mauvais, il en accroît la prise sur lui, il affaiblit l'influence de la conscience, il s'amoindrit lui- même et se plonge plus avant dans le désordre et le malheur. Dans le premier cas, il est dans la vérité, dans la lumière, dans l'obéissance et les conséquences heureuses peuvent être regardées comme des récompenses de sa fidélité. Dans le second cas, il est dans l'erreur et le mensonge, dans les ténèbres, dans la rébellion et les conséquences funestes peuvent être regardées comme la punition de sa révolte. Â cause de sa liberté, le pécheur apparaît maintenant comme un coupable. Certes, il n'est pas l'inventeur et l'auteur du mal, puisqu'il le trouve déjà en lui à l'état de prédisposition, il en est plutôt la victime, mais la victime consentante, la victime responsable, car l'occasion lui est fournie de sortir de son esclavage. C'est ainsi que pro-
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gressivement Jésus arrive à comprendre le fonctionnement psychologique du péché.